Antisémitisme : l’« été de Cristal » vécu par les Juifs

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TRIBUNE. Les derniers mois ont vu un déferlement de haine antijuive à travers le monde, sous prétexte d’antisionisme. À quand le sursaut ?

Le Point – Lionel Abbo et David Benaym*

À la question « Et toi, elles étaient comment tes vacances ? », la réponse est : « antisémites ».

Cet embrasement, ce feu de forêt de violences antijuives, cette canicule antisioniste a commencé dès le printemps. Le 30 mai, à Deauville, le rav Elie Lemmel est agressé physiquement par trois individus dans la rue. Le 31 mai, la façade du Mémorial de la Shoah est aspergée de peinture verte. Le 6 juin, le rav Lemmel est à nouveau frappé, cette fois à Neuilly. Le lien avec la situation dramatique à Gaza est évident. Quand les médias et les politiques martèlent le narratif du génocide, les Juifs deviennent des cibles.

À Livry-Gargan, Ruby Sitruck, 65 ans, est tabassé et insulté dans la rue. Son étoile de David lui est dérobée. Le motif antisémite n’est pas retenu par les autorités. Face à la recrudescence des violences, la justice renvoie aux Juifs le sentiment que, avec Gaza, l’antisémitisme a des circonstances atténuantes. Début juillet, à Vigo, en Espagne, des touristes israéliens sont expulsés d’un restaurant sous les quolibets et les slogans pro-Hezbollah : « À ton service, Nasrallah ! scandent les manifestants en référence au chef de l’organisation terroriste », glorifié comme un résistant. Circonstances atténuantes.

En Italie, en Crète, en Grèce, en Espagne, aux Pays-Bas, le phénomène se reproduit. Sans la moindre coordination, des touristes israéliens sont suivis, menacés, expulsés, molestés. Personne ne leur demande leur opinion politique. S’ils soutiennent Netanyahou ou font partie, comme des centaines de milliers de leurs compatriotes, des grévistes et des manifestants qui s’opposent à la guerre. Ce qu’ils pensent n’a pas d’importance. Ils sont Israéliens et Juifs, donc coupables. Circonstances atténuantes.

Coup de poing dans l’estomac

Est-ce que ces incidents éveillent les consciences ? Non. Un mois plus tard, dans les Pyrénées-Orientales, le gérant d’un centre de loisirs interdit son accès à cent cinquante enfants israéliens pour « convictions personnelles ». Circonstances atténuantes. À Vienne, un chauffeur Uber attaque verbalement et physiquement ses passagers, une famille juive. Circonstances atténuantes.

Dans des dizaines de villes balnéaires, les devantures des commerces se parent de messages d’avertissement nauséabonds : « Interdit aux sionistes ». Sionistes non autorisés. Ces photos de boutiques, qui circulent sur X et Instagram, sont un coup de poing dans l’estomac de tous les Juifs du monde. Elles les renvoient à une époque et des méthodes que l’on croyait révolues. Celles de 1940, quand les boutiques affichaient à l’entrée : « Interdit aux Juifs et aux chiens ». Sur les applications de rencontres comme Grindr, la mention « no Zionist » est autorisée dans les critères de sélection afin de permettre aux utilisateurs d’écarter certains profils.

En Belgique, aux Francofolies, Amir, artiste franco-israélien pourtant grand partisan du dialogue et de la paix, est boycotté. Des dizaines d’autres chanteurs refusent de se produire sur la même scène. À Toronto, un documentaire sur le 7 Octobre n’est pas retenu par le directeur d’un festival pour des questions de droits d’auteur. Doit-on vraiment demander à des barbares qui ont filmé leurs viols, leurs meurtres, leurs enlèvements, le droit de pouvoir exploiter les vidéos qu’ils ont tournées ? Sous la pression, le directeur du TIFF finit par rétropédaler. La pression, Rock-en-Seine s’en fiche. La programmation du groupe irlandais Kneecap est maintenue malgré son apologie du terrorisme. Le 29 juillet, sur une aire d’autoroute, près de Milan, un père de famille et son fils de 6 ans sont pris à partie par une véritable meute d’automobilistes, qui le bloquent à sa sortie des toilettes aux cris de Free Palestine. Ce père et son fils ne sont pas israéliens. Ils sont français.

Un virage s’opère, à Valence, en Espagne, lorsque 44 enfants français juifs sont expulsés d’un vol Vueling. La monitrice qui les accompagne est violemment menottée par la guardia civil à la sortie du vol. Cet événement marque un tournant. Pour la première fois, les familles juives voient leurs enfants devenir les victimes de l’atmosphère nauséabonde qui règne partout. Dans toutes les colonies de vacances, des instructions sont données : pas de kippa, pas de chants en hébreu. Les jeunes Juifs sont priés de raser les murs des gares et des aéroports. Le 25 juillet, en réaction à la forte polémique suscitée par l’incident, le ministre des Transports espagnol, Oscar Puente, traite dans un tweet ces adolescents pourtant français de « morveux israéliens ».

