Des témoignages de l’intérieur de l’Iran, publiés par Iran International, média persanophone basé à Londres et très suivi malgré la censure, révèlent une réalité brutale au cœur du pays.
Un fait ne change jamais en Iran : les exécutions.
Guerre ou non, négociations ou non, crise ou accalmie, la machine fonctionne à son propre rythme, régulier, implacable – comme si elle était coupée du reste. Ces dernières semaines, alors que le pays encaisse le choc du conflit, des difficultés économiques et de l’incertitude, les pendaisons se sont poursuivies, presque en silence. Selon des organisations de défense des droits humains, au moins 21 personnes ont été exécutées depuis la fin février. Certaines étaient liées aux manifestations de janvier, d’autres accusées de liens avec des groupes d’opposition ou d’espionnage.
L’Iran figurait déjà parmi les pays au taux d’exécution les plus élevés au monde. Mais le rythme semble s’être accéléré, dans le cadre de procès opaques dont l’issue ne laisse guère de place au doute.
Et pourtant, dans les rues, rien ne le laisse deviner. Les magasins sont ouverts. La circulation continue. Les gens vont travailler – ou cherchent du travail. La vie s’est réduite à l’essentiel : gagner de quoi payer le loyer, tenir jusqu’au lendemain. L’accès à Internet reste si limité que beaucoup n’apprennent ces exécutions que plusieurs jours plus tard, quand ils en entendent parler.
Mana, 30 ans, mère d’un enfant, explique qu’elle ne s’autorise plus à y penser.
« On ne peut pas penser à tout. Il faut juste passer la journée. »
Hamed, 19 ans, en service militaire obligatoire, le dit plus crûment : « Plus rien ne nous surprend depuis janvier. Ça n’ajoute même plus de colère ni de haine. C’est difficile d’ajouter quelque chose à un sentiment déjà complet. »
Le cas le plus récent à avoir brièvement percé cette chape de silence est celui de Sasan Azadvar, 21 ans, pratiquant de karaté originaire d’Ispahan, arrêté lors des manifestations de janvier et exécuté cette semaine. La justice l’accusait de « coopération effective avec l’ennemi », affirmant qu’il avait endommagé des véhicules de police, incité à des troubles et encouragé d’autres personnes à participer aux émeutes. Ses funérailles se sont déroulées sous haute surveillance. Une image a pourtant circulé : celle de sa famille, effondrée sur son corps, une douleur palpable dans chaque geste figé. Pendant un court instant, son nom a circulé, de bouche à oreille, à travers les fragments de communication encore possibles.
Nahid, 56 ans, employée dans une administration publique, explique que ces nouvelles ne laissent pas indifférent. « On est triste, on maudit les dirigeants. Puis on retourne à sa vie, aussi impuissant que la veille. »
Les autorités présentent les exécutions comme une question de loi, de sécurité et de dissuasion. Beaucoup y voient autre chose : un message clair, qui n’a pas besoin d’être formulé. Sortir manifester peut coûter la vie. Être arrêté peut signifier ne jamais revenir.
Ce qui rend la situation encore plus frappante, c’est le contraste.
Le même système se montre capable de patience et de négociation lorsqu’il s’agit de ses adversaires extérieurs. Après des mois de guerre, de frappes aériennes et d’éliminations de hauts responsables, les autorités acceptent de s’asseoir à la table des négociations avec ceux qu’elles qualifient d’ennemis, discutant des termes, échangeant des propositions, cherchant un accord.
La logique, pour certains, est limpide. « Je ne fais pas de politique, mais même moi je vois qu’ils cherchent un accord avec Trump parce que cela peut renforcer leur pouvoir », analyse Mana. « Une discussion à l’intérieur du pays produirait l’effet inverse. »
Engager un dialogue avec la contestation intérieure reviendrait à la reconnaître comme légitime, à lui accorder une existence politique que le système refuse depuis longtemps.
Ainsi persiste ce contraste : négocier avec ceux qui bombardent le pays, mais refuser toute discussion avec ceux qui y vivent.
Pendant ce temps, les exécutions continuent. Silencieuses. Régulières. Presque routinières.
Chaque cas remonte brièvement à la surface, avant de disparaître à nouveau dans le quotidien d’une société qui a appris, par nécessité, à continuer malgré tout.


























