De Phnom Penh à Gaza, Jean Quatremer interroge une vieille faillite du journalisme occidental: que reste-t-il du métier lorsque l’idéologie décide à la place des faits ? Dans ce texte sévère, nourri d’exemples historiques et d’une expérience de l’intérieur, il accuse une partie de la presse de gauche d’avoir, depuis le 7-Octobre, accordé au récit du Hamas une crédibilité qu’elle refuse par principe à Israël. Une charge contre le conformisme médiatique — et un appel, surtout, à cette règle élémentaire que rien ne devrait abolir : vérifier avant de croire.
La constance avec laquelle une partie de la presse occidentale de gauche a soutenu les pires régimes autoritaires depuis un siècle, aveuglée par des partis pris idéologiques souvent non assumés, est stupéfiante. Staline et ses successeurs, Mao, Castro, les Khmers rouges, les mouvements de libération nationale, dès lors qu’ils étaient anticoloniaux, ou encore le Nicaragua d’Ortega, tous ont bénéficié de l’aveuglement d’une presse oublieuse des règles du journalisme, encouragée il est vrai par des « intellectuels » de gauche.
Aux sources de la désinformation
On aurait pu penser que les médias finiraient par retenir les leçons de l’histoire et de leur propre histoire, surtout en ce début de XXIe siècle qui devait être, avec Internet, celui de la connaissance. Il n’en est rien, comme le montre la couverture de la guerre opposant Israël aux islamistes du Hamas. Le 7-Octobre n’a pas entraîné, dans la presse de gauche, un réflexe durable de compassion, de solidarité et de compréhension avec le peuple juif atteint dans sa chair, bien au contraire. Gangrénés par l’idéologie décoloniale, l’oikophobie ou la détestation de soi, le wokisme et sa fascination pour l’islam, la haine de l’Amérique et du capitalisme, les journalistes de la presse de gauche et du service public se sont globalement rangés aux côtés des Palestiniens sans voir que la cause palestinienne s’était islamisée, comme l’a fort bien montré Pierre-André Taguieff, retombant ainsi dans les pires travers idéologiques de leurs ainés.
Le « bombardement » de l’hôpital Al-Ahli Arabi dans le centre de Gaza-ville, le 17 octobre 2023, a servi de répétition générale. Quelques minutes à peine après l’explosion, les médias du monde entier ont enchainé les alertes, annonçant que Tsahal en était à l’origine et était responsable d’un nombre colossal de morts (de 471 à 800 morts très précisément). La sidération mondiale était totale : oublié le 7-Octobre ! Aucune source indépendante du Hamas ne se trouvant sur place, pas plus que l’armée israélienne qui n’avait pas encore lancé son offensive terrestre, le réflexe journalistique aurait dû être la plus extrême prudence. Elle aurait d’autant pu s’imposer qu’il est impossible d’annoncer un bilan humain chiffré quelques heures après une telle explosion. Il faudra attendre quelques jours pour que l’ensemble des médias reconnaissent, souvent en se contorsionnant, que le tir provenait en réalité d’un groupe terroriste palestinien et que le nombre de victimes était indéterminé (et toujours inconnu à ce jour).
Créditer le Hamas
Ce plantage mondial n’a pas servi de leçon, bien au contraire : le narratif du Hamas s’est rapidement imposé et la parole du gouvernement israélien a été systématiquement interrogée. Ainsi, le nombre de victimes gazaouis annoncé par le « ministère de la Santé » du Hamas a été immédiatement considéré comme fiable « car dans le passé, disait-on, les chiffres ont toujours été à peu près exacts ». Il ne serait pourtant venu à l’idée de personne de prendre pour argent comptant les affirmations de Daech. Le problème qui sautait pourtant aux yeux est que le Hamas ne distingue pas entre les civils (y compris ceux morts de mort naturelle ou ceux tués par les divers groupes terroristes palestiniens par erreur ou volontairement) et les combattants, souvent en civil.
En février 2024, beaucoup de journaux ont ainsi annoncé « 30 000 morts » dont « une majorité de femmes et d’enfants » sans guère de précaution alors que figuraient parmi eux des terroristes. Aujourd’hui, on sait que le ratio morts civils-combattants est l’un des plus bas de l’histoire militaire en terrain urbain (autour de 1,5 civil alors qu’à Mossoul, la coalition occidentale n’est pas descendue en dessous de 2,5, ce qui est considéré comme « normal » dans ce type de combats). Ce faisant, les médias ont donné l’impression que Tsahal se battait uniquement contre des civils, comme si l’on diffusait un match de catch où seule l’image de l’un des combattants apparaissait…
De même, les médias n’ont guère insisté sur le fait que le Hamas exposait délibérément sa population pendant qu’il se dissimulait dans un réseau de tunnels dont l’ampleur reste indéterminée à ce jour ou dans des infrastructures civiles (écoles, hôpitaux, etc.). Cette utilisation d’une population est sans précédent dans l’histoire des conflits. Le Hamas savait que plus le nombre de « martyrs » serait élevé, plus l’Occident, dont les populations sont tenues à l’écart de la guerre depuis 80 ans, se détournerait d’Israël. De même, quasiment personne ne s’est interrogé sur les images spectaculaires provenant de Gaza, prises pour argent comptant.
