Harry Grodzinski, le boulanger de Londres

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Mon grand-père zal possédait la plus importante boulangerie juive de Londres – et sa taille en faisait la plus grande d’Angleterre, voire de l’Europe tout entière. Il avait plus de vingt magasins dans la capitale britannique, et sa fabrique était très célèbre. Son entreprise a été fondée en 1888, donc voici bien plus d’un siècle, par la famille.

Harry Grodzinski, le boulanger de Londres
Lui et son frère l’ont dirigée, et ont eu droit à une grande aide divine – mais ce n’était pas sans cause… Il est devenu orphelin à l’âge de neuf ans, et n’a pas pu étudier à la Yechiva. Toutefois, il respectait et adulait les personnes plongées dans l’étude des textes sacrés, et a lui-même eu de nombreux descendants dévoués à cela. Il avait une grande estime à l’égard des étudiants en Tora. Par exemple, le dimanche, se réunissaient chez lui les délégués d’institutions se trouvant à Londres pour ramasser de l’argent. C’est lui qui gérait la distribution de tsedaqa, issue des gains de l’entreprise. Sa situation au sommet de l’échelle sociale ne l’empêchait pas de désirer procéder lui-même à cette distribution.

Il contactait aussi de riches amis pour les informer de la présence chez lui de tel ou tel envoyé, et de ses importants besoins, ou de tel délégué de l’une ou de l’autre des Yechivoth. Il les convainquait d’apporter également leur aide. « De quoi a-t-on besoin, dans ce bas monde, de plus d’une table, d’une chaise et d’un lit ? » disait-il. « Profitez de vos biens pour donner de l’argent à la Tora et aux gens qui en ont besoin. » Et, en effet, ses interlocuteurs lui promettaient de belles sommes, qu’il donnait immédiatement à qui de droit, en prenant de sa propre caisse, en fonction de ces engagements. Nul ne saurait dire s’il faisait toujours attention à récupérer les sommes avancées…

Plusieurs années consécutives, il alla collecter de l’argent pour la construction de la Yechivath Poniewezh, durant les années de sa fondation. Il se faisait accompagner de son proche ami, le Docteur Ya’aqov (Jacky) Lewinsohn, connu dans tout Londres pour son hospitalité.. Ils transmettaient les sommes au rav Kahanemann, qui leur en fut profondément reconnaissant. Ils ont ainsi permis de manière très tangible la construction de cette institution. M. Grodzinski savait raconter, les larmes aux yeux, qu’il avait eu droit à une promesse rare du rav de Poniewezh : une place à ses côtés dans le monde futur !
Je puis ajouter à ce propos qu’une fois par semaine, il allait manger avec les quêteurs chez son ami Lewinsohn, afin de mieux ressentir leurs besoins. L’accueil de cet ami était remarquable, il faisait préparer des plats spéciaux pour ses hôtes, qui se sentaient comme des membres de la famille. On raconte chez nous que l’un d’entre eux a passé plusieurs semaines à son domicile, sans parvenir à identifier le maître de maison… Il lui arriva de demander à ce dernier, qu’il avait pris pour un indigent, combien de temps il pensait qu’il serait possible de rester là. Le Docteur Lewinsohn lui avait alors répondu : « Oh, moi, je suis là depuis plusieurs mois, et nul ne m’a rien dit… »

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Outre sa grande œuvre sur le plan de l’altruisme, mon grand-père tenait particulièrement à respecter ses heures d’étude de la Tora. Chaque jour, au moment venu – en plein travail dans l’entreprise, – il quittait tout pour s’asseoir avec le rav Eliézer Lopian zatsal, un Talmid ‘hakham de tout premier rang, fils du rav Eliahou Lopian zatsal. Tous les employés savaient qu’à cette heure-là, mon grand-père les laisserait, quoi qu’il arrive, et même s’il s’agissait de l’instant le plus chargé de la journée. J’ai trouvé plus tard une série de livres « Lev Eliahou », de rav Eliahou Lopian, avec la dédicace de son fils rav Eliézer : « A titre de reconnaissance particulière, suite à notre étude en commun depuis 22 ans »…

