Lag ba’Omer

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Par le rav Refaël Cohen-Arazi zatsal (extrait de Kountrass n° 10)

 

La fête de Lag ba’Omer, au cours des générations, s’est vue étroitement liée au village galiléen de Méron, non loin de Tsfath. Suivant en cela une antique tradition, des dizaines de milliers de personnes s’y donnent chaque année rendez-vous en grande liesse. Certains excès ont conduit ces derniers temps plusieurs autorités rabbiniques à mettre le public en garde contre des pratiques contraires à l’esprit de la fête, quand ce n’est pas à la Halakha elle-même. Mais, dès le siècle dernier, le « pélerinage » à Méron se voyait déjà contesté dans la littérature halakhique.

Une mise au point par rav Refaël Cohen-Arazi.

 

Dans leurs responsa, deux d’entre les plus grands décisionnaires de la première moitié du dix-neuvième siècle ont émis des objections quant à cette coutume : rabbi Moché Sofer (‘Hatam Sofer, Yoré Dé’a 233) et rabbi Yossef Chaoul Nathanson (Choel ouMéchiv, Ora’h ‘Hayim vol. 5, 39).

 

Objections du ‘Hatam Sofer

 

Rabbi Moché Sofer expose tout d’abord l’avis de rabbi ‘Hizqiya da Silva, (auteur du Peri ‘Hadach) : celui-ci s’oppose d’une façon générale à la coutume d’instituer un jour de fête, à l’anniversaire d’un miracle par lequel certaines communautés ont été sauvées d’une menace de destruction totale. Le ‘Hatam Sofer, pour sa part, est d’avis que cette coutume est tout à fait admissible et connaît des exemples nombreux, tels le 23 Adar en Egypte, ou le 20 Adar I à Francfort. Le peuple d’Israël ne dit-il pas le Hallel pour avoir été délivré de l’esclavage d’Egypte ? Cette coutume s’impose donc a fortiori dans tout cas où l’on a échappé à une mort certaine.

Mais le jour de fête célébré à Méron est fondamentalement différent : aucun miracle ne s’est réalisé en ce jour-là, aucune délivrance, aucune libération. La seule coutume qui puisse y être instituée est de s’abstenir d’y prononcer un discours funèbre, ou d’y fixer un jour de jeûne, si quelque malheur survenait par exemple dans une communauté et qu’il faille jeûner pour éveiller la miséricorde divine.

Rabbi Moché Sofer évoque ensuite le Midrach suivant : les Matsoth que les Bené Israël avaient emportées à la sortie d’Egypte, le 15 Nissan, se conservèrent trente jours et ils purent donc s’en nourrir jusqu’au 15 Iyar ; ensuite ils n’eurent pendant trois jours pas de pain, et c’est alors que D. leur donna la manne : c’était le 18 Iyar, Lag ba’Omer. Il serait donc normal d’en faire un jour férié en commémoration du miracle d’une nourriture tombant littéralement du ciel. Mais la Guemara (Chabbath 87b) enseigne que la manne commença à tomber le 15 Iyar. Et nous suivons un principe général : dans une controverse entre le Midrach et la Guemara, c’est l’opinion de la Guemara qui prime. Le miracle de la manne, ayant commencé le 15 Iyar, ne peut donc en aucune façon fonder le caractère de fête de Lag ba’Omer.

En outre, même si un miracle avait été accompli ce jour-là, ce ne serait pas une raison suffisante pour en faire un jour de fête avec chants, danses et feux de joie dans un endroit précis, Méron, de sorte que tout Israël s’y tourne comme si cette ville était son centre spirituel. Seule Yerouchalayim possède ce privilège, elle qui est nommée « Talpiyoth » (Chir haChirim/Cantique des Cantiques) : colline (Tel) vers laquelle se tournent toutes les bouches (Piyoth) dans leurs prières (Berakhoth 30a).

