Et puis la guerre est arrivée…

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J’ai la chance de pouvoir étudier tous les matins au Collel. Une ou deux fois par semaine, vers midi et demi, le rav a l’habitude s’adresser à nous. Le matin nous sommes avrékhim, et l’après-midi, nous redevenons ce que la société croit que nous sommes simplement : des époux, des pères de famille, cadres dans une entreprise, travailleurs à distance, chefs d’entreprise ou de bienheureux retraités.

Ce matin-là, au Collel (mardi 5 décembre 2023, 3ème jour de parachat Vayéchev et 22ème jour du mois de Kislev 5784), le rav qui nous donnait un cours d’une demie-heure avant la prière de l’après-midi, déclara tout-à-coup :

« Aujourd’hui, c’est le début de la galouth. »

Stupéfaction générale dans le Collel.

Et il reprit : « Oui, aujourd’hui, mardi 5 décembre 2023, c’est le début de la Galouth, de l’exil ».

Et le rav de poursuivre : « Quel jour sommes-nous ? Le troisième jour de la semaine de Vayéchev 5748. Très bien ! Pour tous les Juifs du monde, ce jour correspond à la troisième montée de la paracha. Et que lit-on dans cette troisième montée ? La vente de Yossef par ses frères… »

UN AVREKH : Et alors ?

LE RAV : Mais c’est mamach le début de la Galouth, le début de l’exil ! En quelques lignes [exactement : 14 versets] Yossef, parti voir ce que devenaient ses frères qui faisaient paître leurs troupeaux à Chekhem, va brutalement se retrouver en Egypte ! Imaginez la situation ? Tu es bien tranquille à Paris, et tout-à-coup- ton père te dit : « On n’a pas de nouvelles de ton frère, qui est parti à Marseille. Va voir ce qu’il devient ! » Vous prenez le premier TGV, et arrivé à Marseille, toc ! Vous vous retrouvez de l’autre côté de la Méditerranée, chez les esclavagistes…

Léger brouhaha. Rires des avrekhim.

Quelqu’un demande alors : « Rav, qu’est-ce qu’on doit faire de plus, pendant cette guerre ? »

Tout le Collel devient alors silencieux.

Le rav nous regarde tous, longuement, les uns après les autres, et dit : « Chaque soldat qui tombe, c’est qu’on n’a pas assez prié pour lui. 300 000 mobilisés, 300 000 en danger de mort à chaque instant. 300 000 qui ont des épouses, des enfants, des parents, et tous se font « du souci » pour eux. Se faire du souci, n’est pas suffisant ! Se faire « du souci », c’est reconnaître qu’on ne sait pas quoi faire et qu’on accepte de laisser l’émotion nous envahir, et la culpabilité de ne pas savoir quoi faire nous démoraliser.

UN AVREKH : Alors que faire ?

LE RAV : Dans la 15è bénédiction de la Amida, avant de prononcer la bénédiction de « matsmia’h kérèn yeshou’a » on peut intercaler une simple phrase pour aider nos soldats à revenir vivants :   נא שלח תשלח ישׁועתך לכל חיליינו Na chlakh tichlakh yéchouatékha lékhal ‘halyalénou.

UN AUTRE AVREKH : Mais ce prat, cette demande particulière, elle est déjà inclue dans le clal, la généralité que contient « matsmiakh kérèn yeshou’a » !

LE RAV : Mais quand tu prononces « matsmiakh kérèn yeshoua », à quoi penses-tu exactement ? Peut-être penses-tu à ton épouse qui est enceinte et dont tu demandes une délivrance facile ! Peut-être penses-tu à ton frère, qui a des difficultés à payer sa machkenta ! Tout cela est légitime, mais dans l’affaire, tu oublies les soldats !

UN AVREKH (à voix basse) : Exact.

LE RAV : C’est pourquoi cette phrase [נא שלח תשלח ישׁועתך לכל חיליינו] je vous demande de la prononcer douze fois, pour rappeler à nous comme au Créateur que chacun de nos soldats sont issus d’un peuple composé de 12 tribus qui reviendront un jour prochain.

UN AUTRE AVREKH : Mais ça va rallonger la téfila ! On risque de ne pas finir sa tefila avec le kahal !

ENCORE UN AUTRE AVREKH : Oui, et puis après, on va dire : regarde celui-là, comme il se rallonge dans la prière, quelle gaava ! Il se prend pour un gadol !

LE RAV : Le problème n’est pas là : vous êtes tous des guédolim, puisque que vous étudiez la Thora, la Guemara, le Choul’han Aroukh, avec Rachi, Tossefoth et tous les mefarchim et j’en passe ! (Un temps, silence dans le Collel) Le problème, c’est qu’il faut mettre vos prières en adéquation avec ce qui se passe dehors. Tora im dérekh eretz ! Ils risquent leur vie pour nous, et nous, dont c’est le métier que d’étudier et de prier, on les oublierait dans nos prières ?!

(Un temps, silence dans le Collel)

Si nous les oublions, ‘has vé-Chalom, dans nos prières, alors auraient raison les ‘hiloniim, ces gauchistes laïques qui nous accusent de ne pas aller à l’armée !!

(Un temps, silence dans le Collel. Le rav va alors articuler lentement et dire) : Il faut mettre nos prières en phase avec ce qui se passe dehors ! Chaque soldat-qui-tombe-c’est-qu’on-n’a-pas assez-prié-pour-lui !

(Un long silence, puis). Très bien jeunes gens : c’est l’heure de Minha… »

Le lendemain, 6 novembre 2023/23 Kislev, soit deux jours avant ‘Hanoukka 5784, au matin, nous apprîmes que sept Juifs, tous soldats, étaient tombés à Gaza. Matan Damari (31 ans, de Dimona). Ilaï Eliyahou Cohen (23 ans, de Bet Ne’hémia). Yahel Gazit (24 ans, de Rakefet). Gil Daniels (34 ans, de Ashdod). Yakir Yedidia Schenkolewski (21 ans, de Midal Oz). Eitan Fisch (23 ans, de Pedouel). Tuval Ya’akov Tsanani (20 ans de Kiriat Gat). Que D’ venge leur sang, et que leur sacrifice n’ait pas été vain.

Mickael Laustriat

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