« Et si les Juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux… » Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible
Depuis la Mostra de Venise, une phrase revient sous toutes les plumes : Naza citerait Shoah. Le Hollywood Reporter écrit que le film de Yuval Abraham et Rachel Szor mérite d’entrer dans les archives historiques au même titre que celui de Claude Lanzmann, dont on verrait un extrait projeté devant une cinémathèque israélienne.
Trois Couleurs évoque un plan sur la cinémathèque, Rayon Vert des « images de Shoah à l’appui ». La notice Wikipédia du film a déjà figé la formule : un extrait de Shoah. Je dois une correction, et je suis sans doute une des seules, avec Guillaume Ribot, à pouvoir l’apporter.
Ce qui apparaît à l’écran n’est pas Shoah. Ce sont trois plans de Je n’avais que le néant – Shoah par Lanzmann, le film de Guillaume Ribot, que j’ai produit et qui est sorti il y a moins d’un an. Simon Srebnik revenant dans la clairière de Chelmno avec Claude Lanzmann. Claude Lanzmann traversant les rails à Auschwitz. Claude Lanzmann sautant avec son assistante devant le train de Sobibor., les bras levés. Ces plans n’existent pas dans Shoah, où Claude apparaît infiniment moins, et ils ne peuvent pas y exister : ce sont des rushes.
Autrement dit : les critiques qui ont cru reconnaître Shoah ont fait une erreur. Pour reconnaître Shoah, encore faut-il l’avoir vu. Ma réaction n’est pas une coquetterie d’ayant droit. Cette méprise dit l’essentiel de ce qui s’est joué à Venise.
Usurpation
Un panneau, une rétrospective, trois plans d’archives, et le montage fait le travail. Le voisinage tient lieu de démonstration. On n’a pas besoin d’énoncer l’équivalence entre l’extermination des Juifs d’Europe et la guerre à Gaza : il suffit de la suggérer par contiguïté, et de laisser le spectateur la formuler lui-même, avec la satisfaction de l’avoir trouvée seul.
C’est un procédé que Claude a combattu toute sa vie. Shoah est le film qui refuse l’image d’archive, le commentaire, la musique additionnelle, la métaphore — tout ce qui dispense de penser. Neuf heures et demie, douze ans de travail, et pas une seconde d’effet. Servir de caution à un film de quatre-vingts minutes qui procède exactement à l’inverse n’est pas un hommage : c’est une usurpation.
Qu’une guerre puisse être jugée, je le crois. Mais la comparaison qui s’installe ici ne juge rien. Elle soulage. Elle soulage parce que si les Juifs commettent aujourd’hui un génocide, le poids que la Shoah fait peser sur l’Europe s’allège d’un coup. L’unicité disparaît, la responsabilité s’inverse, et l’on est enfin quitte. C’est cette aubaine-là, et non la sincérité des réalisateurs, qui explique l’accueil fait à ce film.
Il faut que les accusés soient juifs pour que l’indignation devienne jubilatoire
Dominique Lanzmann
Ce qui m’inquiète autant que Naza, c’est la standing ovation qui l’a suivi, la plus longue de l’histoire de la Mostra. Une salle qui applaudit pendant vingt-quatre minutes n’applaudit plus un film. Elle s’applaudit elle-même, et la lucidité qu’elle croit incarner. Pour ce public, rien n’a été découvert : tout a été confirmé. Chaque séquence est venue s’intégrer dans un récit déjà constitué. Et l’on mesure, à cette ovation, ce qui se récompense et ce qui ne se récompense pas.
Un film sur les massacres du Darfour, sur l’est du Congo, sur le Yémen ne ferait pas lever une salle vingt-quatre minutes. Il n’aurait ni Venise, ni la une, ni la ferveur. Ce n’est pas que ces morts comptent moins. C’est qu’ils ne soulagent personne. Il faut que les accusés soient juifs pour que l’indignation devienne jubilatoire, et c’est ce marché-là, bien plus que ce film, qui devrait nous inquiéter.
Un réquisitoire, non un verdict
Sur la méthode, je serai brève, d’autres l’ont dite mieux que moi. Vingt-quatre témoins dont le spectateur ne peut vérifier ni la fonction, ni le niveau de responsabilité, ni l’accès réel aux décisions qu’ils décrivent. Une thèse que les auteurs revendiquent eux-mêmes avant l’enquête, et qu’aucun contradictoire ne vient éprouver. Une accusation immense soutenue par une administration de la preuve qui n’en est pas une.
J’ajoute une remarque de productrice. La séquence du père appelant ses enfants dans les décombres est bouleversante, et elle est vraie. Elle se suffisait. En lui adjoignant les plans qui la suivent, les auteurs ont montré qu’ils ne lui faisaient pas confiance. Un film qui surenchérit sur sa plus forte image avoue qu’il cherche un effet plutôt qu’une vérité. Claude disait que la vérité n’a pas besoin d’être aidée.
C’est précisément pourquoi j’attends des enquêtes, et pourquoi je les attends sérieuses : non pour confirmer une accusation, mais pour qu’elle soit instruite. J’espère que Tsahal sortira lavée des plus graves. Si des faits sont établis, il faudra les regarder aussi. Dans les deux cas, cela s’établira devant la justice israélienne et devant la Cour pénale internationale, pas dans une salle de festival.
Ce que j’attends
Je ne demande pas qu’on interdise Naza. Je demande qu’on cesse de dire qu’on y voit Shoah.
Et je souhaite deux choses. Que d’autres films se fassent, et qu’ils soient distribués avec la même énergie. Que Tsahal apprenne enfin à communiquer de façon didactique et systématique, au lieu de laisser le silence travailler contre elle.
Quant à l’œuvre dont j’ai la responsabilité, elle continuera d’être montrée, en Israël comme ailleurs, et expliquée. Shoah n’est pas un label référent d’authenticité qu’on peut instrumentaliser. C’est un grand film, inscrit au registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO. Il demande qu’on le regarde.
« L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. » Vladimir Jankélévitch, Pardonner ?
Dominique Lanzmann-Petithory Présidente de l’Association Claude et Felix Lanzmann ; Gérante de la société Les Films Aleph
*Mk2, distributeur de l’œuvre de Claude Lanzmann et du film de Guillaume Ribot, distribue également Naza en France.



