Pour justifier leur absence de recul, les médias ont fait valoir qu’Israël interdisait l’accès de Gaza aux journalistes, ce qui est vrai. Mais ceux-ci étaient aussi interdits avant la guerre sauf à être chaperonné par un Gazaoui qui répondait sur sa vie des reportages. Et quelle zone de guerre est librement accessible ? Y avait-il des journalistes lors du siège de Marioupol ou y en a-t-il qui se promène librement le long de la ligne de front ? Lors de la brutale répression des manifestations de janvier dernier en Iran, la presse a su retrouver ses réflexes, ce qui montre que cela est possible, dès qu’Israël n’est pas impliqué, en ne reprenant pas les chiffres du régime et en parlant sobrement de « massacres ».
Un parti pris assumé
Rien d’étonnant dès lors que le mot « génocide » se soit imposé dans les médias de gauche, comme le voulait le Hamas. Si l’accusation remonte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la brutalité de la réponse israélienne à Gaza a accentué sa diffusion et son implantation. Le mot « génocide » était important pour les islamistes parce qu’il permet de délégitimer l’existence d’Israël, qui se fonde en partie sur la Shoah. Certes, j’ai pu publier dans Libération un entretien avec Yann Jurovics, professeur de droit pénal international, ainsi que des articles dans lesquels je démontrais que la qualification de génocide ne pouvait être retenue, celui-ci supposant une intentionnalité. Mais plus la guerre se prolongeait, plus les images s’accumulaient, plus ce contre-récit est devenu difficile à tenir, chacune de mes prises de position, dans le journal, à la télévision ou sur les réseaux sociaux déclenchant des crises internes de plus en plus violentes. Il en est allé de même dans les autres médias : tous ceux qui remettaient en cause le narratif du Hamas ont subi des pressions stupéfiantes de la part de leurs collègues pour qu’ils se taisent.
Il est intéressant de noter que la plupart des journalistes partisans de la thèse du génocide n’ont pas défendu leur opinion sous leur signature, mais en sollicitant des personnalités extérieures ou des ONG comme Amnesty international, donnant ainsi l’impression d’un consensus puisque tous ceux qui ne partagent pas cette thèse ont été petit à petit exclus de l’espace de la gauche médiatique. La sortie de Karim Khan, procureur de la Cour pénale internationale, affirmant en mai dernier qu’à ce stade il n’y avait aucune preuve de génocide, n’a pas eu le même traitement médiatique que sa décision d’émettre des mandats d’arrêt pour crimes de guerre et contre l’humanité à l’encontre du Premier ministre et du ministre de la Défense d’Israël.
Autocritique
Le même mécanisme a été à l’œuvre lorsqu’à l’été 2025 le Hamas a accusé Israël d’organiser une famine à grande échelle en publiant des photos de personnes affamées. Alors même que les preuves manquaient, les médias occidentaux ont repris ces accusations nonobstant les démentis israéliens, publiant même en une des photos d’enfants décharnés. Mais très rapidement, il a été démontré que les photos étaient celles d’enfants souffrant d’une maladie génétique et non de malnutrition. Si le New York Times a publié sur l’un de ses comptes secondaires sur X des excuses – ce qui n’a pas empêché l’auteur de la photo de décrocher par la suite le prestigieux prix Pulitzer –, d’autres journaux, parmi lesquels Le Monde, ne l’ont jamais fait à ma connaissance.
Pire, avec le cessez-le-feu, la famine a disparu des radars comme par enchantement, le nombre de victimes de la faim, toujours selon le Hamas, se limitant à quelques centaines de personnes (ce qui est tragique mais la question n’est pas là). Il n’y eut aucun retour sur cette séquence.
La faillite journalistique, du moins dans les médias de gauche, a donc été quasi-totale depuis le 7-Octobre, l’aveuglement idéologique l’ayant emporté sur toute autre considération comme le montre leur mollesse à l’égard de la résurgence de l’antisémitisme en Occident, qu’il soit musulman ou d’extrême gauche. Quand procéderont-ils à leur autocritique ? Dans dix ans ? Jamais ?
Jean Quatremer
NB: article paru dans le numéro spécial du “Droit de vivre”, le journal de la LICRA, consacré à l’accusation de génocide portée contre Israël.


























