Chronique géopolitique des enjeux du déclenchement de la guerre contre le régime des Mollahs en Iran

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Professeur Michael Ayache
L’hypothèse d’une guerre ouverte contre le régime des ayatollahs n’est plus une fiction stratégique, mais un scénario qui s’écrit à ciel ouvert, au rythme des déploiements américains et des ultimatums diplomatiques. Tandis que l’armada rassemblée par Donald Trump au Moyen-Orient dessine les contours d’un affrontement possible, une question dérangeante s’impose : et si, au fond, la Maison-Blanche préférait que ce soit Israël qui tire le premier, pour permettre au président américain de préserver son image d’homme de dialogue tout en laissant à l’État juif la charge de « faire le sale travail » ?
Du point de vue de Washington, la tentation est évidente. Une frappe initiale israélienne contre les installations nucléaires et balistiques iraniennes – déjà identifiées comme cibles potentielles – offrirait un double avantage politique : laisser à Israël le rôle du déclencheur, puis répondre à la riposte de Téhéran en se présentant comme le protecteur attaqué, non comme l’agresseur. Dans cette logique, des conseillers proches de Donald Trump peuvent considérer qu’une première attaque israélienne, suivie d’une réaction iranienne contre Israël ou contre des bases américaines, créerait les conditions d’un ralliement de l’opinion publique américaine autour d’une opération militaire plus large, vécue non comme une guerre choisie mais comme une réponse « contrainte » à l’escalade de l’ennemi.
Pour Israël, la perspective est radicalement différente. L’Iran n’est pas seulement un problème de prolifération nucléaire, c’est un ennemi idéologique déclaré, qui finance, arme et dirige un réseau de proxies de Gaza au Liban, de la Syrie au Yémen, avec un objectif explicite : encercler et épuiser l’État juif. Un Iran nucléaire ne signifierait pas seulement un changement d’équilibre régional, mais l’installation permanente d’une épée de Damoclès au-dessus de la tête du peuple juif – la possibilité qu’un régime théocratique et antisémite dispose un jour du bouton ultime. Dans ce contexte, Israël ne se demande pas s’il est « confortable » de frapper, mais combien de temps il lui est encore possible d’attendre sans se condamner à vivre dans une dissuasion à sens unique.
Alors pourquoi, après tout, Israël accepterait-il de faire le travail le plus risqué ? Justement parce qu’aucune autre puissance n’a avec l’Iran le même rapport d’urgence existentielle. Les États-Unis, l’Europe ou même les alliés arabes peuvent se satisfaire d’un Iran contenu, surveillé, négocié, retardé ; Israël ne peut pas se payer ce luxe. La doctrine issue d’Osirak et de la destruction du réacteur syrien a forgé un principe : un ennemi qui annonce sa volonté de détruire l’État juif n’aura jamais le droit d’atteindre l’arme nucléaire. Cette doctrine a un prix – isolement diplomatique, accusations d’« aventurisme », campagne médiatique hostile – mais elle a évité deux catastrophes stratégiques en Irak et en Syrie, et elle irrigue désormais la réflexion sur l’Iran.
L’argument selon lequel l’Iran déstabilise le monde entier est, lui aussi, difficilement contestable. Par ses proxies, ses drones, ses missiles et son « axe de la résistance », Téhéran a réussi à transformer chaque crise régionale en levier contre l’ordre international : attaques contre le trafic maritime, pressions sur les États du Golfe, instrumentalisation des conflits en Irak, au Liban, en Syrie, en Israël et au Yémen. Cette stratégie ne menace pas seulement Israël, elle fragilise l’économie mondiale, les routes énergétiques, la stabilité de régimes alliés de l’Occident. Pourtant, face à cette déstabilisation globale, la réaction des grandes puissances reste souvent timorée, enfermée dans la peur de l’escalade et dans la fatigue des opinions publiques occidentales vis-à-vis des guerres sans fin.
C’est ici qu’entrent en jeu la Chine et la Russie, non pas comme pompiers mais comme architectes d’un ordre alternatif qui profite du chaos. Moscou et Pékin ont contribué au développement des capacités nucléaires civiles et technologiques iraniennes, et renforcent aujourd’hui leurs liens énergétiques, économiques et diplomatiques avec Téhéran, autant pour affaiblir le camp occidental que pour s’assurer un partenaire docile dans leur stratégie de monde multipolaire. Lorsque Israël frappe l’Iran, ces deux puissances se dressent aussitôt en gardiens autoproclamés de la souveraineté et du « droit international », condamnant les attaques, exigeant un cessez-le-feu et se posant en médiateurs indispensables. Elles ne cherchent pas à empêcher le régime des mollahs de se consolider, mais à empêcher l’Occident – et donc aussi Israël – de briser un pion précieux sur l’échiquier global.
Pour Israël, cela signifie que chaque bombe larguée sur l’infrastructure iranienne n’est pas seulement un acte militaire, mais un défi lancé à un triangle stratégique Iran–Russie–Chine qui s’est habitué à instrumentaliser le Moyen-Orient contre l’Occident. Les dangers sont considérables : escalade régionale, activation coordonnée de tous les proxies de l’« axe de la résistance », pression économique et diplomatique, campagnes d’isolement dans les forums internationaux, sans oublier le risque d’erreur de calcul pouvant entraîner une confrontation plus large où la Russie et la Chine chercheraient à exploiter la situation pour affaiblir encore davantage les États-Unis et leurs alliés.
Frapper l’Iran, pour Israël, ce n’est donc pas appuyer sur un interrupteur, c’est ouvrir la porte à une guerre aux multiples dimensions : missiles, cyber, fronts périphériques, diplomatie hostile, manœuvres des grandes puissances. Les experts évoquent déjà le spectre d’une saturation de la défense antimissile, de dégâts lourds sur les infrastructures, de perturbations majeures sur les routes maritimes et énergétiques, et d’un choc économique global qui se retournerait politiquement contre Jérusalem autant que contre Téhéran. Israël sait tout cela, mais il sait aussi que l’inaction n’est pas neutre : chaque mois qui passe rapproche l’Iran d’une capacité nucléaire plus enterrée, plus dispersée, plus difficile à neutraliser, et potentiellement adossée ouvertement à la protection politique de la Russie et de la Chine.
La vraie question, dès lors, n’est pas : « Israël a-t-il envie de faire le sale travail ? » Mais : « Israël peut-il se permettre de rester indéfiniment sous une épée de Damoclès nucléaire, au prétexte que d’autres grandes puissances préfèrent la gestion de crise à la résolution du problème ? » Aucun israélien ne peut se résigner à voir le destin du pays suspendu aux calculs électoraux de l’Ohio, aux intérêts énergétiques de Moscou ou aux routes de la soie de Pékin. Il part d’un point fixe : personne ne défendra la vie juive à la place du peuple juif.
Dans cette perspective, si l’Histoire impose un choix tragique entre attendre que l’Iran achève le dernier étage de sa fusée nucléaire, sous le parapluie politico-diplomatique russo-chinois, ou frapper au risque de déclencher une tempête régionale, l’instinct de survie d’Israël ne laissera guère de doute. Oui, cette stratégie proactive est lourde de dangers. Oui, elle expose Israël à la solitude, à la caricature, à la haine. Mais rester passif, c’est accepter qu’un régime qui rêve de notre disparition accroche au-dessus de notre tête une bombe qu’il suffira un jour de laisser tomber. Et cela, pour qui se pense comme patriote d’Israël, n’est pas une option, mais une reddition morale avant même le premier coup de feu.

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