Des étudiants ukrainiens apprennent le yiddish pour renouer avec leurs racines

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En pleine guerre, des jeunes non-juifs redécouvrent l’histoire de leur région et tissent des liens avec la communauté américaine grâce à des cours en ligne de l’institut YIVO

Times of Israël –

Illustration : La Grande Synagogue de Brody, en Ukraine, sur une carte postale de 1908. (Crédit : Domaine public)
Il y a de cela quelques années, Daryna Kahaniuk, étudiante ukrainienne, s’est rendue avec sa mère au musée d’histoire de Volodymyr, dans l’ouest de l’Ukraine.

La famille de Kahaniuk n’est pas juive, ce qui n’empêche pas sa mère d’être « littéralement passionnée » par l’histoire et la culture juives. Elle en plaisante d’ailleurs souvent avec ses proches en disant qu’il se pourrait qu’ils aient des ancêtres juifs sans le savoir et qu’ils devraient faire un test ADN.

Cet intérêt a amené la mère et la fille à poser des questions au personnel du musée sur l’histoire juive de leur région. Elles ont été surprises d’apprendre l’importance de la présence juive dans leur ville : en effet, près de la moitié de la population était juive avant la Shoah.

« Il y avait même un quartier de Volodymyr où ils vivaient tous et, malheureusement, il ne reste plus rien d’eux », explique Kahaniuk lors d’un entretien. « Comment se fait-il que tant de gens aient vécu là et qu’il ne reste aujourd’hui rien pour nous dire qu’ils ont existé ? »

Kahaniuk a par la suite tissé un autre lien avec cette histoire juive en étudiant le yiddish à l’Université nationale Ivan Franko de Lviv, dans le cadre d’un tout nouveau programme entre l’université et l’Institut YIVO pour la recherche juive de New York.

Malgré l’invasion russe et la quasi-disparition du yiddish en Ukraine, des étudiants non juifs se sont mis à apprendre la langue, expliquant que ce cours leur permet de renouer avec le passé juif de leur région, tout en suscitant un regain d’intérêt pour la vie juive contemporaine.

« Le peuple juif a été une partie importante de l’histoire et de la population de l’Ukraine et je voulais me rapprocher de cette culture », explique Kahaniuk. « Et, pour être honnête, cela fait aussi très plaisir à ma mère. Elle s’y intéresse tellement. »

Des chants qui racontent une histoire oubliée

L’Union soviétique a anéanti la vie juive en Ukraine dans les années 1930, après quoi les occupants nazis ont exterminé la majeure partie de la population juive de la région, tuant plus d’un million de Juifs, souvent avec l’aide de collaborateurs ukrainiens. Dans l’après-guerre, les autorités soviétiques ont de nouveau réprimé la vie juive et restreint l’étude de son histoire, perpétuant ainsi l’effacement du passé juif de l’Ukraine.

Le professeur Yohanan Petrovsky-Shtern, expert de l’histoire des Juifs d’Ukraine à l’université Northwestern, non affilié au programme YIVO, explique que les étudiants ukrainiens d’aujourd’hui sont séparés de la Shoah par plusieurs générations et ne se sentent pas complices du génocide.

Au contraire, ils s’y intéressent pour se réapproprier l’histoire juive de leur région depuis l’indépendance de l’Ukraine, souligne Petrovsky-Shtern, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire juive en Ukraine et en Europe de l’Est et ex-enseignant des universités ukrainiennes.

« C’est une toute nouvelle génération qui s’intéresse aux études multiculturelles, qui comprend bien qu’il y a une sorte de lacune dans sa connaissance de l’histoire de l’Europe de l’Est si elle n’y intègre pas les Juifs », précise-t-il. « Leur intérêt pour le judaïsme, les études juives, l’histoire juive ou le yiddish découle de cette curiosité envers l’autre. »

Kahaniuk, 19 ans, étudie la philologie anglaise à l’université, notamment la langue anglaise et la littérature allemande. C’est l’un de ses professeurs qui lui a suggéré de suivre le cours de yiddish, ce qu’elle a accepté.

Une partie du matériel pédagogique a été une révélation. Le manuel donnait un aperçu de la culture juive, notamment à travers des chants traditionnels en yiddish qui « expliquent ce qu’était la vie des Juifs », raconte-t-elle.

Son cours préféré porte sur une chanson folklorique satirique, en yiddish, qui se moque de la consommation quotidienne de pommes de terre, faute de mieux.

« D’un côté, c’est très drôle et joyeux, mais de l’autre, cette chanson montre bien que la vie était dure pour les Juifs », explique-t-elle. « Nous avons des stéréotypes selon lesquels les Juifs sont très riches et peuvent tout s’offrir, alors que la réalité est tout autre. »

« Tout le monde devrait apprendre le yiddish »

Le programme propose aux étudiants de l’Université nationale Ivan Franko de Lviv d’obtenir des crédits universitaires en suivant des cours de yiddish de YIVO. L’institut a d’ailleurs offert des bourses aux étudiants ukrainiens avec le soutien de la Fondation Kronhill Pletka.

Ce cours de 12 semaines, à raison d’une séance par semaine, se déroule en anglais via Zoom. Pour le programme pilote, 15 étudiants ukrainiens ont suivi le cours au semestre de printemps, et d’autres inscriptions sont prévues pour l’automne 2026.

Les enseignants font partie du corps professoral du centre Max Weinreich pour les études juives avancées de YIVO.

