La France et ses djihadistes

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Par Francis MORITZ – Temps et contreTemps

La France répugne à trop parler de ses djihadistes au moment où les nuages s’accumulent au Mali, où les bienfaits de l’opération Barkhane semblent marquer le pas, contrairement aux déclarations de l’État-Major, et devenir un poids de plus en plus lourd à porter surtout depuis «le coup d’État dans le coup d’État». Un malheur n’arrive jamais seul, on déplore plus de 138 victimes dans le nord du pays. C’est l’opération la plus meurtrière à ce jour. Ignorer le problème ne permet cependant pas de le faire disparaître. En France, selon des informations déjà publiées, 80 auraient été libérés en 2020 et pour 2021 on parle de 70 libérations, une cinquantaine en 2022 et une trentaine en 2023. Dans l’État de droit qu’est la France, une peine purgée vaut quittance envers la société. On peut à bon droit être inquiet de la suite.

On doit à deux auteurs, Hakim el Karoui et Benjamin Hodayé un ouvrage très intéressant et détaillé sur les militants du Djihad édité chez Fayard. Ce document nous éclaire sur les vrais chiffres du djihadisme en France, mais aussi dans le reste de l’Europe. Sur une base de 1.440 djihadistes actifs entre 2010 et 2019 dans quatre pays européens (France, Belgique, Allemagne, Royaume Uni) 700 sont liés à la France ce qui représente environ 30% des 2.500 djihadistes français estimés pour la période. On estime à 20% des personnes identifiées les terroristes qui sont partis en Syrie ou ont voulu la rejoindre pour participer au djihad ou commettre des attentats.

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De ce rapport on tire trois principaux engagements. Il y a homogénéité sociale et géographique du phénomène et l’existence de failles qui peuvent rendre les individus réceptifs au discours des recruteurs. Le rôle du salafisme est mis en lumière dans la moitié au moins des djihadistes français. L’approche religieuse et idéologique sont les deux moteurs du recrutement, qui intervient à l’échelle locale, sur des territoires en difficultés et travaillés de longue date par l’islamisme militant. 90% d’entre eux sont nés en France et 94% sont français. Ce qui amène évidemment à la question : comment des Français qui ont grandi en France puissent à ce point renier la République. Ce qui relance actuellement la question brûlante de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour actes terroristes ou pour d’autres crimes.

Un premier constat, il s’agit d’un phénomène générationnel. En moyenne, ils sont nés en 1988 et sont essentiellement recrutés au milieu de groupes minoritaires, de jeunes, d’habitants de quartiers défavorisés, à forte densité musulmane, dans ce qu’on a déjà qualifié de «territoires perdus de la République». C’est le terreau dans lequel la religion devient une idéologie revisitée par les mouvements islamistes qui constitue le premier levier de l’engagement au djihad. On voit clairement que la religion est la pierre angulaire de cet engagement contre son propre pays.

Il faut bien sûr préciser qu’il ne s’agit pas de tout l’islam. On constate que 90% des djihadistes sont passés d’un islam traditionnel et pacifique à une autre forme qu’on peut désormais qualifier de salafo-djihadisme. 30% des djihadistes français sont des convertis. C’est le résultat de la puissance de conviction du mouvement salafiste et de sa méthode de recrutement, qui offre une identité forte et collective, à des jeunes qui se sentent rejetés par leur pays. De façon catégorique et proclamée, ces djihadistes-salafistes ne reconnaissent pas les institutions.

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Le problème persiste avec les mouvements représentatifs des différents courants de l’islam en France, pour souligner qu’il s’agit de factions différentes qui ne reconnaissent pas la totalité des valeurs républicaines, pendant que les salafistes eux, ne reconnaissent que leur seule idéologie. Tous les salafistes ne deviennent pas djihadistes. Mais la très grande majorité des djihadistes sont salafistes. On rappellera au passage que le Qatar soutient ces mouvements qu’il finance. Ce qui a amené la France à rechercher les moyens de contrôler tous les flux financiers, également de Turquie, qui arrivent sans aucun contrôle dans les associations salafistes ayant pignon sur rue.

C’est la présence de recruteurs sur le plan local qui détermine le plus grand nombre de recrutements et de conversions. Sur le long terme, ces différents mouvements ont renversé les normes pour verser dans une forme d’absolutisme religieux qui rejette toutes les normes républicaines. La déradicalisation, telle que conçue par les institutions a été un échec car en fait, il s’agit de militantisme, d’engagement dans lequel les jeunes recrutés trouvent une voie, une perspective que la République n’a pas pu ou su leur proposer ; c’est ainsi que ce passage à l’acte se fait relativement facilement.

Comment la situation peut-elle évoluer ? Les auteurs envisagent deux scénarios. L’un violent, selon lequel, les djihadistes libérés, ceux de retour de Syrie, les nouveaux convertis, reprennent du service et se préparent à agir par la violence que nous connaissons et dont les répliques se sont poursuivies, chaque fois qu’on parle «de loups solitaires ou de personnes souffrants de troubles psychiques» pour ne pas affoler la population.

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L’autre à caractère social et sous une forme politique ou politisée, comme on en a déjà découvert les prémisses à travers des associations et manifestations à caractère racial et antisémites, au passage. Ce qui se traduit rapidement par un communautarisme et un repli identitaire et séparatiste. La future loi sur ce sujet, une de plus dira-t-on, ne règlera rien. On sait par expérience que quand le ver est dans le fruit, le mal est déjà profond. C’est une gangrène sociologique et humaine qui s’aggrave de jour en jour. Les demi-mesures ne régleront pas la question. Nul doute que ce sera aussi un sujet pour la prochaine élection présidentielle. Les graves incidents qui se répètent de semaines en semaines dans les banlieues n’ont rien à envier à ce qui se passe aux États-Unis où la violence armée est devenue banale depuis des années. Ce qui se passe en France tend hélas à devenir tellement fréquent que la comparaison pourra bientôt se faire à juste titre.

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