La mort de deux ouvriers du bâtiment et d’une aide-soignante lors d’attaques iraniennes révèle les risques encourus par ceux qui sont contraints de choisir entre s’abriter et travailler
Le 9 mars, alors que les sirènes d’alerte aérienne retentissaient dans le centre d’Israël, un grutier raconte être rapidement descendu de la cabine dans laquelle il était suspendu au-dessus d’un chantier à Yehud. « Je suis descendu et je l’ai échappé belle. J’ai reçu l’alerte, j’ai attendu qu’on me détache de la charge, j’ai verrouillé la grue et je suis descendu », a raconté le grutier au journal Haaretz.
« Cela a pris quelques minutes, et le temps pressait ; au moment où j’ai commencé à descendre, la sirène avait déjà retenti. »
« Dix secondes après avoir pris ma décision et être descendu dans le parking, il y a eu l’explosion. Je suis remonté au bout d’une demi-minute et je les ai vus gisant là, sur le sol », a-t-il déclaré.
« Je n’ai pas compris pourquoi ils n’étaient pas rentrés à l’intérieur. »
Des équipes de secours israéliennes nettoyant les traces de sang sur le site où un homme a été tué par un missile iranien, à Yehud, en Israël, le 9 mars 2026. (Crédit : Ohad Zwigenberg/AP Photo)
On ignore pourquoi les deux hommes n’ont pas cherché à se mettre à l’abri – mais ce n’est pas non plus une anomalie. Les travailleurs de certains secteurs qui sont jugés comme essentiels – comme c’est le cas de la construction, de l’agriculture ou des soins à domicile – sont souvent exposés lorsque des alertes de missiles sont déclenchées, en raison de l’absence d’abri à proximité, de la nature même de leur travail ou d’autres contraintes qui les empêchent de se mettre en sécurité.
Le 28 février, au premier jour de la guerre américano-israélienne qui a été lancée contre le régime iranien, l’Autorité nationale des urgences, qui coordonne le front intérieur civil israélien en cas d’urgence, a publié une liste mise à jour des lieux de travail classés comme faisant partie de « l’économie essentielle » en période d’état d’urgence national. Une désignation qui permet à certains secteurs jugés essentiels pour la vie civile et pour les besoins de l’économie de continuer à fonctionner en temps de guerre.
Après la tragédie de Yehud, le chef du Commandement du Front intérieur, le général de division Shaï Klapper, a déclaré que plusieurs dizaines d’autres ouvriers du bâtiment avaient survécu à l’attaque en se réfugiant dans des abris antiatomiques.
Les secouristes israéliens sur les lieux où des éclats d’un missile balistique tiré depuis l’Iran sont tombés à Yehud, le 9 mars 2026. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)
Meytal Russo, vice-présidente de Kav LaOved, un groupe d’aide juridique pour les travailleurs vulnérables, a déclaré que cet incident « met en évidence un écart dangereux entre les directives sur le papier et la réalité sur le terrain ».
Ces décès, a-t-elle ajouté, sont « la preuve choquante que l’État autorise le secteur de la construction à fonctionner au détriment de la sécurité des travailleurs ».
Selon les directives du ministère du Logement et de la Construction, le travail n’est autorisé que sur les chantiers disposant d’infrastructures de protection adéquates. Les restrictions du Commandement du Front intérieur interdisent également le travail sur les chantiers où il n’existe aucun abri accessible en une ou deux minutes.
Cependant, selon Russo, les inspecteurs « ferment souvent les yeux » sur les chantiers en phase d’excavation ou de construction, « où il n’y a aucune chance réaliste d’atteindre un abri à temps ».« Dans le secteur de la construction, les ouvriers qui manœuvrent des grues ou qui travaillent dans des fosses d’excavation profondes ont parfois besoin de dix minutes pour évacuer – un temps dont ils ne disposent tout simplement pas en situation réelle », a-t-elle souligné.
Dans certains cas, a noté Russo, les responsables de chantier se contentent de dire aux ouvriers de « simplement s’allonger à plat ventre sur le sol » au lieu de fournir une infrastructure de protection adéquate.
Un rapport de Kav LaOved qui a été diffusé au début de l’année a révélé qu’en 2025, il n’y avait que 80 inspecteurs pour l’ensemble du pays au sein de l’Administration de la sécurité au travail, qui relève du ministère du Travail. Selon ce rapport, le secteur de la construction restait le plus dangereux, avec 59 % des 80 décès de travailleurs l’an dernier, ce qui souligne les dangers sur les chantiers, même en l’absence de tirs de missiles.
Chantier de construction, dans la ville de Beer Yaakov, au centre d’Israël, le 11 mars 2026. (Crédit : Yossi Aloni/Flash90)
Les ouvriers du bâtiment approchés par le Times of Israel pour parler de leur expérience pendant la guerre ont refusé de s’exprimer, même de manière anonyme ou officieuse. Selon l’association Kav LaOved, beaucoup craignent d’être dénoncés comme lanceurs d’alerte et de perdre leur emploi par la suite.
La survie avant la sécurité
Bien qu’exposés à davantage de dangers que beaucoup d’autres en raison de la nature extérieure de leur travail, les ouvriers du bâtiment et les ouvriers agricoles ont été contraints à plusieurs reprises de continuer à travailler pendant les périodes de tirs de roquettes depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, souvent dans des zones ouvertes, sans accès immédiat à un abri, selon Kav LaOved.