Des dirigeants de l’institut YIVO, à New York, ouvrent des caisses contenant des trésors sauvés d’Europe, photographiés dans le New Jersey en 1947. (Avec l’aimable autorisation de l’Institut YIVO pour la recherche juive)

« Tout le monde devrait étudier le yiddish, et je ne le dis pas parce que je suis professeure de yiddish », avance Vera Szabo, l’une des enseignantes de YIVO. « Les gens devraient connaître l’histoire de l’endroit dans lequel ils vivent. »

Diana Blaha, 19 ans, une autre étudiante du programme, a été surprise d’apprendre que la dynastie hassidique de Zidichov était originaire de Zhydachiv, sa ville natale.

« Je savais qu’il y avait un cimetière juif dans ma ville natale, mais je n’y avais jamais pensé », confie Blaha, qui étudie la langue et la littérature anglaises. « Il y avait beaucoup plus de Juifs en Europe que je ne le pensais. »

Elle ajoute que l’apprentissage des différents dialectes yiddish du continent européen montre à quel point la communauté juive était répandue.

Blaha a noté des similitudes entre le yiddish et les langues slaves comme l’ukrainien. La grammaire est facile à apprendre et elle a repéré quelques emprunts lexicaux. Zhaba signifie ainsi « grenouille » à la fois en yiddish et en ukrainien, soulignent-elles.

« Les gens qui parlaient yiddish dans ces régions ont emprunté beaucoup de vocabulaire, un peu comme l’anglais a intégré de nombreux mots, il y a des centaines d’années », explique-t-elle.

Les Ukrainiens ont étudié avec d’autres étudiants, pour l’essentiel des Juifs nord-américains. Les étudiants juifs disposaient de connaissances de base sur le judaïsme et l’histoire juive, et certains connaissaient l’alphabet hébreu, ce qui n’est pas le cas des Ukrainiens.

Blaha et Kahaniuk disent toutes deux que l’apprentissage de l’alphabet a été difficile.

« Tous ces symboles sont très différents des alphabets latin et cyrillique, sans compter la lecture de droite à gauche. C’est très inhabituel », confie Kahaniuk.

Vera Szabo précise que, malgré ces obstacles, ses étudiantes ukrainiennes ont « travaillé très, très dur », et qu’en quelques semaines, elles ont rattrapé leur retard, « étant capables de lire et d’écrire très convenablement ».

Nouer des liens avec les Juifs américains

Les deux groupes d’étudiants ont noué des liens grâce au cours.

« Les étudiants américains admiraient ces jeunes filles ukrainiennes qui, tout en vivant dans un pays en guerre, consacraient beaucoup d’énergie à leurs études », raconte Vera Szabo. « Les étudiantes ukrainiennes ont beaucoup apprécié de pouvoir échanger avec de vrais Américains. Elles sont très jeunes, elles ont 18 ou 19 ans et ne sont jamais allées à l’étranger. Elles ont grandement apprécié cette atmosphère internationale. »

Lviv se trouve dans l’ouest de l’Ukraine, loin des lignes de front, mais les étudiants sont affectés par le conflit. Des frappes aériennes russes touchent parfois la région, causant des dégâts et y faisant des victimes.

Des flammes et de la fumée s’élèvent dans le ciel du centre-ville après une attaque de drones russes à Lviv, en Ukraine, le 24 mars 2026. (AP Photo/Mykola Tys)

« On est tout le temps en stress, inquiets pour notre vie et celle de ses proches », confie Kahaniuk.

Les réalités de la guerre se sont invitées dans le cours sous la forme de coupures d’électricité qui ont interrompu sporadiquement la connexion des étudiantes ukrainiennes.

« Parfois, elles disparaissaient de Zoom et je ne savais pas où elles étaient, puis elles revenaient et disaient : ‘Ils ont coupé le courant’ », se rappelle Vera Szabo.

Installée à Jérusalem, l’enseignante dit avoir ressenti « une vraie proximité » avec les Ukrainiennes, vivant elle aussi dans une zone de guerre.

Blaha dit avoir éprouvé des affinités avec le yiddish car, tout comme l’ukrainien, la langue juive a une histoire marquée par l’oppression. Les autorités soviétiques ont en effet réprimé les deux langues dès les années 1930.

« Ma langue a souvent été interdite elle aussi, et j’ai l’impression que cet aspect résonne en moi », explique-t-elle.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (à gauche) prend la parole depuis le ravin de Babi Yar, près de Kiev, théâtre d’un massacre nazi pendant la Shoah, à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, le 27 janvier 2026. (Fédération des communautés juives d’Ukraine)

L’usage quotidien du yiddish a disparu en Ukraine. Petrovsky-Shtern se rappelle que lorsqu’il voyageait en Ukraine avec des rabbins, dans les années 1990, des personnes âgées abordaient ces derniers dans les transports publics pour leur parler en yiddish.

« Cela a totalement disparu aujourd’hui, on ne voit plus ces personnes. Il n’y a plus personne qui parle yiddish en dehors du milieu universitaire », constate-t-il.

Malgré cette absence, Kahaniuk et Blaha se sont découvert un intérêt pour la culture yiddish et l’histoire juive en dehors des cours.

Blaha explique qu’elle écoute un groupe qui chante en yiddish et en ukrainien, les Alibi Sisters. Elle souhaite se rendre dans un cimetière juif dans sa ville natale et lire des auteurs yiddish comme Cholem Aleikhem.

Kahaniuk souhaite quant à elle traduire de la littérature yiddish en ukrainien, constatant le manque de prose yiddish disponible dans sa langue.

Avec sa mère, elle organise également un voyage pour visiter une synagogue historique et recherche des endroits où l’on peut manger des plats de la cuisine juive.

« Leur vie était aussi liée à l’histoire et à la vie ukrainiennes », conclut-elle au sujet des anciens Juifs d’Ukraine. « Tous les peuples s’influencent d’une manière ou d’une autre. »

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