De faux rabbins envahissent Internet et répandent l’antisémitisme grâce à l’IA.
Des dizaines de comptes de « rabbins » générés par l’IA ont amassé des millions d’abonnés et répandent des stéréotypes antisémites ancestraux sous couvert de conseils de vie. Ces faux personnages sont censés présenter des « secrets d’initiés » sur l’argent et le pouvoir, transformant de vieux mensonges en une propagande efficace à l’ère des médias sociaux.
Ils ressemblent à des rabbins. Ils parlent d’une voix autoritaire, parfois vêtus de vêtements associés au monde juif, et prodiguent aux internautes des conseils sur l’argent, la réussite, les affaires et la « sagesse de la vie ». Mais il y a un hic : ces rabbins n’existent pas, ce sont des créations d’intelligence artificielle, et ils perpétuent un antisémitisme ancestral sur les plateformes contemporaines. Derrière ces personnages fictifs se cache un phénomène inquiétant qui se propage sur TikTok et Instagram : l’utilisation de personnages juifs imaginaires, et notamment de « rabbins » créés par IA, pour diffuser précisément les plus vieux stéréotypes antisémites. La technologie est nouvelle, le format est nouveau, les algorithmes sont nouveaux – mais le mensonge est très ancien.
Une recherche sur TikTok révèle des dizaines de comptes mettant en scène de faux rabbins, créés grâce à l’intelligence artificielle et publiant du contenu en anglais. Ensemble, ces comptes cumulent plus d’un million d’abonnés et des dizaines de millions de mentions « J’aime ». Ce n’est évidemment que la partie émergée de l’iceberg. On ignore combien de millions d’autres personnes ont été exposées à ces contenus mensongers, et dans combien de langues ils ont été traduits depuis l’anglais.
L’analyse des contenus des faux comptes de « rabbins IA » révèle des schémas, des messages et un langage récurrents, suggérant un facteur ou un motif sous-jacent. Le procédé est simple, et donc d’autant plus dangereux. Au lieu d’un prédicateur antisémite affirmant à un observateur extérieur que « les Juifs contrôlent l’argent », un prétendu rabbin juif apparaît et présente cette même affirmation comme un « secret bien gardé » ou un conseil financier. Ainsi, une fausse représentation est créée : voici, soi-disant, un Juif qui admet lui-même ce que les antisémites prétendent à son sujet.
Lorsque le stéréotype est véhiculé par un Juif, les idées antisémites sont « blanchies » et intégrées au discours dominant. Lorsque cette affirmation est censée provenir d’un « rabbin », elle court-circuite le mécanisme naturel de l’esprit critique. Le spectateur n’est pas tenu de remettre en question une allégation formulée par une personne extérieure à la communauté juive ; il l’accepte comme un aveu de l’un des leurs, et c’est précisément là que réside le danger.
Le contenu des vidéos se concentre principalement sur les stéréotypes les plus classiques : les Juifs comme des personnes obsédées par l’argent, sophistiquées dans leurs manières trompeuses, sachant comment « contourner le système », contrôlant les centres du pouvoir et fonctionnant comme un réseau fermé qui promeut ses propres intérêts.
Ces images ne sont pas une invention de l’ère des réseaux sociaux. Le Musée américain de l’Holocauste souligne que le stéréotype du Juif « avide » ou obsédé par l’argent, la banque et les prêts s’est développé en Europe au fil des siècles. C’est précisément parce que les Juifs étaient interdits de posséder des terres et d’exercer certaines professions dans de nombreux endroits que certains se sont lancés dans le commerce et le prêt – un fait qui a ensuite servi de base à des mensonges sur leur « avidité » et leur prétendu pouvoir économique. De là, il n’y a qu’un pas à franchir pour affirmer que les Juifs contrôlent l’argent, et de là, pour prétendre qu’ils contrôlent le monde, à leur propre profit et au détriment du bien commun.
Le phénomène des faux rabbins ne se limite pas à TikTok. Sur Instagram, par exemple, on trouve « Rabbi Goldman », un personnage qui a rassemblé plus de 1,4 million d’abonnés. Les vidéos qui lui sont attribuées diffusent des théories du complot sur la mainmise juive sur le système financier mondial, certaines ayant été visionnées des millions de fois.