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Objections du Choel ouMéchiv

 

Rabbi Yossef Chaoul Nathanson se fonde sur la Halakha bien connue selon laquelle il est recommandé de jeûner le jour anniversaire du décès d’un Tsadiq ou d’un « Sage de la Tora ». Le 7 Adar , Yahrzeit de Moché Rabénou, maître de tous les prophètes et de tous les sages, ainsi marqué d’un jeûne facultatif (cf. Choul’han ‘Aroukh Ora’h ‘Hayim 580). Comment est-il donc possible, demande-t-il, que le jour du décès de notre grand maître rabbi Chim’on bar Yo’haï, auteur du Zohar, puisse être transformé en jour de fête ? Le Zohar dans deux passages nomme bien ce jour Hilloula (fête nuptiale) de Chim’on bar Yo’haï (Zohar, Waye’hi 218a ; Haazinou 296b); une lecture un tant soit peu attentive de ces textes montre cependant qu’il ne s’agit pas de son Yahrzeit, mais du jour-même de son décès qui fut certainement pour rabbi Chim’on un jour de fête, puisqu’il quittait ce monde afin de prendre sa place dans le monde céleste. Mais pour nous qui sommes restés en ce bas monde, ce ne peut être qu’un jour de deuil et de tristesse.

D’autre part, rabbi Nathanson condamne la coutume de jeter des habits dans le feu à Méron ce jour-là. C’est là en effet transgresser l’interdiction de la Tora de détruire en vain toute chose utilisable : Bal Tach’ith (ne détruis pas) (Devarim/Deutéronome 20, 19 ). Bien que nos Sages enseignent qu’on doit brûler les affaires personnelles et le lit du roi d’Israël après son décès, il n’y a pas là transgression, car c’est en son honneur qu’on le fait, étant de toute manière interdit à quiconque de s’en servir. Mais les habits brûlés à Méron sont utilisables, et rabbi Chim’on n’a évidemment pas le statut de roi. Il est certain que si on donnait ces habits — ou leur valeur — aux pauvres d’Erets Israël, rabbi Chim’on en concevrait beaucoup plus de satisfaction…

Pour rabbi Nathanson, il est évident que du temps du Ari zal la célébration de Lag ba’Omer consistait à aller à Méron sur la tombe de rabbi Chim’on pour s’y adonner à l’étude et à la prière, afin qu’il intercède auprès de D’ pour le peuple d’Israël. De même, rabbi Yossef Caro et son tribunal rabbinique n’auraient jamais permis de brûler des habits utilisables. Ce n’est que bien plus tard après eux, que la coutume d’aujourd’hui s’est installée et qu’avec le temps on l’a considérée comme étant une pratique admise depuis une époque des plus anciennes.

 

Réponse du Chem Arié

Dans ses responsa (Chem Arié, Ora’h ‘Hayim 14), rabbi Arié Leiboch Bal’hover répond à certaines objections, et justifie la fête de Méron.

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La Guemara (Chabbath 33b) raconte que l’empereur romain avait décrété la mort de rabbi Chim’on bar Yo’haï pour avoir critiqué l’autorité romaine. Rabbi Chim’on se sauva avec son fils rabbi El’azar et ils se cachèrent pendant treize ans dans une caverne, où, miraculeusement, poussa un caroubier et surgit une source d’eau, leur fournissant nourriture et boisson, et où ils étudièrent la Tora sans interruption. Lorsqu’ils apprirent que l’empereur était mort et que tous ses décrets étaient donc abolis, rabbi Chim’on décida de prendre en charge le village voisin de la caverne, en signe de reconnaissance d’avoir été miraculeusement sauvé de la peine de mort. A cette époque, par ailleurs, quiconque avait été mis à mort par décret impérial ne pouvait être enterré.

En commémoration du miracle réalisé en faveur de rabbi Chim’on, un jour de fête a été fixé à son Yahrzeit. Sa tombe elle-même, nous rappelle ce miracle, car s’il avait été exécuté sur ordre de l’empereur il n’aurait pas été enterré. Il est donc normal que celui qui se trouve prés de sa tombe le jour de son Yahrzeit, s’y réjouisse, chante et danse en souvenir de ce miracle.

Et dans le Séfer haKavanoth, rabbi ‘Hayim Vital ne rapporte-t-il pas que le Ari zal  se rendit à Méron à Lag ba’Omer afin d’y couper les cheveux de son fils âgé de trois ans ? Il y a donc bien là une coutume ancienne et bien établie qu’il ne sied pas de dénigrer.