Des soldats de l’armée israélienne déployés le long d’une route près du site où des roquettes tirées par des terroristes du sud du Liban ont atterri près de Kfar Szold, en Haute Galilée, au nord d’Israël, le 14 juin 2024. (Crédit : Jalaa Marey/AFP)
Bien que la plupart des civils aient évacué le nord d’Israël lorsque le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah a commencé à tirer sur la région, le 8 octobre 2023, de nombreux ouvriers étrangers sont restés pour travailler dans les champs, sans pratiquement aucun refuge. Parmi les personnes tuées lors d’attaques transfrontalières à la roquette et de frappes de missiles antichars, figuraient au moins cinq Thaïlandais et un Indien, tous employés comme ouvriers agricoles.
Kav LaOved a signalé un cas où un projectile ayant atterri dans un verger, près d’une frontière non précisée, a tué un travailleur étranger et en a blessé un autre. Après s’être rétabli dans son pays d’origine, le travailleur est revenu en Israël pour se voir demander par son employeur de reprendre le travail dans la même zone où l’attaque avait eu lieu.
Pour certains ouvriers, refuser un travail dangereux n’est tout simplement pas une option.
Des travailleurs étrangers travaillant dans les champs près de la ville israélienne de Bet Shemesh, le 13 novembre 2016. (Crédit : Yaakov Lederman/FLASH90)
Selon le cabinet d’avocats Zari Hazan & Co., qui est spécialisé dans le droit de l’immigration et le statut juridique des travailleurs étrangers en Israël, en vertu de la loi israélienne, une absence de plus de 90 jours peut être interprétée comme une cessation d’emploi et compromettre le permis de séjour d’un travailleur étranger.
Le cabinet a décrit le cas d’une cliente qui n’a pas pu se rendre sur son lieu de travail en raison de la situation sécuritaire, mais qui a pu conserver son statut grâce à l’intervention d’avocats.
Des officiers du Commandement du Front intérieur fouillant les décombres d’un immeuble endommagé par un missile iranien, à Tel Aviv, tôt le matin du 1ᵉʳ mars 2026. (Crédit: Ohad Zwigenberg/AP Photo)
Un choix cornélien
Les aides à domicile qui assistent des personnes âgées ou infirmes, et qui pourraient ne pas être en mesure de rejoindre un abri à temps, sont confrontées à un danger d’un autre ordre : leur situation les oblige à choisir entre privilégier leur propre sécurité ou potentiellement sacrifier leur propre bien-être pour rester aux côtés de la personne dont elles s’occupent.
Il n’existe aucune directive officielle claire sur la conduite à tenir lorsque les sirènes retentissent, laissant la décision à la discrétion des aides-soignants et des familles des patients.
Ce fut le cas de l’aide-soignante philippine Mary Anne Velasquez de Vera, 32 ans, qui avait été tuée « alors qu’elle aidait de manière altruiste son patient à se mettre en sécurité » lors d’une attaque de missiles iraniens, selon l’ambassade d’Israël à Manille.
Alors que Velasquez de Vera avait été mortellement blessée au moment où elle se rendait dans un abri antiatomique avec son patient âgé, d’autres aides-soignants peuvent avoir des patients incapables – ou refusant – de rejoindre des espaces protégés lorsque les alarmes retentissent.« Si le patient ne peut pas ou ne veut pas se rendre dans un espace protégé, en particulier s’il se trouve en dehors du domicile, l’aide-soignante se retrouve face à un dilemme insoluble, même s’il est clair qu’elle a à la fois le droit et l’obligation de se protéger », a fait remarquer Russo.
Elle a déclaré que, dans de telles situations, les soignants « doivent se protéger et la famille de l’employeur doit leur en donner la possibilité », ajoutant que la responsabilité des patients qui ne peuvent pas se rendre dans des espaces protégés doit incomber à l’État et non aux soignants eux-mêmes.
Difficultés de communication
Un homme montrant une notification d’alerte de missile sur son téléphone portable alors que les habitants se mettent à l’abri suite à un tir de missiles depuis l’Iran vers Israël, à Mishmar David, le 10 mars 2026. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)
Un avocat du cabinet Zari Hazan & Co. a expliqué qu’en raison de la barrière de la langue, les travailleurs pouvaient ne pas comprendre les alertes d’urgence, les consignes de sécurité ou les procédures pour rejoindre les abris.
« Nous rencontrons des travailleurs qui appellent leur famille en panique juste pour comprendre ce qu’ils sont censés faire », a expliqué l’avocat au Times of Israel.
Depuis le début de la guerre, le cabinet s’est efforcé d’aider les étrangers en organisant des webinaires et des séances d’information numériques à destination des employeurs et des travailleurs, ainsi qu’en traduisant les consignes de sécurité dans la langue maternelle des participants, « afin que chaque famille sache exactement comment agir », a indiqué l’avocat.
Des travailleurs thaïlandais dans un abri antiatomique mobile, au moshav Beit HaGadi, dans le sud d’Israël, le 20 août 2014. (Crédit : Edi Israel/Flash90)
Cependant, Russo a souligné qu’il restait encore beaucoup à faire.
Selon elle, des tragédies telles que celle survenue sur le chantier de Yehud doivent inciter les décideurs politiques à prendre conscience de l’écart entre les consignes de sécurité et la réalité à laquelle sont confrontés les travailleurs essentiels.
D’ici là, le fardeau des risques liés à la guerre continuera de peser sur ceux qui bénéficient de la moindre protection.



























