Nous recevons la lettre suivante de l’ancien Président du Consistoire, Benny Cohen, à propos du problème du érouv du Raincy.
Suite à votre article, ainsi qu’aux nombreux commentaires, prises de position et informations relayés ces derniers jours concernant le licenciement du Grand rabbin Moshe Lewin, il m’apparaît important, en ma qualité de Président d’honneur du Consistoire de Paris, d’apporter un éclairage fondé sur l’expérience institutionnelle et religieuse qui fut la mienne en particulier celle de Président du Consistoire de Paris entre 1990 et 1994, après avoir siégé pendant huit années au sein de la commission administrative du Consistoire.
Le véritable sujet n’a jamais été la sincérité d’une intention personnelle, ni même la volonté de répondre à des besoins communautaires réels. Nul ne conteste l’importance de faciliter la vie juive des familles, des personnes âgées ou des personnes à mobilité réduite. Ces préoccupations sont légitimes et partagées.
La question posée est d’une tout autre nature.
Dans toute institution sérieuse, particulièrement lorsqu’elle engage la Halakha, la responsabilité collective et l’unité communautaire, aucune initiative locale ne peut s’inscrire durablement en dehors du cadre des autorités compétentes.
En région parisienne, ce cadre est parfaitement connu de tous. L’autorité halakhique compétente relève du Grand rabbin de Paris et du Beth Din de Paris, et de lui seul. L’autorité institutionnelle relève du Consistoire de Paris et de ses instances dirigeantes. Cette organisation n’est ni secondaire ni symbolique. Elle constitue l’ossature même de la cohérence religieuse consistoriale et garantit l’unité indispensable à toute autorité rabbinique reconnue.
Il convient de rappeler que jamais, dans toute l’histoire contemporaine du Consistoire, une décision d’ordre rabbinique n’a pu être prise sans l’autorité explicite du Grand rabbin régional, du Av Beth Din et des Dayanim du Beth Din compétent, garants de la Halakha et de son application. Les plus hautes figures du rabbinat français de la génération précédente, le Av Beth rav Naouri, le Av Beth Din Rav Rébibo zatsal, le Grand rabbin Goldman zatsal, le Grand rabbin Messas zatsal, ainsi que le Grand rabbin de France Joseph Sitruk zatsal, malgré leur immense stature et leur rayonnement, ne se sont jamais permis de s’affranchir des règles institutionnelles ni d’intervenir en dehors du cadre halakhique établi. Cette discipline n’était pas une contrainte subie. Elle était l’expression même de la grandeur rabbinique.
À cet égard, il convient d’être précis. La légitimité d’une initiative halakhique locale en Île-de-France ne saurait être fondée sur l’avis d’experts extérieurs, ni sur le soutien de la Conférence des rabbins européens, ni sur celui du Grand rabbin de France qui n a aucune légitimité halakhique , ni sur une injonction d’un tribunal rabbinique étranger, ni même sur un courrier du Rishon LeTsion ou du président du Grand Tribunal rabbinique d’Israël. Aussi éminentes que soient ces instances, elles n’ont aucune compétence territoriale sur les affaires halakhiques et institutionnelles de la communauté juive de Paris. La règle est universellement admise dans le monde rabbinique, y compris en Israël : chaque Beth Din exerce son autorité sur son territoire propre, et nul tribunal ne saurait se substituer à un autre hors de son ressort. Invoquer des autorités étrangères pour contourner l’autorité locale compétente n’est donc pas un gage de légitimité. C’est précisément ce que le droit rabbinique et la discipline institutionnelle interdisent.
L’autorité halakhique exclusive en Île-de-France est le Beth Din de Paris.
Or celui-ci, dans un courrier officiel en date du 24 avril 2026, a indiqué sans ambiguïté que l’érouv du Raincy n’avait jamais reçu sa validation, que le concerné avait été reçu le 18 décembre 2025 et expressément informé de ce refus, qu’il avait néanmoins poursuivi son usage durant le Chabbath, et que cette démarche constituait un acte qualifié de gravissime et sans précédent. Ce fait est établi. Il ne souffre aucune interprétation contraire.
Cette position du Beth Din de Paris s’inscrit d’ailleurs dans une cohérence rabbinique nationale parfaitement claire.
