La guerre de religion du président Sisi, par Zvi Mazel

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Marc – JForum

Par Zvi Mazel

Une guerre de religion insidieuse se développe en Egypte et prend chaque jour de l’ampleur. Il ne s’agit pas d’un nouvel épisode de l’hostilité profonde d’une grande partie de la population pour l’importante minorité copte, hostilité qui se manifeste trop souvent par des violences. Rien ne va plus entre le président égyptien et le Cheikh d’Al Azhar Ahmed el Tayeb. En cause, la nécessité de revoir l’interprétation du narratif islamique – en d’autres termes, « adapter » l’Islam aux temps modernes. Lors des cérémonies marquant l’anniversaire de la naissance du Prophète qui se sont tenues au ministère des Biens religieux -Awakf- le 18 novembre dernier, ils se sont opposés publiquement. Un certain nombre d’organisations islamiques ont alors appelé à manifester pour apporter leur soutien au Cheikh – et indirectement contre le président. Ce dernier n’avait-il pas dit que tous les malheurs des Musulmans aujourd’hui étaient causés par une mauvaise interprétation des textes qui sont la source de l’Islam ? Il avait ajouté que les Sages islamiques devaient faire le maximum pour trouver dans la Charia ce qui illumine et ce qui permet de légiférer des lois adaptées au monde actuel afin de permettre à la nation et au monde islamique de progresser. Il n’y avait là rien de nouveau. Al Sisi avait tenu de semblables propos à la même occasion quelques mois après son élection il y a trois ans. Il avait alors frappé de stupeur l’Egypte et le monde musulman en appelant à une « révolution » dans l’Islam et à la remise en cause d’interprétations du Coran qui s’étaient enracinées au cours des siècles et qui avaient donné naissance à des organisations telles que Al Qaeda et l’Etat islamique – transformant l’Islam en un vecteur de violence et de destruction et dressant le reste du monde contre cette religion.

Loin de répondre à cet appel, Al Azhar, institution phare du monde sunnite, s’est empressé de répondre par la voix de ses Sages qu’il n’y avait rien à changer ou amender dans la Charia, laquelle était excellente et convenait à toutes les situations et à toutes les époques. Le président a refusé de s’incliner. Il a demandé au Cheikh, non seulement, de déclarer que l’Etat islamique, Ansar Al Makdesh dans le Sinaï et la Confrérie des Frères Musulmans étaient des organisations apostates, mais encore, de publier une Fatwa déclarant apostat tout musulman et toute organisation musulmane se livrant au terrorisme. Ahmed el Tayeb a refusé, au motif qu’on ne peut qualifier d’apostat une personne qui récite la Chahada – la profession de foi islamique – affirmant donc sa croyance en Allah et ses prophètes. Il a ajouté qu’Al Azhar s’opposait à toute tentative de stigmatiser un musulman en le qualifiant d’apostat tant qu’il n’avait pas rejeté les principes de l’Islam.

Les relations entre les deux hommes ont continué à se dégrader bien que dans un premier temps, le public n’ait pas été au courant du conflit. Le président a cherché en vain à changer les statuts d’Al Azhar pour pouvoir destituer le Cheikh. La crise est devenue ouverte l’an dernier lorsque ce dernier a rejeté une proposition du président qui aurait rendu obligatoire la rédaction par les parties d’un document formalisant les divorces, mettant ainsi un terme à la pratique du divorce par simple déclaration orale. Puis le Ministère des Biens religieux a annoncé que ce serait lui qui préparerait désormais les sermons du vendredi dans les mosquées, pour éviter que les jeunes ne soient exposés à l’extrémisme et à l’incitation. Un coup dur pour Al Azhar traditionnellement chargé d’envoyer les textes aux milliers de mosquées sous sa tutelle. Plus grave encore, le ministère a publié une série d’ouvrages religieux sans les soumettre à la censure préalable de la vénérable institution comme c’était l’usage. Al Azhar répliqua en publiant sa propre série de nouveaux ouvrages qui seront présentés lors de la grande foire du livre du Caire en février prochain.

