Israël doit-il et peut-il sauver le Liban

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Par Francis MORITZ – Temps et Contre Temps

Lorsque la maison du voisin brûle, peut-on rester stoïque ? Le Liban, était un beau pays qu’on appelait la Suisse du Moyen-Orient. Il y avait des jours et des nuits. C’est le passé. Désormais ce beau pays est entré dans une nuit sans fin. Les parrains d’hier se montrent impuissants ou indifférents. La répartition des pouvoirs entre féodaux politiques et le Hezbollah a fonctionné jusqu’à ce que la corruption en vienne à bout. Les Libanais ont découvert que la classe dirigeante est une des vedettes des Pandora Papers avec 346 noms. Les hauts responsables y sont tous présents, dont le premier ministre Najib Mika, l’un des hommes les plus riches du pays, qui a déclaré : «La richesse ne s’accumule pas forcément au détriment du bien public».

     La panne de courant de 24heures a mis le doigt sur l’abime dans lequel le pays plonge chaque jour davantage. La crise énergétique n’est que la partie visible de l’iceberg. La livre a perdu 90% de sa valeur. Plus de 60% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. C’est uniquement l’utilisation de groupes électrogènes qui permet aux pays de ne pas être totalement plongé dans l’obscurité. La compagnie nationale d’électricité (EDL), n’a plus les moyens de s’approvisionner en fuel. D’autant que la décision de la Banque Centrale de limiter les subventions sur les importations de carburant, faute de devises, a fait monter les prix de l’ordre de 66%. Le carburant est devenu introuvable et les stations-service sont fermées.

Au moment où le réseau de services sociaux du Hezbollah se réduit en raison de problèmes financiers dus en partie aux sanctions américaines, où l’idée de résistance a perdu de sa force depuis que le Hezbollah est intervenu dans la guerre en Syrie aux côtés de Bachar-el-Assad, où l’identité chiite semble perdre de son poids, Hassan Nasrallah, en prenant l’initiative, s’est relancé et se présente en sauveur. Il a décrit un plan détaillé sur la façon dont une milice sous sanctions américaines enverra des pétroliers de carburant sanctionné par les États-Unis.

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Le Hezbollah envisage d’utiliser une filiale pour vendre du carburant iranien. Cette violation pourrait (en pure théorie) déclencher des sanctions contre le Liban. Le Premier ministre libanais a déclaré que les importations de carburant iranien constituaient une violation de la souveraineté du Liban, sans aucune autre action. Tout le monde aura compris.

La classe politique jouit du statu quo qui permet au Hezbollah de poursuivre sa croisade permanente contre Israël. La réplique américaine est venue par la voix de son ambassadrice au Liban, Dorothy Shea, qui a révélé que les États-Unis «travaillaient en étroite collaboration avec les gouvernements égyptien, jordanien, libanais, ainsi qu’avec la Banque mondiale, pour trouver des solutions durables en matière d’approvisionnements énergétiques»

Après avoir réuni à Amman, la Jordanie, l’Égypte, le Liban et la Syrie, les États-Unis veulent alimenter le Liban avec du gaz égyptien et de l’électricité jordanienne. Un plan a été défini pour acheminer le gaz égyptien via la Jordanie et la Syrie via l’Arab Gas. Pipeline (AGP). Une autre partie du plan consiste à fournir de l’électricité à partir du réseau jordanien. On sait déjà que ces propositions seront insuffisantes. Faut-il comprendre que le président Joe Biden n’a rien de mieux à proposer ?

En somme, les États-Unis réunissent les voisins du Liban, sans Israël le grand absent, et concoctent un projet dans lequel la Syrie trouve un rôle éminent qui lui permet de réintégrer l’échiquier régional avec la bénédiction de facto des États-Unis, alors que Washington affirme ne pas soutenir le régime. Comprenne qui pourra. Les livraisons de carburant iranien consolident l’image du Hezbollah.

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Pour l’Iran, expédier du carburant au Liban est le signal d’une nouvelle vision de sa politique étrangère. Selon Sina Toossi, analyste de recherche au Conseil national irano-américain (NIAC) : « L’Iran veut devenir une puissance régionale et neutraliser les effets des sanctions imposées en augmentant les échanges avec ses voisins». La stratégie du nouveau président iranien Ebrahim Raïssi se concentre sur la région et l’augmentation de son interdépendance économique. Cependant, si les États-Unis n’appliquent pas les sanctions, cela indiquera que Joe Biden pense obtenir une reprise des pourparlers sur l’accord nucléaire avec l’Iran qui serait «sur la bonne voie», à moins qu’il ne veuille faire pression sur Israël.

La Maison Blanche, en soutenant les propositions de fournitures de gaz et d’électricité, crée une situation ambiguë en impliquant la Syrie qui a déjà exprimé sa disponibilité pour ce plan. De plus elle renoncerait aux sanctions imposées à Bachar Assad selon la loi César. L’implication syrienne sera perçue comme le fait que les États-Unis tendent la main à la Syrie, qui était exclue de l’équation du monde arabe et serait soudainement remise sur le devant de la scène. En outre, la Syrie tirerait un avantage politique en laissant passer du gaz et de l’électricité sur son territoire, mais ferait des profits. L’interconnexion Syrie-Liban prendrait quelques mois, si elle est réalisée. Persisterait néanmoins le risque que Damas coupe l’accès au gaz en cas de différend avec Beyrouth ou Washington.

Nasrallah a obligé Washington à choisir entre deux options lourdes de conséquences : soit ne pas tenir compte des importations de carburant, que les navires accostent au Liban ou en Syrie, cette option démontrerait une incohérence certaine des États-Unis en violation de leurs propres règles, soit imposer des sanctions au Liban. Ce qui renforcerait la théorie du complot, véhiculée par le Hezbollah, selon laquelle les malheurs du Liban sont le résultat direct d’un embargo. Les deux options supposent que des événements comme une action militaire israélienne ou un sabotage, des facteurs que Nasrallah a anticipés dans le cadre de l’équation de dissuasion du Hezbollah, n’aient pas lieu. Le Hezbollah tirera avantage des livraisons de carburant ainsi que de toute réaction américaine ou son absence comme un succès pour ses propres partisans et ceux de ses alliés.

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En fin de compte, les propositions iraniennes et américaines seront exploitées par les différentes factions. Plus dangereusement, l’initiative du Hezbollah poussera les Libanais à s’appuyer sur des enclaves clientélistes sous son influence. Sans un gouvernement crédible pour mettre en œuvre des réformes durables du secteur de l’électricité et négocier un montage financier avec le FMI, la chute n’en sera que plus dramatique. Le Liban continuera d’être utilisé, coincé entre la volonté du Hezbollah de déplacer le pays vers l’Est et l’absence d’action des pays occidentaux, Amérique en tête. Le président américain aurait-il déjà décidé de laisser la place libre à l’Iran dans la région contre une reprise des pourparlers de Vienne devant les tergiversations iraniennes ? On peut le craindre, quand des sénateurs américains en visite au Liban le mois dernier déclaraient chercher «des moyens de remédier au facteur de complication des sanctions américaines contre la Syrie».

La Maison Blanche ne semble pas avoir voulu impliquer Israël ; qui pourrait jouer un rôle, dans son exercice diplomatique très solitaire et peu convaincant alors que c’était peut-être une occasion de trouver une solution entre les deux voisins et la mise à l’écart du Hezbollah. Pour cela faut-il encore en avoir la volonté. Combien de temps encore Israël pourra-t-il rester passif devant la menace grandissante que représentent le Hezbollah et son parrain de Téhéran ?

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