InterviewInterview du rav Yossef HadanaEntretien exclusif
Kountrass News nº 124 - Adar 5770 / Février 2010
Interview du rav Yossef Hadana![]() Rav Yossef Hadana Rav Yossef Hadana Le rav Yossef Hadana est le Grand rabbin des Juifs originaires d'Ethiopie en Israël. C'était donc la meilleure adresse pour poser nos questions concernant cette communauté, dont on parle beaucoup ces derniers temps, en particulier à propos des Falashmouras (ces éthiopiens d'origine juive qui se sont convertis au christianisme il y a quelques générations). Q : De nombreux peuples de par le monde affirment avoir un rapport avec le peuple juif : des millions de Patchounes en Afghanistan, des peuples du Cachemire, des Betha Israël aux Indes, d'autres en Afrique comme au Zimbabwe et en Mozambique, la liste est longue. Mais toute personne sérieuse comprend que ces gens ne peuvent être acceptés dans le peuple juif de nos jours qu'après une conversion en bonne et due forme ! Les liens sont coupés depuis trop longtemps. Dès lors, s'il s'agit de les convertir, à quoi bon les rapprocher de notre peuple : ils sont des non-juifs comme les autres, qui ont eu, à un moment quelconque, une relation avec nous, dont il faut encore mesurer l'intensité. Pourquoi les Ethiopiens semblent-ils occuper une meilleure place ? R : Les Juifs d'Ethiopie furent tout le temps en relation avec le judaïsme ! Il suffit de voir comment ils vivaient dans leur pays : dans leurs villages, ils ne se mélangeaient jamais avec les non-juifs - qui eux aussi avaient leurs propres villages. Un Juif qui touchait un non-juif était considéré comme impur, et il devait aller se tremper dans le fleuve. Personne n'était non religieux - et si cela arrivait, il n'était plus considéré comme juif. Par exemple, les Falashmouras n'étaient pas considérés comme faisant partie de la communauté, il n'y avait aucun rapport entre eux et nous, même s'il y avait des relations de famille avec eux. S'ils venaient nous rendre visite, ils n'étaient pas reçus à la maison. S'ils voulaient revenir, ils devaient se convertir à nouveau - en tout cas, se tremper dans l'eau du fleuve. De plus, les Juifs éthiopiens ne pouvaient pas se mêler aux non-juifs, parce que ces derniers étaient des propriétaires fonciers, qui refusaient d'accepter dans leurs rangs des membres des autres communautés religieuses, afin de conserver la propriété de leurs terres. Il pouvait arriver que des gens se convertissent au judaïsme, mais c'était rare. Dans ces cas, ils devaient rester une semaine à l'extérieur de la communauté, ne manger que des pois chiches et boire de l'eau, tout un processus leur était imposé. Les responsables de ces conversions étaient les Qessessim, les anciens de la communauté, qui avaient très certainement la valeur d'un Beth Din de nos jours. Q : Les membres de cette communauté sont arrivés en Erets Israël avec des traditions qui étaient les leurs, certes proches des nôtres, mais souvent surprenantes, parce qu'étant celles des temps anciens, avec même des sacrifices. La communauté est-elle parvenue à rejoindre la pratique telle que le peuple juif la conçoit de nos jours ? R : Le judaïsme éthiopien date d'avant la rédaction de la Michna, de la fin du Premier Temple, et c'est ce qui explique ces conduites qui nous semblent surprenantes de nos jours. Mais leur foi et leur adhésion à la Tora n'en sont pas pour autant amoindries. Les textes que nous avons sont ceux de l'ensemble du Tanakh, ou presque. ![]() Ces textes sont écrits dans une écriture spéciale, mais nous savons que ce n'est que du fait des diverses persécutions que nous avons perdu nos anciens textes sacrés. Du reste, on nous indiquait souvent que dans telle ou telle église on pouvait trouver un Séfer Tora ancien - alors écrit en hébreu. Malheureusement, quand nous sommes partis nul n'a pensé demander aux prêtres de nous les rendre, et de nos jours, nul ne tente d'y parvenir. Cela serait évidemment fantastique d'en récupérer. Q : Qu'en est-il de l'exigence d'une partie des rabbanim de n'accepter les Ethiopiens qu'après conversion ? Cette démarche n'a pas été acceptée par tous de bon cour. Que fait-on de nos jours ? R : Le fait est que le rav 'Ovadya Yossef s'est opposé à ce que l'on exige une conversion des membres de notre ethnie. J'ai une fois rendu visite avec l'un des Grands rabbins à un groupe d'Ethiopiens réunis dans un centre d'accueil, et il est ressorti très surpris du niveau des questions qui lui ont été posées - au point de l'amener à changer d'avis à leur égard, et à se plier à l'avis de ceux qui n'exigent pas de conversion. Quitte à me répéter, je rappellerai ce qu'était le Chabbath chez nous : nul ne faisait le moindre travail en ce saint jour ! Nous n'avons aucun doute que notre communauté s'affilie au peuple juif. Q : .Tout en respectant nombre de lois d'origine ancienne, telles que les immersions dans un Miqwé pour toutes sortes de raisons, ou l'abattage de bêtes à titre de sacrifice. Tout ceci est-il encore respecté de nos jours, en Erets Israël ? R : Les jeunes se sont facilement intégrés au judaïsme tel qu'il est pratiqué en Israël, et ont compris les changements qui s'étaient imposés avec le temps. C'en est au point que l'on peut trouver des jeunes dans les Yéchivoth ou dans la