A chaque élection en Israël se réveille la fracture entre séfarades et ashkénazes les uns identifiés avec la droite, les autres avec la gauche.
Menahem Begin. Photo: Bibliothèque nationale.
1981: le dérapage de Dudu Topaz
Pour comprendre la portée du débat qui a resurgi aussi lors de cette campagne électorale, il faut remonter aux élections législatives du 30 juin 1981. À l’époque, le comédien Dudu Topaz prend la parole lors d’un rassemblement du Parti travailliste. Il emploie le terme péjoratif tchakh-tchakhim, racailles, pour désigner des partisans du Likoud, un mot associé aux stéréotypes visant les Juifs séfarades et les classes populaires. Ses propos opposaient les électeurs de la droite ainsi décrits à ceux qu’il présente comme les véritables combattants et défenseurs du pays, les électeurs de gauche.
Le chef du Likoud, Menahem Begin, réagit immédiatement. Lors d’un meeting, il répond par une formule devenue célèbre : « Juifs ! Frères ! Combattants ! » Le message est clair : il entend défendre des citoyens qui ont le sentiment d’être considérés comme des Israéliens de seconde zone par une partie de l’élite politique et culturelle.
Quelques semaines plus tard, le Likoud remporte les élections avec 48 sièges, contre 47 pour le bloc travailliste. Les propos de Topaz ne suffisent pas à expliquer cette victoire, mais l’épisode devient emblématique d’une fracture sociale et culturelle qui contribue à dessiner durablement le paysage politique israélien.
De la victoire de Menahem Begin à l’ascension de Shas
Depuis la création de l’État d’Israël, en 1948, le pouvoir politique et les institutions culturelles ont longtemps été dominés par des élites issues du mouvement sioniste travailliste, largement associées aux Juifs ashkénazes. Dans le même temps, de nombreux immigrants juifs venus des pays arabes et musulmans se sont installés dans des quartiers populaires et des villes de développement, où ils ont souvent été confrontés à des difficultés économiques et à un sentiment de marginalisation.
La victoire du Likoud en 1977 marque une rupture. En mettant fin à près de trois décennies de domination travailliste, Menahem Begin parvient à fédérer une partie importante de l’électorat mizrahi autour d’un discours de reconnaissance et de dignité. Le vote pour la droite devient aussi, pour certains électeurs, une manière de sanctionner un establishment perçu comme distant et condescendant.
Cette évolution ne se limite pas au Likoud. La création du parti orthodoxe Shas, en 1984, offre un autre débouché politique à une partie de cet électorat. Le parti défend l’identité religieuse et culturelle de ses sympathisants, tout en dénonçant les discriminations et le mépris dont ils font l’objet.
L’identité séfarade devient ainsi un enjeu politique à part entière, au croisement de la classe sociale, de la religion, des traditions familiales et de la représentation nationale.
2015: le discours de Yaïr Garbouz
Trente-quatre ans après l’affaire Topaz, une autre polémique révèle la persistance de cette fracture. En mars 2015, à quelques jours des élections, l’artiste et intellectuel Yaïr Garbuz intervient lors d’un rassemblement de la gauche sur la place Rabin, à Tel-Aviv.
Dans son discours, il dénonce notamment ceux qui « embrassent les amulettes » et se prosternent sur les tombes de saints. Ses propos sont perçus comme une attaque méprisante contre des traditions religieuses populaires, particulièrement présentes dans certaines communautés originaires d’Afrique du Nord.
Le Likoud et Shas dénoncent alors le mépris de la gauche envers les électeurs mizrahim.
Les Séfarades sont-ils effectivement acquis à la droite?
Il serait erroné de considérer les Séfarades comme un bloc électoral homogène, systématiquement acquis au Likoud ou aux partis religieux. Les choix politiques varient selon la pratique religieuse, le niveau d’éducation, la situation économique, l’âge et les préoccupations sécuritaires. L’origine familiale ne détermine donc pas, à elle seule, le vote.
La dimension identitaire reste néanmoins un levier politique important. Pour une partie de l’électorat séfarade, voter à droite ne signifie pas seulement adhérer à un programme économique ou sécuritaire. Ce choix peut aussi exprimer une défiance envers les élites médiatiques, universitaires et culturelles, ainsi qu’un attachement à des traditions longtemps considérées comme périphériques dans le récit national dominant.
Cette réalité explique pourquoi les controverses liées aux origines peuvent avoir une résonance qui dépasse largement les personnes directement visées. Elles réveillent le souvenir d’humiliations passées et nourrissent le sentiment que les hiérarchies sociales et culturelles n’ont pas entièrement disparu.
Une fracture qui n’a donc pas disparu et qui resurgit à chaque campagne électorale
Près de cinquante ans après la victoire de Menachem Begin, Israël a profondément changé. Les trajectoires sociales se sont diversifiées, les appartenances politiques ont évolué et les frontières entre les groupes ne se résument plus à une opposition entre Ashkénazes et Séfarades.
Pour autant, le sentiment de mépris culturel demeure présent dans une partie de la population. Lorsqu’un responsable politique ou une personnalité médiatique tourne en dérision certaines traditions, ou présente les électeurs de son adversaire comme manipulés par des élites, le débat peut rapidement raviver cette mémoire collective.
La question ne se réduit ni à une opposition entre communautés ni à une explication unique du vote à droite. Elle touche à un enjeu plus profond : qui décide de ce qui constitue une identité nationale respectable ?
Tant qu’une partie des Israéliens aura le sentiment que ses origines, ses pratiques culturelles ou ses choix électoraux sont regardés de haut, cette fracture restera susceptible d’être réactivée à chaque campagne.



























