Dans la vision du président américain, déconnectée de la réalité, Israël est un pays ingrat et belliciste, tandis que les dirigeants iraniens, auteurs de génocides, sont « très rationnels ». Ils sont en effet bien trop rationnels, et lui, manifestement, ne l’est pas
Le 2 mars, au troisième jour de la guerre entre les États-Unis et Israël contre l’Iran, l’envoyé spécial du président américain Donald Trump, Steve Witkoff, avait accordé une interview à Fox News. Il avait expliqué pourquoi les efforts déployés au début de l’année par l’administration, qui cherchait alors à négocier un accord avec le régime de Téhéran, avaient échoué.
Lui-même et Jared Kushner, avait-il rappelé, avaient été chargés de parvenir à un accord en vertu duquel l’Iran mettrait fin à son programme nucléaire, démantèlerait son programme de missiles balistiques, cesserait de soutenir ses mandataires et éliminerait sa marine « afin que nous puissions jouir de la liberté dans les mers ».
Loin de seulement envisager le moindre compromis – et ce malgré les revers subis lors de la guerre de douze jours de juin 2025, avait déclaré Witkoff – les négociateurs iraniens avaient fanfaronné, disant que leur obstination et leur duplicité avaient porté leurs fruits. Sur le plan nucléaire, s’étaient-ils félicités, ils avaient accumulé 460 kilogrammes d’uranium hautement enrichi qui, comme l’avait souligné Witkoff dans son interview, pouvaient être transformés en uranium de qualité militaire en l’espace de dix jours.
Ils avaient affirmé disposer « d’un droit inaliénable » à enrichir leur combustible nucléaire, avait-il noté, précisant que Kushner et lui-même avaient répondu avec fermeté « que le président estime que nous avons le droit inaliénable de vous arrêter net dans votre élan ».
Trois mois et demi plus tard, changement radical de décor. Les États-Unis signeront officiellement vendredi un protocole d’accord avec l’Iran, qui a déjà été signé électroniquement et qui ne règle aucun des objectifs de la guerre, aucun de ceux que Witkoff et Kushner avaient tenté de résoudre dans le cadre de leurs efforts diplomatiques visant à éviter le conflit.

Selon un projet de texte qui a été obtenu mercredi par le Times of Israel, CNN et Bloomberg, ce protocole d’accord en 14 points pourrait accorder au régime iranien des centaines de milliards de dollars, qu’il utilisera sans aucun doute pour maintenir sous contrôle sa population agitée, pour financer massivement le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, le groupe terroriste palestinien du Hamas et ses autres mandataires armés – ainsi que pour financer, selon ses besoins, ses programmes nucléaires et de missiles balistiques. (La Maison Blanche a déclaré plus tard dans la journée de mercredi, sans donner plus de détails, que le projet de texte « ne reflète pas la formulation du protocole d’accord réel ».)
Le projet d’accord prévoit la réouverture du détroit d’Ormuz, cette voie navigable vitale dont la République islamique d’Iran s’était emparée et qu’elle avait utilisée comme levier pour pousser Trump à conclure cet accord – mais sans engagement à long terme de la part du régime à le maintenir ouvert et libre de tout péage.
De plus, il relègue l’ensemble de la question du programme nucléaire illicite de l’Iran à une période de négociation de 60 jours, durant laquelle on pourra compter sur le régime pour se montrer aussi intransigeant et méprisant que l’avaient été ses négociateurs face à Witkoff et Kushner au mois de janvier dernier.
Chose incroyable, le projet de texte du protocole d’accord récompense déjà le régime pour son intransigeance : le projet de document stipule que les « besoins nucléaires » de l’Iran seront abordés au cours de ces 60 jours. Les négociateurs américains n’ont, semble-t-il, même pas réussi à convaincre le régime d’inclure les mots « pacifiques » ou « civils », afin de préserver au moins l’apparence d’exigences nucléaires légitimes.
Au cours de ces 60 jours, poursuit de manière absurde le projet de protocole d’accord, « l’Iran maintiendra le statu quo concernant son programme nucléaire ». Mais de quel statu quo s’agit-il, au juste ? Du « statu quo » dans lequel l’Iran a mené en bateau les inspecteurs nucléaires de l’ONU, au point où, comme ses négociateurs s’en sont vantés auprès de Witkoff, le pays est parvenu à accumuler suffisamment d’uranium de qualité quasi militaire pour fabriquer 11 bombes nucléaires, un stock souterrain qui a résisté aux bombes anti-bunker B-2 de l’armée américaine en juin dernier ?
Le mois dernier, un haut responsable militaire israélien avait averti que si ce stock n’était pas éliminé à la suite de la guerre, la campagne devait être considérée comme « un immense échec ». Et nous en sommes là. Ce responsable avait également prévenu que si cet objectif central n’était pas atteint, Israël devrait lancer une nouvelle opération en Iran pour y parvenir. Le projet de texte du protocole d’accord empêcherait Israël de le faire.