Rabbanouth. Je me dois de dire toutefois que malheureusement le judaïsme des Yéchivoth n'a pas su prendre les choses en main au moment critique de l'arrivée des Ethiopiens dans le pays, à mon grand dam ! Ce sont plutôt des institutions du Mizra'hi qui leur ont ouvert leurs portes, ou des écoles d'un niveau moindre. J'ai souvent pris contact avec des grands rabbanim du monde des Yéchivoth : quand sont arrivées les grandes 'Aliyoth, on aurait pu amener des jeunes par autobus entiers à la Yéchiva, mais le fait est qu'alors l'accueil a été assez froid, et c'est fort dommage. Quant à organiser nos propres institutions, les fonds nous manquent : peu d'Ethiopiens ont réussi dans le monde de l'argent. Q : Sur le plan social, on entend souvent dire que les deux communautés dont les membres posent le plus de problèmes en Israël sur le plan de la délinquance sont les Russes et les Ethiopiens. Confirmez-vous cette donnée ? R : C'est tout à fait juste, et cela nous fait très mal. Mais à y réfléchir, c'est un phénomène qui s'est passé avec toutes les 'Aliyoth, quand leurs membres découvrent le mode de vie européen, et que les anciennes mours perdent de leur impact. La structure d'avant s'effondre. Avant, les parents se faisaient comprendre d'un seul coup d'oil. Ici, les enfants quittent tout cela, c'est eux qui comprennent tout, et qui cessent de respecter la génération précédente. ![]() Avec le temps, les choses reprennent leur place, mais c'est souvent trop tard. Toutefois, de nos jours, on peut rencontrer des Ethiopiens qui reviennent à la Tora, portés eux aussi par la vague actuelle du retour aux sources ! Et ce sont souvent les Bené Tora éthiopiens, qui ont étudié dans les Yéchivoth, qui aident à encourager ce mouvement. Q : Les Falachmouras : l'Etat a décidé voici peu de leur permettre de venir en Terre sainte en tant que 'Olim. Pourtant, vous rappelez bien que ces gens ont rejoint le christianisme voici déjà quelques générations, et qu'il n'y avait aucune raison de les accueillir. Qu'en est-il ? R : Le fait est que quand les Juifs éthiopiens ont commencé à se rendre en Erets Israël, les Falashmouras ont déclaré qu'eux aussi étaient intéressés à les suivre, déclarant qu'effectivement ils avaient pris une fausse route en leur temps, mais qu'ils se rétractaient, et voulaient revenir au judaïsme. Ils ont abandonné le culte chrétien. Ils se sont rendus à Addis-Abeba, où ils ont été parqués durant plusieurs années dans des conditions impossibles sans nourriture sérieuse ni rien - et pourtant, cet état de fait ne les a pas découragés, et ils ont perduré dans l'abandon de toutes leurs conduites chrétiennes. Leur dévouement pour venir était tellement impressionnant qu'il n'était pas possible de les repousser plus. La décision a été prise de ne plus les refuser comme auparavant. Mais une conversion est exigée de leur part. Ils passent plusieurs mois à se préparer, puis un Beth Din les interroge, avant de les accepter - ou de refuser les mauvais candidats. On leur fait également une Hatafath Dam Brith (NDLR : Quand des candidats à la conversion arrivent, déjà circoncis, on fait couler juste un peu de sang à l'endroit en question) - car, de manière assez surprenante, ils ont continué à respecter la Mila, mais comme elle n'a pas été faite par des Mohalim religieux, elle n'est pas valable. Et le fait est que leur intégration ne se passe pas trop mal, pour ces milliers qui sont déjà arrivés. Q : Votre rôle vous amène à vous occuper d'eux également ? R : Bien entendu, mais avec moins de zèle : de manière apparemment paradoxale, il y a moins de problèmes avec eux qu'avec les anciens ! Je m'explique : mon rôle principal dans la communauté est tout de même de surveiller la bonne filiation des Juifs éthiopiens. L'incidence principale de cela se passe au moment des mariages : les divers responsables rabbiniques du pays, quand des Éthiopiens se présentent devant eux pour se marier, me transmettent leurs dossiers, et je dois établir leur relation avec notre peuple. Ils me fournissent des renseignements sur sept générations avant eux ! Et en fonction des résultats de mon enquête, l'accord au mariage est donné, ou alors il faut convertir quelques membres de la famille - dont parfois fois le 'Hatan ou la Kala. Mais avec les Falashmouras, qui doivent se convertir quand ils veulent rejoindre notre communauté, c'est bien plus facile : ils sont convertis, et toutes les questions sont résolues. Pour conclure, disons qu'il s'est passé avec le judaïsme éthiopien la même chose qu'avec les autres 'Aliyoth, et dans le fond déjà avec celle du temps d'Ezra : un changement de cet ordre ne peut que poser des problèmes, et remettre en question les anciennes traditions. La 'Aliya peut entraîner une Yerida (une chute). A plus forte raison en ce qui concerne le Judaïsme éthiopien, qui vivait sur une autre planète, dans un autre temps. On aurait pu faire beaucoup plus pour eux toutefois, les ramener à la Tora en grand nombre, ils ne demandaient que cela, mais à mon grand regret, on est resté loin du compte, et seules quelques personnalités ont réussi à s'intégrer dans l'élite rabbinique du peuple juif. Mais la période actuelle, marquée par une Téchouva qui s'étend partout, laisse entrevoir un nouvel espoir ! |




