Antisémitisme : derrière les murs de l’université

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Par Amandine Hirou, L’Express
Selon une consultation Ifop, 89 % des jeunes juifs interrogés affirment avoir été victimes d'au moins un acte antisémite au cours de leurs études.

Selon une consultation Ifop, 89 % des jeunes juifs interrogés affirment avoir été victimes d’au moins un acte antisémite au cours de leurs études.

Christian Roux/Lezilus

L’enseignement supérieur n’échappe pas au fléau de l’antisémitisme, comme l’affirme un sondage dévoilé par L’Express. Enquête.

« Quand on vous surnomme le ‘cancer de la promotion’, que vous êtes mise à l’écart, que vous craignez pour votre sécurité, vous n’avez plus d’autre choix que de quitter votre université, explique Rose*, étudiante en médecine. En novembre dernier, la jeune femme de 21 ans a été exfiltrée de la filière dans laquelle elle se trouvait à Paris XIII (Seine-Saint-Denis) pour intégrer une autre fac francilienne. Elle raconte avoir subi un véritable « harcèlement à caractère antisémite » des mois durant. Captures d’écran à l’appui, elle énumère les faits : blagues sur la Shoah, salut hitlérien, propositions de noms pour un week-end d’intégration (comme « Bob-Auschwitz 2019 », ou « Bob-rafle 2019 »), photomontage d’un étudiant juif brûlant dans des flammes… Le 20 octobre 2018, elle porte plainte au commissariat. En janvier, le parquet de Bobigny classe l’affaire sans suite pour « infraction insuffisamment caractérisée ». Pourtant, le 8 février dernier, la section disciplinaire de Paris XIII exclut pour un an, dont deux mois ferme, l’un des huit étudiants mis en cause.

L’histoire de Rose est-elle un cas isolé ? Combien de jeunes sont-ils confrontés à des propos, des injures ou des agressions antisémites derrière les murs des écoles et des universités françaises ? Quelle est l’ampleur des préjugés et des stéréotypes véhiculés dans le cadre étudiant ? Pour la première fois, une vaste enquête Ifop, commandée par l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et réalisée auprès d’un large panel d’étudiants (inscrits en IUT, BTS, classes prépa, grandes écoles, universités…) (1) donne des éléments de réponse. Les chiffres, dévoilés par L’Express en exclusivité, sont éloquents. 89 % des étudiants juifs interrogés disent avoir été victimes d’au moins un acte antisémite (stéréotype, blague « potache » sur la Shoah, injure, agression) au cours de leurs études. « Dans un souci de coller au plus près de la réalité du terrain, nous avons confronté ces réponses à celles données par des étudiants non juifs. Or 45 % de ces derniers disent, pour leur part, avoir assisté à au moins un acte antisémite », explique Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop.

L’université, reflet de la société

Ces derniers mois, plusieurs événements inquiétants avaient mis en émoi le monde universitaire : comme le saccage du local de l’UEJF sur le site de Paris I-Tolbiac en mars 2018 ; ou, cette même année, cette inscription sur les murs de l’université Grenoble-Alpes, soupçonnée de viser son président, Patrick Lévy (« La rentrée, ça gaze(ra) ? ») ; sans oublier ces tags (croix gammées, mot Judenécrit au marqueur) découverts dans une salle de cours d’HEC à Jouy-en-Josas (Yvelines). « En 2018, les actes antisémites, recensés sur tout le territoire, ont augmenté de 74 % », rappelle Nassim Mekeddem, vice-président étudiant de la Communauté université Grenoble-Alpes. « Dire que l’université serait imperméable à ce phénomène reviendrait à se voiler la face », poursuit le jeune homme.

Contrairement à l’Education nationale, soucieuse de communiquer sur sa volonté de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, l’enseignement supérieur ne semble pas toujours prompt à réagir. « Nous nous sentons souvent isolés localement, entre certains présidents d’université qui peinent parfois à employer le mot « antisémitisme », et certains syndicats étudiants qui restent étrangement silencieux lorsqu’un de nos locaux est saccagé », déplore ainsi Sacha Ghozlan, président de l’UEJF. « Nous nous devons de rester très vigilants dans la vérification des faits. Avant de communiquer, il y a un temps d’enquête à respecter », justifie Philippe Raimbault, président de la commission juridique de la Conférence des présidents d’université (CPU).

« Humour » plus que douteux (qui ne touche d’ailleurs pas que les Juifs), théories véhiculées par des extrêmes de droite ou de gauche, sans oublier un antisémitisme islamiste qui ne manque pas non plus de s’immiscer dans les couloirs de la fac… « Il ne faut pas avoir peur de regarder en face toutes ces différentes facettes. C’est en nommant précisément les faits que l’on pourra espérer les contrer », affirme Céline Masson, référente racisme et antisémitisme de l’université de Picardie Jules-Verne (ces « référents » spécifiques avaient été créés dans les établissements du supérieur en 2015, après les attentats de Charlie Hebdo).

