Emmanuel Macron : la tentation du ministère de la Vérité

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« Le pouvoir corrompt toujours et transforme les démocrates en totalitaires en raison de leur dépendance au pouvoir. Cette drogue touche surtout ceux qui ont un sentiment de surpuissance et un certain mépris des autres, par manque de sagesse. L’âge aidant, l’homme comprend mieux la vacuité des choses et a tendance à les relativiser. Le sentiment de toute-puissance touche surtout ceux qui ont un ego démesuré. Notre Macron national semble en faire partie. »

Agacé par une Arcom jugée trop « timorée », Macron multiplie les projets de labélisation de l’information et de référé contre les « fausses nouvelles ». Un arsenal inédit qui donnerait à l’État le pouvoir de trier les médias légitimes des autres — une logique proche d’un ministère de la Vérité, ou plutôt du totalitarisme de la pensée.

Emmanuel Macron ne cache plus son agacement. Cette semaine, plusieurs sources au palais nous l’assurent, le chef de l’État a exprimé, sans détour, dans les couloirs de l’Élysée, son irritation croissante à l’égard de Martin Ajdari, le président de l’Arcom. Il juge le régulateur trop timoré, insuffisamment ferme. Notamment à l’égard de CNews, qui incarne à ses yeux une dissidence audiovisuelle qu’il faudrait mettre au pas. En d’autres termes, le nouveau gendarme de l’audiovisuel « ne fait pas le job », comme le résume l’un de nos interlocuteurs. Le démenti cinglant que l’Arcom a infligé jeudi après-midi au rapport de Reporter sans frontières qui accusait CNews de contourner les règles du pluralisme à quelques heures de la diffusion d’un documentaire de « Complément d’enquête » sur la chaîne d’information du groupe, n’a fait qu’accentuer la colère du président.

Ce n’est pas la première fois qu’Emmanuel Macron laisse filtrer son impatience devant ce qu’il perçoit comme une défaillance du système d’information, qui après l’avoir porté au pouvoir à longueur de couvertures flatteuses, est devenu un contre-pouvoir dont il se méfie. Depuis 2017, à intervalles réguliers, il revient sur le même motif, comme un thème obstiné : l’idée que le débat public serait devenu trop poreux aux rumeurs, trop vulnérable aux emballements, trop perméable aux « manipulations » de l’information. En 2018, lors de ses premiers vœux à la presse, le chef de l’État assignait aux médias la mission de « protéger les démocraties libérales du populisme et du complotisme », l’évocation de ce second danger n’ayant d’autre but que de jeter un soupçon d’infamie sur le premier. Il invitait alors les journalistes à « écrire sur une feuille propre et proprement », comme si la réalité devait être passée au tamis du politiquement correct.

Une police du journalisme.

En 2019, le président franchissait un cap. La tentation orwellienne d’un ministère de la Vérité affleurait. Devant une poignée de journalistes, comme devait le rapporter Le Point, Emmanuel Macron précisait sa pensée. « Le bien public, c’est l’information […]. Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes. Cette rémunération doit être dénuée de tout intérêt. Mais quelque part, cela doit aussi venir de la profession. » En d’autres termes, Emmanuel Macron imaginait que des journalistes appointés par l’État surveillent le travail d’autre journalistes. Rien de moins que des commissaires politiques chargés de dire ce qui est médiatiquement correct.

À mesure que le président s’enfonce dans l’impopularité, sa dérive totalitaire se fait plus marquée, presque revendiquée. Emmanuel Macron ne se contente plus de dénoncer « l’industrie de la désinformation » ou les « manipulations de masse », « le brainwashing » que certains exerceraient, il veut désormais distinguer les médias « responsables » des autres, comme si l’État pouvait devenir le garant impartial d’un paysage qu’il n’a pourtant jamais cessé d’influencer.

C’est ainsi que ressurgit aujourd’hui cette même ambition, mais sous une forme plus tranchante. Première idée ? La labélisation de l’information. Ce label permettrait de trier les médias « fiables » des autres sous le contrôle de structures dont l’indépendance réelle demeure sujette à caution. À commencer par l’ONG Reporters sans frontières dont le président dit s’inspirer. Deuxième invention ? Un référé anti-fausses informations, avec une décision de justice en quarante-huit heures. Autrement dit, la possibilité d’aller devant un juge pour faire disparaître un contenu jugé « faux »,sans que le juge n’ait pas possibilité de jugement sur le fond. Dans un pays qui dispose déjà de la diffamation, de l’injure, du harcèlement, de l’atteinte à la vie privée et même d’un article sur les « fausses nouvelles » depuis 1881, la création d’un référé express ne poursuit qu’un seul objectif : installer un juge en arbitre de la vérité sans lui donner le temps de l’établir. L’ensemble dessine une architecture nouvelle : un État qui ne dit pas officiellement ce qui est vrai, mais qui organise scrupuleusement la hiérarchie de ceux autorisés à le dire.

Emmanuel Macron rêve d’une information « neutre », « vérifiée », « labélisée » pour mieux contraindre, censurer et éliminer les empêcheurs de penser en rond.

Il ne s’agit pas de nier que les fake news pullulent, pas plus que des campagnes de désinformation peuvent être menées par des pays étrangers. Elles contaminent les réseaux, brouillent les débats, affaiblissent la confiance. Mais le remède proposé par le président n’a rien d’innocent : il glisse insensiblement de la protection à la tutelle, de la lutte contre le mensonge à la désignation des légitimités. Emmanuel Macron rêve d’une information « neutre », « vérifiée », « labélisée » pour mieux contraindre, censurer et éliminer les empêcheurs de penser en rond… En voulant contrôler ce qui se dit pour mieux maîtriser ce qui se pense, le chef de l’État ne fait rien d’autre qu’établir une forme de crédit social de l’information, certifiant les voix utiles, marginalisant les voix dissonantes. France Télévision a reçu la certification « Journalism Trust Initiative » lancée par Reporters sans frontières pour l’ensemble de ses processus éditoriaux. N’est-ce pas là déjà un problème ?.

JForum.Fr et le JDD

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