Riyad s’éloigne d’une normalisation avec Israël

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Sur la scène internationale, Riyad traverse pourtant une période favorable. Le retour de Donald Trump au centre du jeu stratégique américain a rétabli un parapluie sécuritaire longtemps fragilisé. Dans le même temps, l’affaiblissement progressif de l’axe iranien a desserré l’étau géopolitique autour du royaume. Cette conjoncture crée une fenêtre rare : une Arabie saoudite plus autonome, moins dépendante des équilibres régionaux traditionnels, et en position d’imposer sa propre lecture de la puissance.

Mais cette respiration extérieure masque une crise intérieure profonde. La véritable guerre de Mohammed ben Salmane ne se joue ni à Téhéran ni à Jérusalem, mais à Riyad. La promesse phare de son règne, la Vision 2030, s’enlise. Les chiffres sont implacables. L’objectif officiel de 100 milliards de dollars annuels d’investissements directs étrangers reste hors d’atteinte : moins de 20 milliards ont été enregistrés en 2023, et la tendance de 2024 confirme ce décrochage. Hors opérations exceptionnelles liées à Saudi Aramco, l’attractivité réelle demeure marginale.

Le Fonds souverain saoudien, le Public Investment Fund, censé financer les mégaprojets emblématiques comme Neom, voit ses liquidités fondre dangereusement. Passer de 50 milliards de dollars en 2020 à environ 15 milliards mi-2024 n’est pas un simple ajustement comptable : c’est un signal d’alarme. À cela s’ajoute un déséquilibre structurel majeur : le royaume a besoin d’un baril à près de 96 dollars pour équilibrer son budget, alors que le marché oscille bien en-dessous.

Face à cette équation, Mohammed ben Salmane affronte trois forces historiques qui menacent directement son pouvoir. D’abord, un siècle de dépendance au pétrole, qui a créé une société assistée, peu productive et rétive au changement. Ensuite, un système social profondément misogyne, qui a neutralisé la moitié du potentiel économique national et dont la remise en cause provoque une résistance culturelle violente. Enfin, l’establishment religieux wahhabite, socle historique de la légitimité des Saoud, que le prince tente désormais de subordonner à l’État, au prix d’un isolement politique croissant.

Dans ce contexte explosif, la normalisation avec Israël devient un luxe stratégique. Les accords d’Abraham, perçus à l’étranger comme un levier de stabilité, constituent en interne un facteur de déstabilisation supplémentaire. Ils exacerbent les tensions avec les conservateurs religieux, les nationalistes et les élites traditionnelles. Mohammed ben Salmane choisit donc la prudence : ralentir, prendre ses distances, et afficher une rhétorique de puissance autonome.

Ce repositionnement s’accompagne d’un rapprochement assumé avec des partenaires jugés moins toxiques sur le plan intérieur, comme Turquie et Pakistan. Il s’agit moins d’une alliance idéologique que d’un calcul de survie : consolider une stature régionale sans provoquer de fracture interne irréversible.

Pour Israël, la leçon est claire. Miser sur la stabilité saoudienne comme pilier stratégique relève de l’illusion. Le royaume est en pleine opération à cœur ouvert, sans anesthésie. La vision d’un Mohammed ben Salmane en « Lee Kuan Yew du Moyen-Orient » est séduisante, mais probablement irréaliste. Une transformation culturelle aussi radicale, menée de manière aussi centralisée, ne peut se faire sans chocs majeurs.

Dans ce paysage mouvant, l’éloignement saoudien des accords d’Abraham n’est pas une anomalie : c’est un signal. Celui d’un régime qui, avant de remodeler la région, lutte avant tout pour se réinventer lui-même.

Jérémie de Jforum.fr

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