Des sources américaines ont révélé ces derniers jours que le directeur de la CIA, John Ratcliffe, avait averti Trump et ses principaux collaborateurs que le régime iranien menait un double jeu. Le chef de la CIA aurait expliqué que les preuves recueillies par les agences de renseignement américaines soulevaient de sérieux doutes quant à la volonté de l’Iran de faire les concessions nucléaires que les États-Unis souhaitent voir figurer dans tout accord final. « Les renseignements indiquent que les intentions iraniennes ne sont pas conformes à leurs engagements pris dans le cadre de l’accord », a confié une source américaine à Axios. « Pas conformes à leurs engagements. » Quel magnifique euphémisme.
Il est évident que les Iraniens n’ont aucune intention de faire des concessions qui entraveraient stratégiquement leur chemin vers la bombe. Il est évident qu’ils mentent. Ils ont joyeusement déclaré à Witkoff en janvier qu’ils avaient menti pour parvenir à accumuler leur stock d’uranium enrichi à 60 %.
Le danger aujourd’hui, tel qu’il est perçu de manière réaliste par Israël, est que les Iraniens utilisent ces 60 jours de statu quo pour accélérer leur course vers la percée nucléaire.
Et pourtant, ces mêmes négociateurs de l’administration américaine qui avaient reculé d’horreur face à l’obstination de l’Iran en janvier y ont désormais cédé en juin.
Cet accord met directement en danger Israël, qu’il oblige à respecter un cessez-le-feu qu’il n’a pas contribué à négocier
Cet accord conforte ouvertement et finance un régime responsable de tueries de masse. Il élève la République islamique au rang de puissance régionale. Il signe l’abandon du peuple iranien, à qui Trump avait pourtant promis son aide.
Et il met directement en danger Israël, qu’il oblige à respecter un cessez-le-feu qu’il n’a pas contribué à négocier : « La République islamique d’Iran et les États-Unis, ainsi que leurs alliés dans la guerre actuelle, déclarent, dès la signature du présent protocole d’accord, la fin immédiate et définitive de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban, et ils s’engagent à ne plus mener d’ici à l’avenir aucune action hostile à l’encontre l’un de l’autre, et à s’abstenir de toute menace ou recours à la force l’un contre l’autre (les caractères italiques ont été ajoutés). »

Dans une allocution qu’il a prononcée mardi au sommet du G7, Trump a affirmé qu’Israël devait lui témoigner une immense gratitude – car c’est grâce à lui, et uniquement grâce à lui, que le pays n’a pas déjà été anéanti par une attaque nucléaire iranienne.
« Sans les États-Unis – sous ma présidence que j’oppose à celle d’Obama – Israël n’existerait plus aujourd’hui. Israël aurait été rayé de la surface de la Terre, à 100 %. Et toute personne sensée en Israël le sait », a-t-il déclaré. « Sans nous, sans les États-Unis, il n’y aurait pas d’Israël. Sans moi, il n’y aurait pas d’Israël, car aucun autre président n’a été prêt à faire ce que j’ai fait [pour contrer l’Iran]. »
L’Iran, a-t-il ajouté, était « à deux semaines » de se doter d’une arme nucléaire.
Mais aujourd’hui, il a conclu un accord qui échoue à mettre définitivement un terme à la capacité réelle de Téhéran à mener à bien son programme nucléaire, et qui prive les États-Unis de leur moyen de pression militaire pour l’en dissuader.
Et ce n’est pas tout.
Laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah ?!
Au G7, Trump a également pris publiquement pour cible Israël, pour son action militaire qui, a-t-il dit, est « disproportionnée » contre le Hezbollah, le proxy terroriste de l’Iran au Liban.
Reprenant le langage des plus virulents critiques d’Israël, il a affirmé : « Israël combat le Hezbollah depuis trop longtemps et trop de gens sont tués. » Développant son propos, il a sèchement ajouté : « Et on n’a pas besoin de raser un immeuble d’habitation à chaque fois qu’on cherche quelqu’un. Car il y a beaucoup de monde dans ces immeubles, et ils ne font pas tous partie du Hezbollah – ça, je peux vous l’assurer. »
Donc, il aurait voulu une guerre moins longue, mais aussi moins destructrice, dans la lutte contre une armée terroriste vaste, une armée implantée au cœur de zones civiles et qui, sous les ordres de l’Iran, s’est acharnée contre le nord d’Israël, ces dernières semaines. Une armée terroriste qui, à l’instar de Téhéran, s’est donné pour mission de détruire l’État juif, et qui n’hésiterait pas à envahir le nord d’Israël si on lui en donnait seulement l’occasion.