Ainsi se déroulaient sa vie et son œuvre, dans le calme, dans le domaine du pain et des confiseries sur le plan européen, mais surtout dans le dévouement pour des bonnes causes, et la fixation de temps d’étude, quoi qu’il arrive. Il n’oubliait jamais de louer l’Eternel pour Ses bienfaits, tant dans les périodes fastes que durant les moments difficiles. Sa capacité à remercier l’Eternel était telle qu’on put le voir, à l’occasion, s’arrêter en plein chemin, se mettre à danser en Le remerciant de lui avoir permis de marcher et de rouler – autant d’éléments « légers » de la vie, a priori, qu’il savait apprécier.
Une fois, son entreprise connut un choc : un des employés annonça à mon grand-père qu’il allait ouvrir une boulangerie pour son propre compte ! Il lui ferait franchement concurrence. Harry Grodzinski, le boulanger de LondresToutefois, mon grand-père, non seulement ne conçut pas de ressentiment envers lui, mais en plus, se mit à l’aider de toutes ses forces ; de ses propres mains, il renforça et établit son nouveau rival. Il lui prodigua ses conseils quant à la meilleure adresse pour acheter les appareils nécessaires, lui dévoila ses manières de travailler, et se montra prêt à lui transmettre les secrets de fabrication de certains pains et gâteaux ! Les autres employés étaient stupéfaits de sa conduite. On peut citer à son égard ce qu’écrit le ‘Hazon Ich (Emouna oubita’hon, 2,5) : « La confiance est un élément que le cœur doit acquérir… On ne ressentira pas de crainte du fait qu’une autre personne ouvre boutique, mais au contraire, on l’aidera, lui apportera de bons conseils, la guidera et se dévouera pour sa réussite. Combien de sainteté n’ajoutera-t-on pas au monde quand on se lance à seconder une personne qui va nous concurrencer, et combien de louanges ne fera-t-on pas jaillir quand on voit une telle conduite de la part des personnes craignant D’ ? Elles peuvent être heureuses, elles et leur génération. »
Mon grand-père avait inscrit en son cœur que la parnassa est décidée par le Ciel, et que nul n’est en mesure de prendre quoi que ce soit de réservé à son prochain.
Il faisait sans cesse allusion au Nom divin. Même les annonces de son magasin comportaient des paroles de nos Sages : « Sans farine il n’y a pas de Tora ». Tout tournait chez lui autour de la Tora et de l’altruisme.

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Ses épreuves n’étaient pas évidentes. Par exemple, il avait pour habitude de donner divers produits alimentaires de son entreprise à une Yechiva de la proximité. Quand, un beau jour, elle cessa de se fournir chez lui, il s’intéressa aux raisons de cet arrêt. La réponse : une autre boulangerie avait ouvert dans leur quartier, offrant de meilleures conditions de kacherouth. La réplique de mon grand-père fut surprenante de noblesse : « Mais pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? Je vous aurais donné de l’argent pour que vous puissiez vous approvisionner chez eux ! »

Ainsi, cette autre boulangerie connut un grand développement, surtout grâce aux beygelés (un genre de brioches rondes), qu’elle réussissait tout particulièrement. Tous voulaient de ces gâteaux – y compris les clients de mon grand-père. Là aussi sa personnalité hors pair se dévoila : sans tenir compte de sentiments de honte ou de désagrément, il commandait régulièrement des beygelés chez son concurrent, afin de les vendre chez lui.
Tout ceci est juste. Vous pouvez demander à n’importe quel Juif âgé de Londres, ou d’Europe, s’il se souvient de la boulangerie Grodzinski. Il vous dira de suite avec nostalgie : « Ses gâteaux avaient un goût particulier ». Son propriétaire s’appelait Harry Grodzinski. Que ces quelques lignes servent d’exemple pour les autres•

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