Des chercheurs du Mouvement de lutte contre l’antisémitisme ont décrit un vaste réseau de plus de 70 profils « rabbiniques » générés par intelligence artificielle et actifs sur Instagram. Après que les chercheurs ont contacté Meta, l’entreprise a supprimé plus de 60 comptes identifiés lors de la surveillance, mais ces faux profils peuvent être recréés.
Et c’est peut-être là l’un des aspects les plus inquiétants de la technologie : elle réduit considérablement le coût de production de la propagande. Autrefois, il fallait un acteur filmé, quelqu’un d’autre rédigeait les textes, enregistrait la voix et produisait le contenu. Aujourd’hui, on peut créer un personnage convaincant, lui donner une voix, un visage et une histoire – et le réutiliser à l’infini.
Même en l’absence de faux « rabbin » sur les photos, Instagram reste une plateforme de diffusion de nouvelles versions de stéréotypes antisémites. On y trouve facilement des vidéos Reels en espagnol qui présentent une théorie du complot selon laquelle les Juifs tirent les ficelles du gouvernement américain et des crises géopolitiques, en utilisant des symboles et de la musique juifs pour renforcer ce message. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de dire « Je n’aime pas Israël ». Il s’agit d’affirmer que les Juifs, en tant que groupe, contrôlent les gouvernements, l’argent et les guerres en coulisses – un des motifs centraux de l’antisémitisme moderne.
Dans un autre exemple, des vidéos réalisées par l’IA montraient des hommes juifs ou hassidiques courant après des pièces de monnaie, amassant de l’argent ou tentant d’obtenir de l’or. Le message récurrent était qu’un Juif est une personne guidée avant tout par l’avidité. Le vêtement hassidique ne représentait pas une personne en particulier, mais servait de raccourci visuel vers le stéréotype du « Juif ».
Cependant, le choix d’un « rabbin » pour une campagne antisémite n’est pas fortuit. Il confère au mensonge une autorité illusoire. L’antisémitisme ordinaire affirme : « Je sais quelque chose sur les Juifs. » Le faux « rabbin » affirme : « Je suis juif, donc je connais la vérité sur les Juifs. »
Il s’agit d’un mécanisme de propagande particulièrement efficace. Il permet de diffuser un préjugé tout en le présentant comme s’il n’en était pas un. Même le simple déni devient plus difficile : si une personne supposément juive tient elle-même ces propos, celui qui les propage peut affirmer qu’il n’y a pas d’antisémitisme.
En réalité, les faux comptes rabbiniques sur TikTok et Instagram reproduisent les agissements des « Protocoles des Sages de Sion », un canular antisémite vieux d’un siècle visant à faire croire à l’existence d’une élite juive secrète complotant pour dominer le monde. Ce texte mensonger attribuait aux Juifs le contrôle de la politique, de l’économie, des médias et des institutions sociales. Aujourd’hui, nul besoin de brochures imprimées ni de porte-à-porte : l’algorithme se charge du travail des antisémites.
Au lieu des « Sages de Sion », on trouve un « rabbin » créé par une IA. Au lieu d’un faux livre, une vidéo de 30 secondes. Au lieu d’une distribution porte-à-porte, un système de recommandations et de partages. Et au lieu d’un lectorat restreint, il est possible de toucher des millions d’utilisateurs en un temps record. Cela ne rend pas l’antisémitisme nouveau. Au contraire : cela le rend plus efficace.
La facilité avec laquelle on peut suivre un compte sur les réseaux sociaux offre à ses administrateurs un outil supplémentaire : la répétition constante de stéréotypes les rend plus crédibles aux yeux du spectateur, grâce à l’effet d’accumulation. Ne soyez donc pas surpris de trouver, parmi les vidéos de faux rabbins, des vidéos innocentes : celles-ci servent d’appât, notamment pour les jeunes spectateurs. Elles leur dispensent des « conseils de vie » provenant d’une source prétendument fiable et les entraînent dans un tourbillon de messages de plus en plus toxiques.
Si la première vidéo présente un Juif comme un homme avisé en matière de finances, dont les conseils sont judicieux, la suivante le dépeint comme un profiteur et les Juifs comme contrôlant le système financier. La troisième laisse entendre qu’ils dirigent les gouvernements. La quatrième tourne tout en dérision. La cinquième y ajoute une musique douce et des mèmes. La sixième ne semble plus du tout antisémite : c’est juste « une autre vidéo ».
Ariel Bolstein
JForum.fr et Israël Hayom























