Pour les 15 000 militaires américains juifs, l’exercice de la religion est inégal et nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à des repas casher ou ne peuvent pas respecter le Chabbath ou les fêtes
La semaine passée, les États-Unis se sont joints à Israël pour bombarder des cibles militaires iraniennes liées ou non à l’arme nucléaire. Une fois de plus, des milliers de militaires juifs américains sont partis accomplir leur devoir envers la patrie tout en faisant en sorte de continuer à respecter leurs obligations religieuses.
Pour Esther, alors toute jeune soldate juive diplômée d’un lycée religieux de Monsey (!), dans l’État de New York, et récemment incorporée dans une très grande base de l’armée américaine au cœur des États-Unis, la prise de conscience de la difficulté de l’observance religieuse, sous les drapeaux, aura été rapide.
En l’absence d’un aumônier pour plaider sa cause, Esther a dû défendre seule son droit à se faire servir des rations casher. Elle ne comprend toujours pas pourquoi il n’y avait pas de rations casher disponibles, mais au final, l’armée lui en a fourni.
« Ça a été difficile, mais je crois que l’on me respecte maintenant », confie Esther, dans l’armée depuis deux ans au sein d’une unité d’infanterie aéroportée. « Dans l’armée, le plus important est de montrer que l’on est déterminé. »
Son expérience s’est forgée avant la crise actuelle, mais les militaires juifs affirment que les aménagements religieux — que ce soit de la nourriture casher ou l’observance du Chabbath — sont de plus en plus difficiles et pressants à mesure que s’intensifie le conflit avec l’Iran et que les forces américaines se préparent à d’éventuelles représailles au Moyen-Orient.
Pour nombre d’entre eux, la pression s’est accrue depuis le pogrom du Hamas en Israël du 7 octobre 2023, qui a déclenché la guerre à Gaza et un regain des actes antisémites aux États-Unis. Les militaires témoignent d’une hostilité et de tensions accrues sur certaines bases depuis, sans qu’il y ait beaucoup de chiffres.
Maintenant que les forces américaines sont directement impliquées dans des frappes contre l’Iran, les militaires juifs disent vivre un mélange de fierté, d’anxiété et de visibilité accrue.
L’aumônier Major Elie Estrin prie lors du symposium militaire d’Aleph le 12 février 2026 (Yisroel Teitelbaum/Institut Aleph)
« Qu’il s’agisse d’aider les soldats à avoir accès à de la nourriture casher lors d’un déploiement au Moyen-Orient ou de fournir un seder de Pessah pour les Juifs sur une base à Guam, Aleph fait en sorte que tous les militaires juifs sachent qu’il ne sont pas seuls », explique le directeur des programmes militaires d’Aleph, le major rabbin Elie Estrin, aumônier réserviste de l’Armée de l’air. « C’est l’événement clef de la vie juive au sein de l’armée. »
En décembre 2025, un soutien de l’Aleph Institute, le rabbin Sanford Dresin, a témoigné devant la Commission présidentielle sur la liberté religieuse, pour dire que l’Aleph Institute avait dû intervenir à plusieurs centaines de reprises pour s’assurer que des militaires puissent concilier leur devoir et leurs croyances religieuses.
Selon les témoignages évoqués à cette occasion, il est rare qu’il y ait des « repas prêts à manger » (MRE) casher : difficiles à commander, ils sont souvent remplacés par le personnel de ravitaillement, non formé, par des substituts non casher tels que des repas halal ou « sans porc ». Par ailleurs, les moments de formation donnent souvent lieu à des témoignages d’hostilité et les recruteurs oublient fréquemment de conseiller les recrues sur ces questions, souligne Dresin.
Le lieutenant Abraham Gonzalez, spécialiste de la sécurité de la 40e division d’infanterie, exhibe un MRE (Repas prêt à manger) casher lors de l’entraînement annuel, en 2019, sur la base d’entraînement de Camp Roberts, en Californie, le 20 juin 2019. (Photo de l’armée américaine prise par le sergent Jack J. Adamyk, affaires publiques de la 40e division d’infanterie)
Parmi la trentaine de cas évoqués par Dresin lors de cette audience, il y a notamment celui de cet ex-cadet du ROTC qui dit n’avoir jamais eu de plat principal casher pendant tout un été d’entraînement à Fort Knox, dans le Kentucky, « en tenue de combat complète, courant entre 12 et 25 km par jour dans les bois avec les armes et les munitions, avec tout le stress qui va avec ». Après des semaines à se nourrir de snacks, de fromage blanc et de fruits, il avait perdu énormément de poids et est revenu anémique, a-t-il dit.
Il y a également le cas de cet officier de l’Armée de l’air qui s’est évanoui lors d’un exercice sur le terrain après s’être vu refuser de la nourriture casher et des congés pour des fêtes juives, ou celui de ces aumôniers et militaires juifs réprimandés pour avoir célébré des offices ou demandé à respecter le Shabbat et d’autres fêtes.
Aleph a également présenté les conclusions de l’enquête approfondie menée par l’Orthodox Union (OU) sur la nourriture casher à bord de trois cuirassés de la Marine américaine. Il est tout à fait possible de manger casher à bord de ces navires grâce à des repas surgelés et des collations, et nombre de marins en bénéficient, mais il n’en reste pas moins que les contraintes, budgétaires et autres, posent de sérieux obstacles, explique le rapport.