La tension était donc déjà forte le 18 novembre dernier. Le président n’a, pourtant, pas hésité à réaffirmer sa position, assuré du soutien de Mohammed Mokhtar Gomaa, Ministre des Biens religieux. Ce dernier a déclaré qu’il était du devoir d’Al Azhar et de ses savants d’œuvrer à éliminer les narratifs extrémistes et à réinterpréter la Charia pour l’adapter au monde moderne dans le respect des grands principes de l’Islam. Il recommandait notamment une nouvelle lecture de la Sunna, un ensemble de textes et de prescriptions reposant sur des transmissions orales de la parole du Prophète. Il a, enfin, dévoilé que son ministère travaillait à la création d’une nouvelle académie religieuse pour former les futurs prédicateurs. Ahmed el Tayeb s’est élevé vigoureusement contre toute tentative de réinterpréter ou d’amender la Sunna, de crainte de voir des Musulmans remettre en question certains aspects du Coran, ce qui entraînerait une scission dans l’Islam. Il a annulé la rencontre privée prévue avec le président et a refusé de serrer la main du ministre. Cette fois, des détails de la confrontation ont fuité et le jour même, deux groupes distincts, l’Union des tribus du sud et l’Association des anciens élèves d’Al Azhar, ont organisé des prières communes pour marquer leur soutien au Cheikh dans la grande mosquée de sa ville natale en Haute Egypte. Leur intention première était d’organiser une manifestation à l’extérieur de la mosquée, mais un frère plus jeune du Cheikh, lui aussi personnalité religieuse respectée, les en a dissuadés. Ils n’en ont pas moins décidé de poursuivre leur action pour stopper « les attaques contre Al Azhar et la Sunna sacrée. »

Un compromis est-il possible entre Ahmed el Tayeb, qui n’est pas prêt à bouger d’un pouce, et Abdel Fattah al Sisi, qui est convaincu que l’Egypte doit se libérer des chaînes d’un mode de vie qui remonte au temps du Prophète pour pouvoir construire une économie solide et une société moderne et progressive ? Le président ne perd pas de temps et entretient un dialogue direct avec la jeunesse du pays qu’il rencontre régulièrement. Il a fondé un Comité national de la jeunesse qui se réunit une fois par an à Charm el Sheikh et soutient le projet de création d’une académie religieuse avancé par son ministre – dans le but de court-circuiter Al Azhar et l’établissement islamique – lesquels, évidemment, se rebellent.

Les égyptiens qui commencent à prendre la mesure du conflit n’ont pas encore pris parti. Il n’existe pas de tradition démocratique en Egypte et la population dans son ensemble est profondément religieuse. Lors des premières élections législatives tenues après la chute de Moubarak, les Frères Musulmans et les Salafistes ont obtenu 73% des voix. Le président va devoir manœuvrer avec prudence. Il se murmure qu’il prépare une campagne médiatique contre Ahmed el Tayeb. Une politique qui ne serait pas sans risques. Que serait alors la réaction d’Al Azhar ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui Abdel Fattah al Sisi va devoir avancer ses projets de législation moderne sans le soutien de l’établissement islamique. Certes le président tunisien l’a fait lorsqu’il a initié et fait voter des lois assurant aux femmes l’égalité des droits en matière d’héritage mais la population tunisienne est bien plus laïque.

Le président égyptien peut compter sur le soutien de l’armée et des forces de sécurité pour assurer l’ordre et la stabilité si les manifestations devenaient violentes. Seulement, selon la chaîne de télévision Al Arabiya, un nouveau groupe extrémiste, « Mourabitoun » a infiltré l’armée et il aurait des dizaines de cellules dirigées par des officiers.

Bref aujourd’hui le grand espoir du printemps arabe s’est évanoui et des forces puissantes continuent à s’opposer au progrès et à la démocratie et militent pour un Islam radical. Des guerres fratricides déciment les pays arabes et l’Iran chiite renforce sa pénétration. L’Egypte n’est pas encore venue à bout des insurgés jihadistes au Sinaï et des groupes extrémistes tentent toujours de semer la terreur au Caire. Le président Sisi n’aura pas la tâche facile. Il va devoir, en effet, poursuivre ses réformes économiques tout en affrontant un Islam radical qui rêve encore de restaurer le prétendu Age d’Or des premiers successeurs de Mahomet, les quatre « Califes Bien Guidés » et qui est réfractaire à tout changement.

Par Zvi Mazel

Zvi Mazel, ancien ambassadeur d’Israël en Egypte, est aujourd’hui chercheur au Jerusalem Center for Public Affairs (CAPE)

Traduction par  : Michèle Mazel, son épouse et collaboratrice régulière de JForum.fr

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