Dans la lignée de cet argumentaire irréaliste, Trump a recommandé à Israël de « laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah. Parce que, pour être honnête avec vous, je pense qu’ils s’en sortiraient mieux ». Il s’agirait là de la Syrie dirigée par Ahmed al-Sharaa, un ancien djihadiste dont la tête était mise à prix pour 10 millions de dollars américains jusqu’au mois de décembre 2024, mais pour lequel Trump ne tarit pas d’éloges depuis leur première rencontre à Ryad, en mai dernier. « Très compétent », a-t-il affirmé mardi à propos de Sharaa. « Et très agréable avec moi. »
Dans le monde à l’envers de Trump, Israël est l’ingrat qui refuse d’apprécier ses interventions héroïques en sa faveur, ainsi que l’agresseur illégitime qui cherche à empêcher sa reddition à Téhéran et à ses proxys terroristes. Mais le fait est que Trump a renoncé à la guerre lorsqu’il est devenu évident que la remporter – en empêchant l’Iran de prendre le contrôle du détroit d’Ormuz avant tout – coûterait probablement la vie à de nombreux Américains. Ce qui était, bien sûr, une considération légitime. Mais il aurait dû en tenir compte avant de lancer la campagne. Confronté à des ennemis déterminés à le détruire, Israël sait qu’il doit risquer des vies pour survivre dans cette région imprévisible.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, exclu des négociations, n’était, bien sûr, pas non plus présent au G7 en France – trop controversé aux yeux des dirigeants réunis, et peut-être aussi exposé au risque d’une arrestation ordonnée par la CPI. S’efforçant désespérément de dissimuler la réalité, il en est réduit à tenter de faire passer cet échec militaire pour un succès, affirmant à tort, dans la soirée de lundi, que la menace nucléaire iranienne a été désamorcée, que l’économie iranienne a été dévastée, et que la campagne contre l’Iran « n’a connu aucun échec ». Malgré ses efforts acharnés pour éviter une confrontation publique avec Trump, le président américain l’a remercié en le traitant de « putain de fou » et en déclarant publiquement qu’« il n’a aucun putain de bon sens ».
En revanche, les dirigeants iraniens, dans leur composition actuelle, « sont des gens très rationnels », dans l’univers de Trump. « C’était agréable de traiter avec eux. Ce sont des gens forts, intelligents… Ils ne sont pas radicalisés et, vous savez, ils cherchent à aider leur pays », nous a-t-il assuré mardi.
Mais bon, même s’ils ne l’étaient pas, voilà qu’il s’avère que Trump, en l’espèce, « ne s’est de toute façon jamais soucié d’un changement de régime ». Ceci venant du président qui, le 28 février, alors que démarraient les frappes aériennes américano-israéliennes, avait dit au peuple iranien que, lorsque les bombes cesseraient, il lui faudrait « prendre le contrôle de votre gouvernement. Il ne vous restera plus qu’à le prendre ».
La guerre qu’ont menée en 2026 les États-Unis et Israël contre le régime iranien était nécessaire. La République islamique avait massacré son propre peuple par dizaines de milliers. Elle reconstruisait son programme nucléaire, relançait sa production de missiles balistiques, et remettait sur pied ses proxys terroristes.
Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé, elle n’a pas hésité à prendre le monde en otage dans le détroit d’Ormuz. Elle n’a pas hésité à prendre pour cible tous ceux et tout ce qu’elle estimait vulnérables à une attaque, non seulement Israël (naturellement) mais aussi ses propres voisins de la région, regrettant seulement de ne pas (encore) disposer de la capacité de riposter directement contre les États-Unis.

Ce sont une planification stratégique inadéquate de la part des États-Unis et d’Israël, puis la faiblesse du président américain qui ont conduit à la défaite. La capitulation de Trump est une trahison envers les citoyens iraniens. Elle finira par se retourner contre l’Amérique. Elle laisse Israël plus vulnérable encore qu’avant le début du conflit, avec un nouvel accord de cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran qui vise à priver Jérusalem de sa liberté de se protéger et de se défendre.
Les conditions que le régime a négociées et obtenues démontrent sans conteste que ses dirigeants sont des « personnes très rationnelles ». On ne peut pas en dire autant de Trump, dont les agissements ont des implications désastreuses pour la sécurité d’Israël et de son peuple.



