Vue du porte-avions USS Gerald R. Ford, le 26 mars 2023 (Photo de la Marine américaine prise par le spécialiste des communications grand public de 2e classe Malachi Lakey)
Défendre les soldats
Une grande partie du travail d’Aleph consiste à défendre les soldats auprès des commandants et des agences militaires afin de faire respecter les politiques existantes, explique Estrin.
Il explique qu’un marin juif avait reçu l’autorisation de garder sa barbe, ce qui est généralement interdit au sein de l’armée sauf pour raisons religieuses. Mais au moment de se présenter sur son nouveau navire, un haut responsable lui a ordonné de la raser dans les 24 heures.
Estrin a mis le marin en contact avec l’organisme à but non lucratif Becket Fund for Religious Liberty. Ils ont travaillé ensemble pour demander l’annulation de cet ordre et il a été autorisé à garder sa barbe, précise Estrin.
Des militaires juifs lors du Symposium militaire de l’Institut Aleph, en février 2026 (Yisroel Teitelbaum/Institut Aleph)
Des militaires juifs célèbrent Pourim sur la base de Fort Sill, dans l’Oklahoma, sur une photo non datée (Avec l’aimable autorisation de l’Institut Aleph)Estrin se souvient par ailleurs d’avoir reçu un appel au sujet d’un Marine juif stationné en Californie qui voulait entendre le shofar à Rosh HaShana.« Il m’a dit qu’il pourrait jouer lui-même du shofar pour peu qu’on lui en fasse parvenir un », dit-il. « Ça a demandé un peu de coordination parce que c’était au milieu des montagnes, mais on lui a envoyé ce shofar quelques heures avant le début de la fête. »
Le lieutenant Yonatan Warren, apprenti aumônier résident en éducation pastorale clinique, joue du shofar pour le premier service juif avant Yom Kippour au Naval Medical Center Portsmouth, le 8 octobre 2019. (Photo de la Marine américaine prise par le technicien en électronique de 2e classe Dakotah A. Hendricks)
Pendant la guerre d’Indépendance américaine, des centaines de Juifs se sont battus dans les rangs de l’Armée continentale, alors qu’ils n’étaient alors qu’une poignée – 3 000 tout au plus. Le financier juif ‘Haym Salomon fut l’un des principaux financiers de la guerre, et Francis Salvador, de Caroline du Sud, l’une de ses première victimes juives. Il périt scalpé par des guerriers cherokees en 1776.
Pendant la guerre de Sécession, près de 7 000 Juifs se sont battus pour l’Union et 3 000 autres pour la Confédération. Le premier aumônier juif américain, Jacob Frankel, fut nommé en 1862 lorsque le président Abraham Lincoln modifia la loi pour permettre aux non-chrétiens de s’engager dans l’armée.
Quelque 250 000 Juifs ont fait la Première Guerre mondiale dans les rangs de l’armée américaine, surtout au sein de la 77e division « Statue of Liberty », composée d’immigrants new-yorkais venus du monde entier.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 550 000 hommes et femmes juifs ont combattu contre l’Allemagne — soit environ 11 % de la population juive américaine de cette époque — dont des immigrants de première génération dont les proches subissaient le génocide nazi.
Les soldats juifs furent souvent parmi les premiers à entrer dans les camps de concentration et à interagir avec les survivants qui parlaient yiddish, comme le décrit l’autobiographie du rabbin Mayer Birnbaum.
Il n’existe pas de chiffre officiel sur les militaires juifs orthodoxes qui respectent le Shabbat et la casheroute, mais on les estime à quelques centaines. Aleph distribue son magazine trimestriel, The Jewish-American Warrior, à près de 3 500 soldats juifs – sans oublier ceux qui le consultent en ligne – ce qui contribue à renforcer leur identité juive, explique Estrin.
Les 15 000 militaires juifs de l’armée américaine sont donc plus nombreux que les 12 135 ressortissants américains qui servent dans les rangs de Tsahal en Israël, selon les derniers chiffres de l’armée israélienne.
Des marins américains participent à un service de Shabbat à bord du porte-avions de classe Nimitz USS Carl Vinson (CVN 70) dans la zone de responsabilité du Commandement central des États-Unis, en avril 2025. (Photo officielle de la Marine américaine)
Des militaires juifs lors du Symposium militaire de l’Institut Aleph en février 2026 (Yisroel Teitelbaum/Institut Aleph)
Les cadets juifs de West Point chantent lors d’une cérémonie de Havdalah lors du symposium militaire du Aleph Institute, le 14 février 2026 (Yisroel Teitelbaum/Aleph Institute)Un des moments forts de cette conférence a été la bar-mitsva tardive de Harold Terens, 102 ans et vétéran de la Seconde Guerre mondiale de l’US Army Air Corps. C’était la première fois qu’il mettait les tefillinnes avant le Chabbath et qu’il était appelé à la Tora.« Ce fut un moment très émouvant qui a permis d’affirmer la solidarité entre plusieurs générations de soldats juifs », résume Estrin.
Pour la plupart des participants, le message clé est l’importance de garder les valeurs et des forces en cette période difficile, spirituellement parlant.
« J’ai appris une chose, à savoir qu’il est essentiel d’être cohérent dans tout ce que l’on fait », conclut Esther, la soldate orthodoxe de l’infanterie aéroportée.
« Les gens ne manqueront jamais de remarquer que tu ne fais pas ce que tu prétends être important pour toi. Si on se bat pour ses valeurs quand les choses sont difficiles, on y gagne le respect. »



























