« Comment se fait-il qu’après la Shoah, tant de rescapés soient devenus laïcs, alors que ceux qui sortent des tunnels de Gaza en ressortent de plus en plus croyants ? » Efrat Barzel signe une chronique personnelle sur la vague de retour au judaïsme de la génération actuelle, sur le processus profond de recherche d’identité, de sens et d’enracinement | Ou comment le « snobisme » moderne est devenu un aimant pour le renforcement juif.
Par Efrat Barzel
« Donnez-moi une vérité gravée dans le roc »
Ce texte fait suite à une chronique parue il y a quelques semaines, dans laquelle j’avais rencontré la rabbanith Nache Horwitz, centenaire. Pour ceux qui n’y étaient pas : lors de notre rencontre, la question suivante a été soulevée : « Comment se fait-il qu’après la Shoah, tant de rescapés soient devenus laïcs, alors que ceux qui sortent des tunnels de Gaza en ressortent de plus en plus croyants ? » La rabbanith a donné une réponse magnifique. En tant que personne ayant vécu l’horreur des camps en Europe, elle a rappelé que là-bas, comme le slogan sinistre forgé sur les portails noirs, « Le travail rend libre », le labeur neutralisait aussi toute capacité de réflexion. En revanche, durant les longues heures dans les tunnels de Gaza, les otages restaient sans rien faire, ce qui leur a permis de découvrir les profondeurs de leur âme.
Depuis, j’ai entamé une collection de pensées sur ces phénomènes sociaux à grande échelle. Voici quelques réflexions sur ce qui se joue actuellement dans le mouvement de rapprochement vers la foi (au-delà de la quête de sens et du constat que, si l’on veut nous tuer à chaque génération parce que nous sommes juifs, autant savoir ce que cela signifie d’en être un) :
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L’esprit critique se retourne contre la laïcité : L’éducation laïque enseigne avec ferveur un principe « capital » : sois indépendant dans tes opinions, critique, créatif. Résultat : dans cette génération, être religieux devient ce qu’il y a de plus spécial, de différent, de nouveau. Quand nous faisions notre Techouva (retour à la foi) autrefois, c’était une source de honte. Aujourd’hui, c’est un droit, un choix de substance.
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Le retour aux traditions : Même dans le monde académique, il y a une tendance légitime à réévaluer avec estime les traditions. Il est clair que les Juifs éloignés préféreront toujours chercher en Inde ou en Chine, pour finalement comprendre, au bout du voyage, que dans leur propre Torah se trouve tout ce qui a été, est et sera. La Torah n’est pas une mode passagère.
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Le besoin de limites : Toute l’éducation du « sois spécial », « réinvente-toi », « sors des sentiers battus » et la sacralisation du « tout est permis » finit par servir celui qui se rapproche de la religion. Ce trop-plein de liberté devient un boomerang. Les enfants réclament un « foyer », des limites. Ils nous disent : « Dites-nous quoi faire ».
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La quête d’authenticité contre le flux d’informations : C’est une génération qui cherche la source. À force de vidéos de dix secondes, elle demande l’inverse : donnez-moi une vérité solide. Quand un jeune découvre le judaïsme et comprend que c’est le sien, il est bouleversé.
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La réaction à la « religionisation » : Lorsqu’on lui a tout caché en criant à la « religionisation » (Hadata), le jeune oscille entre colère et déception. Il finit par se dire : « Laissez-moi explorer mes ancêtres par moi-même ».
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La curiosité née de l’exclusion : Les enfants de familles laïques sont éduqués à aimer tout le monde. Quand on aime tout le monde mais qu’on n’a que des critiques contre les orthodoxes (‘Harédim), cela crée une curiosité : « Pourquoi eux précisément ? ». La curiosité est le courage de dire : « Je ne sais pas, mais je veux apprendre ».
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L’alphabétisation de l’âme : L’âme juive a ses propres lettres. Si on ne lui apprend pas à les lire, elle cherchera ses propres professeurs.
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Passé vs Présent : Pendant la Shoah, il y avait cette volonté de ressembler aux intellectuels de Vienne, d’intégrer les salons mondains. Aujourd’hui, les plus honnêtes disent : toute la sagesse que les autres découvrent aujourd’hui était déjà écrite dans le traité des Pirké Avoth.
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Ne plus être seul : Pendant la Shoah, il n’y avait souvent plus de foyer où retourner, plus de famille pour vous embrasser. L’instinct de survie disait : « Je suis seul ». Aujourd’hui, même dans les jours sombres de captivité, ce qui a fait tenir ceux qui sont revenus, c’est de savoir qu’on les attendait. Qu’il y a un pays, une armée, mais aussi quelque chose de plus : une foi. Un savoir juif secret et magique qui leur appartient aussi.
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La fin de l’apologie : Les médias orthodoxes ont cessé d’être sur la défensive. « Voici la Tora et nous la pratiquons, point final. » Cette constance fascine. Les gens voient que malgré les alertes ou les crises, le mode de vie juif ne vacille pas.
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Le besoin de cadres : Des études récentes montrent que la liberté totale nuit à la progression. Les limites permettent le développement. Il n’y a pas de libération sans contrainte.
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L’ère de l’IA et du Fake : L’intelligence artificielle et les capacités d’innovation ne font que renforcer la soif d’authenticité. Et chez les religieux, on la trouve. S’il vous plaît, ne changez pas.
« Maman », me dit ma fille Libi, « pourquoi tu te donnes tant de mal à écrire ? Ce sont les temps de l’avènement du Messie (Ikvata de-Machi’ha), comme c’est écrit dans la Guemara, c’est tout. »
Au fond, elle a raison. Voilà à quoi ressemblent de vrais Juifs. Qui a besoin d’explications ?

























