Un ‘Hanouka inoubliable entre Shoah et lumière !

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Le sens de 'Hanouka

Il fait froid dans notre grande cabane. Des hommes qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes déambulent, impuissants, tenaillés par la faim, malades… mais ils veulent vivre. Ils s’accrochent à la vie par tous les moyens. Par les ongles, par les mâchoires qui voudraient mâcher n’importe quel aliment, et le cœur, qui voudrait parfois retrouver un souvenir perdu ; un souvenir réchauffant le cœur, qui insuffle de l’espoir, issu d’un monde du passé.

Un homme âgé vivait dans la cabane. Son visage décharné était orné d’une barbe, et une expression humaine illuminait son visage. Ses yeux irradiaient une grande chaleur, et il était l’un des seuls à avoir conservé une allure humaine. Il prononçait des paroles d’encouragement, et plus que tout : son regard était porteur de courage, comme s’il voulait dire : bientôt, mes frères juifs, tenez bon encore un peu…

A cette époque-là, les hommes tels que celui-ci étaient peu nombreux, en tout cas, dans notre cabane, et nous l’admirions tous. Les petits comme moi, les grands comme Toulek (Naftali), et les plus grands encore – comme lui.

Distribution animale

Une fois par semaine avait lieu un événement horrible dans notre cabane. C’était le mercredi, au moment de la distribution de la margarine. Nous étions debout en ligne et nous tendions une main osseuse et affamée pour attraper un infime bout de margarine.

Lorsque la distribution officielle était finie, il restait dans la marmite quelques morceaux. Le nazi chargé de la distribution brandissait la marmite en l’air, puis la retournait… c’était un moment affreux. Des dizaines de paires d’yeux désireux étaient suspendus à la marmite… des yeux dont le seul désir était d’attraper ne fût-ce qu’un minuscule morceau…

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Le nazi renversait le bol à terre et des dizaines de mains se précipitaient vers l’avant, recherchant avidement et cruellement un petit bout de margarine… des ongles étaient plantés dans la chair, les uns tombaient sur les autres. Ceux qui s’étaient vautrés sur le sol se jetaient sur les miettes de margarine comme s’ils avaient trouvé un grand trésor…

Le nazi et ses assistants éclataient de rire. Quel spectacle réjouissant que de voir des Juifs se battre et se jeter les uns sur les autres. De ce fait, de nombreux Juifs se retenaient en se mordant les lèvres et en serrant les poings. Ils désiraient la margarine, mais ne voulaient pas être la proie des moqueries des nazis. Ils ne souhaitaient pas donner le plaisir aux nazis de se réjouir du malheur d’autrui. Affligés et en proie à la douleur, ils se contentaient d’observer la scène.

Moi, avec mon caractère réservé, qui n’étais qu’un jeune enfant, j’ai assisté à de nombreuses scènes horribles. C’était l’une d’entre elles. Je n’aimais pas cette scène, et bien que j’eusse faim, je l’observais avec répulsion.

A-t-il perdu la raison ?

Voilà, le mercredi était arrivé, jour de la distribution de la margarine. A nouveau, le nazi retourna la marmite et nombreux furent ceux à se jeter dessus… mais quelque chose d’affreux se produisit ce jour-là. On aurait dit que l’homme âgé, au visage radieux, celui qui veillait à son allure, s’était précipité lui aussi sur la margarine…

Bouleversé, je l’observais, refusant de croire que la faim l’avait emporté. De nombreuses personnes étaient stupéfaites et peinées d’assister à cette scène affligeante. Même le dernier homme de valeur avait perdu toute dignité humaine? J’allais me coucher de triste humeur cette nuit-là. L’image de l’homme que j’admirais, couché au sol et collectant les miettes de margarine, me déchirait le cœur. Quelques jours plus tard, cet homme se mit à déchirer sous nos yeux ébahis les boutons de son manteau et à arracher le fil de l’ourlet. Nous avons enfin compris qu’il avait perdu la raison. Cette scène était intolérable.

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J’étreignis Toulek. Je ne pouvais pas voir les changements vécus par cet homme… sa chute me faisait souffrir. J’ai vu beaucoup d’hommes squelettiques dans les camps, de nombreux hommes perdre leur dignité, mais lui, je refusais de le considérer au même titre que les autres. Il possédait une noblesse et un visage radieux : il était toujours souriant et disait toujours un mot gentil. Il possédait des yeux chaleureux et bons, et tellement peu d’hommes lui ressemblaient… comment s’était éteinte la colonne de fumée dirigeant le camp, comment… ?

Quelle lumière !

Je l’observais encore avec une douleur retenue, il était adossé au chauffage, en tenant le fil qu’il avait extrait, il sortit de sa poche un bout de margarine et un bouton et proclama à voix haute : « Mes frères juifs, c’est ‘Hanouka aujourd’hui, mes frères juifs… » Son appel, qui ne me dit rien, fit bondir tous les hommes sur leur couche. En silence, ils levèrent les yeux vers lui. Leurs corps endoloris se redressèrent. Ils s’approchèrent avec recueillement de l’homme, et voilà que son visage se mit à irradier comme les jours précédents, et il répéta les mots magiques : « Mes frères juifs, c’est ‘Hanouka ! ». Il alluma une seule allumette, et, protégeant la flamme de ses mains, récita la bénédiction : « Baroukh Ata Hachem Elokénou Mélèkh ha’olam acher kidechanou bemitsvotav vetsivanou lehadlik ner chel ‘Hanouka ».

La bénédiction et son apparence majestueuse éveillèrent le souvenir enfoui de la figure de mes parents que j’avais perdus. Soudain, à travers le brouillard, je vis mon père bien-aimé, dont le souvenir s’était estompé, et ma chère maman, dont j’avais oublié l’apparence radieuse. Tombée dans l’oubli, je revis une image semblable de ces années-là, où j’avais une maison, une famille, une bougie de ‘Hanouka qui brûlait et réchauffait le cœur… et un père qui récitait à voix haute et avec émotion la bénédiction. Je m’entendis soudain crier, d’une voix qui n’était pas la mienne : « Mamé, Tatté, maman, papa », et je tombais à même le sol. Toulek m’étreignit et tenta de comprendre ce qui s’était passé. Je lui souris, épuisé, et lui racontais que cet homme avait fait resurgir le souvenir de mes parents, le souvenir familial, et j’avais retrouvé la confiance et l’estime pour cet homme qui avait conservé sa dignité – à l’image de D’.

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Je n’oublierai jamais la fête de ‘Hanouka de cette année-là. J’avais vu concrètement comment un peu de lumière repousse beaucoup d’obscurité.

Rav Israel-Méir Lau, survivant le Shoah & ex-Grand Rabbin d’Israel – www.torah-box.com

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