Dans une interview exclusive pour AJ Mag, le philosophe revient sur l’antisémitisme depuis le 7 octobre.
Propos recueillis par Emmanuelle Adda pour AJ Mag janvier 2026
L’essayiste et professeur de philosophie Raphaël Enthoven, juif de par son père, qui, dès le 7 octobre, s’est engagé à défendre la communauté juive et Israël, tente d’analyser ce qui se joue actuellement dans certains milieux politiques, universitaires et journalistiques français, et de mettre à jour les mécanismes qui permettent de comprendre comment, sous couvert d’humanisme, ils sont devenus violemment haineux et antisémites.
AJ MAG : Comment la philosophie explique-t-elle ce qui se passe dans la société française depuis le 7 octobre, à savoir : la libération d’une parole violemment antisémite ainsi que le rejet et le discrédit d’Israël, un pays délibérément attaqué le 7 octobre 2023 ?
Raphaël Enthoven : La démocratie fonctionne selon une logique que Tocqueville a appelée « la tyrannie de la majorité » : l’idée que dans un lieu précis et sur un sujet précis, une meute se constitue et vous prive de vos droits à l’humanité. Vous conservez vos biens et ce que vous êtes, mais si vous réclamez l’estime de vos concitoyens, ils vous la refusent. C’est cet ostracisme spontané qui se fait jour en démocratie dès qu’il y a une voix dissidente – un ostracisme spontané qu’on a vu à l’œuvre dans les réseaux sociaux. Chaque tentative de boycott, d’annulation ou d’intimidation nous met en présence de ce phénomène universellement répandu en démocratie. L’ennemi, aujourd’hui, ce n’est pas l’État qui vous espionnerait, le danger n’est plus vertical, mais horizontal, il ne vient plus d’en haut mais il est tout près de vous ; l’ennemi n’est plus « Big Brother » mais « Little Brother », c’est votre voisin. À tout cela s’ajoute depuis le 7 octobre une dimension particulière : défendre les Palestiniens donne à celui qui est engagé pour cette cause le sentiment d’être du côté du bien, des opprimés, de la justice, et contre le colonialisme. C’est une position politique qui a la puissance de donner à celui qui la brandit le sentiment d’être un homme bon. Or une telle position, depuis le 7 octobre, est tout simplement intenable, car cela suppose que l’on défende et justifie les massacres du 7 octobre !
Donc au lieu de susciter de l’empathie, le drame du 7 octobre a suscité l’inverse : la haine et le rejet…
Exactement. Alors comment rester quelqu’un de bien quand on valide le 7 octobre ? La réponse intervient dans un double mouvement : la minoration des crimes du Hamas (décrits comme des « actes de résistance ») et la majoration de la réplique israélienne (désignée comme un « génocide », « population affamée par Israël », etc.) Ce double mouvement s’explique par le souci frénétique de vouloir défendre les Palestiniens tout en acceptant le 7 octobre, « caillou » dans la chaussure des défenseurs des Palestiniens et qui les rend particulièrement agressifs.
Ils sont donc dans le déni de ce qui s’est passé ?
Ils sont évidemment dans le déni du 7 octobre, comme ils sont dans le déni que la réplique israélienne ne relève pas du génocide. C’est un déni qui dépend de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes et c’est un déni dont dépend leur survie ; ils ne peuvent donc pas revenir dessus. Il faut se convaincre qu’Israël est une dictature, un « quatrième Reich » qui génocide les Palestiniens. Il leur faut vivre avec cette conviction pour que la position qui consiste à approuver le 7 octobre continue de faire de vous quelqu’un de bien.
Cela veut dire que si l’on est antisioniste aujourd’hui, on est un humaniste ?
C’est ce que disait déjà Vladimir Jankélévitch dès les années 1960 : l’antisionisme est une aubaine démocratique. Il permet d’être antisémite au nom du bien, tout en se convaincant soi-même qu’on ne l’est pas !
L’antisémitisme contemporain présente deux particularités – je parle essentiellement de la position de La France Insoumise. Tout d’abord, cet antisémitisme se fait jour à une époque où être ouvertement antisémite est un délit, donc l’antisémite a appris à se cacher derrière des métaphores, des subterfuges qui lui permettent d’être à l’abri de la loi. La seconde particularité de cet antisémitisme contemporain est qu’il s’ignore ! Les antisémites, aujourd’hui, disent la main sur le cœur qu’ils n’ont rien contre les Juifs – mais ils ont tout contre les Juifs qui demandent à avoir un État. Ils n’ont rien contre les Juifs mais ils applaudissent des étudiants qui excluent des étudiants juifs d’un amphithéâtre, ils valident des chasses à l’homme dans les rues d’Amsterdam, etc. Il est important de bien comprendre ces deux particularités de l’antisémitisme contemporain ; il est délictuel mais il se vit comme un bon sentiment.
Certains résistent, avec cette « parole juste » dont nous avons fait le thème de notre dossier ce mois-ci : comment ont-ils trouvé la force de faire entendre une parole dissidente et d’affirmer leurs positions contre la meute, contre cette tyrannie de la majorité ?
On retient évidemment leur courage, mais ce courage ne se justifie pas, il ne se donne aucune raison. C’est la lâcheté qui doit se justifier, ceux qui ne s’engagent pas, ceux qui vous disent : « J’ai un métier, une réputation, je ne veux pas me griller, et puis c’est trop dangereux. » C’est donc la lâcheté qui cherche des excuses. Le paradoxe, c’est que ceux qui s’engagent ne sont portés par rien.
Peut-on parler de « Justes des nations », en référence à ceux qui, pendant la guerre, ont sauvé des vies humaines au péril de leur vie ? Aujourd’hui, il s’agit de défendre Israël et les Juifs…
Ce n’est pas la même chose. Plutôt que de Justes, je parlerais de « menschen ». Ceux que je connais ont en commun d’être portés par quelque chose qui transcende leur intérêt personnel.
J’en viens à une question plus personnelle : dans une interview, vous avez dit que le drame du 7 octobre a réveillé quelque chose en vous…
Oui, cela a réveillé quelque chose en moi, à travers des rencontres que j’ai faites, et des marques de bienveillance que j’ai reçues et auxquelles j’ai été sensible en cette période de grande tension. Mais ce n’est pas en première instance pour cela que je me suis insurgé. C’est parce que je ne supporte pas l’antisémitisme et le déguisement qui va avec, le faux nez des antisémites maquillés en antisionistes.
C’est donc d’abord une approche philosophique qui a motivé votre engagement ?
Oui, dans un premier temps, ce n’est pas le sentiment d’être juif qui a fait que je me suis indigné, mais plutôt celui d’être en présence d’une validation de l’horreur par des gens qui se vivent comme des humanistes.
Votre engagement vous a-t-il coûté ? LFI a intenté contre vous un procès en diffamation et vous avez gagné, on a aussi tenté de vous boycotter… Est-ce que personnellement, vous vous êtes senti en danger du fait de vos prises de positions ?
Je l’ai été, oui.
Comment se manifeste votre réveil à votre identité juive ?
C’est une infinie curiosité, une tendresse pour toutes les strates et toutes les facettes de la communauté juive, une inlassable curiosité, aussi, et une sympathie spontanée pour Israël et les Israéliens dans leur diversité. Pour le moment, cela prend cette forme-là. C’est un sentiment que je suis content d’éprouver.

