Pour voyager sans se faire agresser, peut-être fallait-il préférer le train. Le 5 août, sur un vol Buenos Aires-Madrid, des inscriptions « Free Palestine » sont ajoutées au feutre sur l’aluminium des repas casher distribués aux passagers juifs. Le 6 août, les locaux de la compagnie israélienne EL AL sont vandalisés en plein Paris. « Genocide Airlines » est tagué sur la porte d’entrée. Le 11 août, un message « Free Palestine » est transmis par un contrôleur aérien aux pilotes d’un vol EL AL.

Alibi

D’ordinaire, en été, les réseaux sociaux fleurissent de paysages magnifiques. Étrange de croiser ces clichés au milieu de témoignages de peur et de colère, de pétitions d’indignations, amplifiés par l’annonce d’Emmanuel Macron sur X : « Fidèle à son engagement historique pour une paix juste et durable au Proche-Orient, j’ai décidé que la France reconnaîtra l’État de Palestine. » Contrairement à ses précédentes déclarations, pas de conditions préalables ou de pré-requis. Traduction : le Hamas a gagné.

Comme un retour de boomerang, l’organisation terroriste rappelle le lendemain la nature de son ADN en publiant une vidéo où l’otage Evyatar David, le corps squelettique et le visage émacié après plus de 600 jours de captivité, creuse sa propre tombe. Là encore, les images font le tour du Web. Les Juifs du monde entier espèrent alors que l’opinion va ouvrir les yeux. Que les mêmes médias et journalistes qui parlent de génocide et de famine sauront condamner l’horreur avec la même véhémence. En vain. Pas de une dans Libé, pas de une dans le New York Times. Seul Le Monde mettra la photographie de l’otage en première page.
Le 10 août, à Montréal, un homme est frappé à plusieurs reprises de coups de poing devant ses enfants. L’agression est filmée par un témoin, de loin. Sa violence est effroyable. Cet été, les vidéos les plus virales ne sont pas les plus drôles. Le 14 août, à Épinay-sur-Seine, l’olivier commémorant la mémoire d’Ilan Halimi, torturé et assassiné en 2006 parce que Juif, est scié à la tronçonneuse. Cette liste n’est malheureusement pas exhaustive. Elle se rallonge chaque jour. Elle ne mentionne pas les centaines de milliers de commentaires haineux qui circulent sur les réseaux sociaux. Les députés LFI qui n’utilisent leurs comptes X que pour s’attaquer à Israël. La quasi-totalité de leurs posts porte sur cette unique obsession.

La haine attire la mort. À Washington, une fusillade mortelle vise le musée juif. L’assaillant, Elias Rodriguez, crie : « Je l’ai fait pour Gaza. » Deux morts. Dans le monde entier, Juifs et Israéliens sont agressés. De Rhodes à New York, de Sydney à Casablanca, aucun continent n’est épargné. Sous couvert d’antisionisme, les antisémites considèrent chaque Juif comme responsable de la guerre à Gaza. Comme si les Juifs ne pleuraient pas eux aussi les souffrances des enfants et des civils palestiniens. Comme si chaque mort innocente ne les meurtrissait pas, eux aussi. La densité et la violence des agressions et des paroles de haine montrent par l’horreur combien ce conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres n’est qu’un prétexte. Une excuse. Un alibi. Cet été de Cristal nous renvoie à la nuit du même nom. Le temps où les vitrines étaient vandalisées, les passants insultés, les synagogues incendiées. Des images d’un autre siècle, en noir et blanc, qui ont malheureusement pris des couleurs au mois de juillet.

Effacement

Face à ces actes ignobles, le silence des autorités, des artistes, des influenceurs ou des politiques est assourdissant. Si peu de messages de solidarité, de condamnations, de soutiens. Presque rien.

Les Juifs de France rentrent à Paris, Nice, Marseille ou Strasbourg. Cela fait deux ans maintenant qu’ils sont nombreux à avoir changé leurs habitudes, à se faire plus discrets, à vivre en vase clos, à quitter les banlieues, à retirer les mezouzoth des portes, à ne plus porter de kippa en sortant de la synagogue, à changer leurs noms sur Uber ou Deliveroo, à ne plus parler d’Israël en public.

Cet été, certains Juifs ont coupé leur fil d’actualité pour ne plus avoir à subir la violence de la désinformation. D’autres ont sorti leurs enfants de l’école publique pour les inscrire dans une école juive. D’autres ont mis leur appartement en vente. D’autres ont même passé des heures à débattre avec ChatGPT pour savoir quelle solution adopter. D’autres se sont désabonnés des comptes d’amis de vingt ans après avoir vu leurs publications sur les réseaux sociaux. Ils agissent, en espérant un geste de leur pays, un geste qui ne vient pas.

Au contraire, face aux accusations d’inaction contre l’antisémitisme, le gouvernement se cache derrière des éléments de langage. La loi est là pour protéger. Pourtant, les actes restent impunis.

Les Juifs ne sont pas en train de quitter la France. C’est la France qui, par son silence, est en train de les effacer.

*Lionel Abbo est auteur et communicant. David Benaym est journaliste, correspondant en Israël.

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