 

Réponses des Sages de Tiberiade au Sedé ‘Hèmed

Rabbi ‘Hayim ‘Hizqiahou Medini, importante autorité sefarade, écrivit aux Sages de Tibériade pour leur faire part des objections du ‘Hatam Sofer et du Choel ouMéchiv ainsi que des réponses partielles du Chem Arié, et sollicita leur avis sur la question. Dans son œuvre monumentale Sedé ‘Hemed (vol. 6 Ma’arèkheth Erets Israël, p. 140), il rapporte le texte intégral de leur réponse. En voici un bref résumé : il semble que le Choel ouMéchiv n’était guère au fait de la situation exacte de la communauté juive d’Erets Israël, puisqu’il pensait que toutes les coutumes de Lag ba’Omer se fondent sur des erreurs de Halakha. Or, ce jour-là, venaient à Méron, pour s’y réjouir, des rabbanim et des Sages de toutes les communautés et il est difficile de dire que tous se soient trompés en donnant leur aval à ces pratiques  !

On ne peut pas considérer que l’huile utilisée pour allumer les grandes lampes soit gaspillée, car il y a là un désir de lumière intense, et détruire quoi que ce soit en en tirant profit ne peut être considéré comme Bal tach’hith. D’autre part, pour servir de mèches à ces lampes, on ne se sert que de morceaux d’habits usés. Il n’arrive jamais que l’on jette dans les feux ou utilise pour les lampes un vêtement de valeur, les responsables l’empêcheraient d’ailleurs. Par contre si un bel habit n’a pas été réussi et n’est pas portable, il est effectivement de coutume de le brûler et son propriétaire donne alors la contrepartie de sa valeur en Tsedaqa. Des pièces d’argent sont certes jetées dans les lampes à huile, mais elles en sont retirées à la fin de toutes les cérémonies pour être distribuées aux pauvres.

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L’argument du Choel ouMéchiv selon lequel il est évident que du temps du Ari zal et de Rabbi Yossef Caro, on n’allait à Méron le jour de Lag ba’Omer que pour étudier et pour prier et non pour s’y réjouir, est démenti de source certaine. De nombreux livres racontent que le Ari zal y restait trois jours pendant lesquels il y menait grande joie et offrait un banquet.

Voici à ce sujet une anecdote intéressante : un certain rabbi Avraham haLévy avait l’habitude tout au long de l’année, d’ajouter dans la bénédiction Boné Yerouchalayim de la ‘Amida le texte de Na’hem sur la destruction de Jérusalem (que nous n’ajoutons que le jour de Tich’a béAv). Il agit de même quand il vint à Méron à la Hilloula de rabbi Chim’on. Le Ari zal  raconta que rabbi Chimon lui apparut alors, s’indignant de ce que rabbi Avraham ait mentionné la destruction de Jérusalem – source de tristesse et de deuil – le jour de sa fête, et prédisant qu’il en serait puni. Un de ses enfants décéda en effet le mois suivant. Il est donc bien avéré que dés l’époque du Ari zal on voyait en Lag ba’Omer un jour de joie et de fête.

L’autre argument du Choel ouMéchiv, selon lequel il est recommandé de jeûner le jour du Yahrzeit d’un Tsadiq, ne s’applique pas dans notre cas, car la volonté expresse de rabbi Chim’on avait été que ce jour reste un jour de joie pour les générations à venir.

 

Cette réponse au Sedé ‘Hèmed était signée par toutes les autorités sefarades de Tibériade : le rav Avraham Kalfon, le rav Chim’on ‘Abadi, le rav Yossef David Aboulafia, le rav Chelomo Maman, et le rav David Sithon.

Ainsi sont réfutés tous les arguments du ‘Hatam Sofer et du Choel ouMéchiv.

Il n’a cependant jamais été établi que Lag ba’Omer soit le jour de son décès. Le ‘Hida pense même qu’il n’est pas mort à cette date (cf. Marith ha’Ayin, 493 et Tov ‘Ayin) : le 18 Iyar a été choisi pour ces festivités car, après le décès les vingt-quatre mille élèves de rabbi ‘Aqiva, celui-ci choisit en ce jour-là cinq nouveaux élèves pour leur enseigner la Tora : l’un d’entre eux était rabbi Chim’on (cf. Yevamoth 62b).

Et il semble bien assuré que les festivités de Lag ba’Omer à Méron – confirmées du reste par des « pèlerinages » semblables sur les tombes de Chim’on haTsadiq et Chemouel haNavi aux alentours de Jérusalem, ou de Rabbi Méïr Ba’al haNess à Tibériade – remontent pour le moins à l’époque du Ari zal et de rabbi Yossef Caro.

 

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