Le Beth Din de Marseille, par la voix du rav Melloul, ainsi que le Beth Din de Lyon, représenté par le rav Teboul, ont rappelé avec fermeté que certaines décisions ne sauraient être reconnues comme valables dès lors qu’elles ne sont pas prises dans le respect de l’autorité halakhique compétente et du Beth Din régional. Leurs communiqués sont explicites et ne laissent place à aucune interprétation. La Dayanouth française parle d’une seule voix.
Il est par ailleurs significatif que l’injonction provisoire sollicitée auprès du Tribunal rabbinique des Pays-Bas ait été rendue sans succès. Les institutions françaises compétentes ont tenu leur rôle. Elles continueront de le tenir.
Lorsqu’une interrogation majeure est formulée par les autorités compétentes, la seule attitude conforme à l’esprit de responsabilité rabbinique est la suspension pleine et entière de l’initiative concernée, dans un esprit de discipline, de fidélité institutionnelle et de respect des cadres halakhiques établis.
Le débat ne peut donc être déplacé vers une opposition artificielle entre ouverture et fermeture, modernité et tradition, compassion et rigueur. Une telle lecture détournerait le regard du véritable enjeu.
Il faut en outre déplorer qu’un différend de cette nature soit porté sur la place publique, à travers les médias, la presse et les réseaux sociaux, entraînant une partie de la communauté dans une agitation qui ne devrait jamais exister dans le monde rabbinique. Un rabbin se doit d’incarner la retenue, la dignité, la responsabilité et le respect des institutions, quelles que soient les difficultés rencontrées. Les désaccords doivent être traités dans le cadre prévu à cet effet, avec l’employeur concerné et les autorités religieuses compétentes, et non dans l’arène médiatique.
La question essentielle demeure simple : dans une institution organisée, un rabbin consistorial peut-il maintenir ou engager une initiative malgré les réserves explicites exprimées par les autorités religieuses et institutionnelles dont il relève ? La réponse ne peut être que négative, et elle l’a toujours été, dans toute institution rabbinique sérieuse, en France comme en Israël comme partout dans le monde juif organisé.
L’histoire du judaïsme consistorial français s’est construite sur un équilibre exigeant entre initiative locale, responsabilité collective et soumission aux décisions des autorités compétentes. Sans cet équilibre, il ne demeure plus une institution cohérente, mais une addition de démarches individuelles privées de référence commune, c’est-à-dire une dérive anarchique mettant en péril l’unité communautaire et la crédibilité même des institutions religieuses.
Le respect dû aux parcours, aux fonctions exercées et aux décennies de service est une exigence morale élémentaire. Toutefois, aucune ancienneté, aucune notoriété et aucune responsabilité internationale ne sauraient placer quiconque au-dessus des règles institutionnelles auxquelles chacun a librement accepté d’appartenir. Ce principe vaut pour tous, sans exception.
Il convient à cette occasion de rendre hommage au Av Beth Din, le rav Gugenheim, pour le travail exemplaire qu’il accomplit depuis tant d’années au service de la communauté parisienne et de la Dayanout de Paris.
La grandeur d’une institution ne réside pas dans l’absence de désaccords. Elle réside dans la capacité de chacun à demeurer fidèle aux cadres communs, aux décisions des autorités reconnues et à l’exigence de responsabilité qui seule permet de préserver l’unité, la crédibilité et la continuité de l’autorité rabbinique.
La discipline institutionnelle n’est pas une faiblesse. Elle est la condition même de la confiance, de la transmission et de la pérennité collective.
À la veille de Chavouoth, qui représente pour nous le symbole de la Tora et du savoir, je retiens dans mon parcours communautaire l’importance essentielle de la modestie, car la modestie est au cœur de la Tora.
J’ai eu le mérite de côtoyer de Grands rabbins de France — les grands rabbins Kaplan, Sirat, Sitruk et tous, au quotidien, savaient se rapprocher des Dayanim pour les questions de Halakha. Jamais ils n’ont eu la prétention de trancher seuls dans un domaine qui n’était pas leur spécialité. Chacun connaissait sa mesure et sa responsabilité.
Comme il est enseigné dans les Maximes des Pères : « Quel est l’homme sage ? Celui qui connaît sa place. »
C’est aussi cela, la grandeur de la Tora : savoir transmettre, savoir consulter et savoir rester humble.
BENNY COHEN
Président d’honneur du Consistoire de Paris


