« Nous ne pouvons tolérer des discours racistes, antisémites, discriminatoires »

Début mars, dix présidents d’universités du Grand Est et des Hauts-de-France ont cosigné un texte fort sur « l’antisémitisme [qui] s’insinue sournoisement dans nos espaces publics et défigure ainsi notre démocratie soumise à des tensions inquiétantes ». « Nous ne pouvons tolérer au sein de nos établissements des discours racistes, antisémites et discriminatoires », affirment-ils. Des voeux pieux ? « Quelques jours plus tard, une enseignante de mon université nous a alertés sur des propos haineux à caractère raciste et antisémite tenus par un étudiant », raconte Céline Masson. Le jeune homme s’en serait pris à Assia Kerim, élue Miss Picardie, sur Facebook (« encore les sales bougnoules » injurie-t-il). Il aurait également pointé du doigt les Juifs comme responsables du saccage de l’église catholique Saint-Nicolas, à Zuydcoote, près de Dunkerque (« les nez crochus finiront brûlés »). Le président de l’université Jules-Verne a immédiatement alerté le procureur de la République et convoqué un conseil disciplinaire.

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Un quart des étudiants juifs affirme « cacher le fait d’être juif par peur de l’antisémitisme ».

Christian Roux/Lezilus

Infime lueur d’espoir dans ce tableau particulièrement sombre… D’après l’Ifop, les étudiants seraient moins nombreux à adhérer à certains stéréotypes : 35 % d’entre eux partagent au moins l’une des affirmations proposées par l’institut de sondage (notamment « les Juifs sont plus riches que la moyenne des Français », « ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance », « sont responsables de la crise économique actuelle »…) contre 42 % de l’ensemble des Français. « Cela peut s’expliquer par le fait que le niveau d’études des sondés est plus élevé que la moyenne », décrypte Frédéric Dabi. Toujours est-il qu’un quart des étudiants juifs affirme « cacher le fait d’être juif par peur de l’antisémitisme ». A l’instar de Sandra*, inscrite en master de management des organisations sanitaires et sociales, à Bobigny. « Dans ma fac, je ressens une forme d’insécurité morale et psychologique qui me pousse à taire ma religion, témoigne-t-elle. Si j’en parle, je risque de devoir me justifier sur plein de choses, notamment le conflit israélo-palestinien. Pour certains, nous ne sommes pas français, ni même juifs, mais israéliens. Toute discussion est vaine. »

Un dilemme que Nassim Mekeddem, qui fut chargé de la défense des droits à la Fage (Fédération des associations générales étudiantes), connaît bien. « On retrouve le même genre de témoignage chez les étudiants musulmans sommés de se désolidariser en cas d’attaque terroriste ou lorsque surviennent des débats sur le voile », déplore-t-il. Noirs, Blancs, Juifs, musulmans, même combat ? Au sein même de la communauté étudiante, un fossé semble se creuser entre les diverses conceptions de lutte contre les discriminations. Depuis quelques années, on voit apparaître des mots comme « race », « racisé » « blanchité » dans les universités. S’y développent notamment ces fameuses réunions en « non-mixité raciale » qui consistent à se regrouper uniquement entre Noirs, entre femmes ou autres personnes »dominées » pour mieux s’organiser face aux « dominants ». « Comment peut-on prétendre lutter contre le racisme en adoptant des pratiques elles-mêmes discriminatoires ? Cette façon de figer les identités et de monter les étudiants les uns contre les autres est extrêmement dangereuse « , estime Sacha Ghozlan. « En tant qu’étudiant blanc et juif, donc perçu comme doublement dominant par certains, je me suis retrouvé exclu de l’un de ces fameux groupes. C’est violent », témoigne Mickael*, étudiant franco-israélien inscrit en sciences politiques. Et pourtant. D’après le sondage de l’Ifop, la moitié des étudiants interrogés voit d’un bon oeil ces fameuses réunions en « non-mixité raciale ».

La surenchère d’un humour trash

Dans leur lettre commune, les dix présidents d’université dénoncent également « l’humour corrosif de certains milieux universitaires qui a remplacé l’esprit potache et salit la mémoire de millions de morts ». « Shoah must go on », a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux étudiants. « De telles formules traduisent une forme de dérision qui pulvérise le fardeau d’une réalité historique insoutenable », écrivent-ils. Après l’affaire de Rose, l’UEJF dit avoir reçu d’autres témoignages, provenant en partie des filières de santé. Le grand argument de certains de leurs camarades agresseurs serait ce fameux « humour carabin » qui fait figure de tradition dans les amphis de médecine, les internats, les hôpitaux. « Cette recherche du trash n’est pas nouvelle. J’imagine que l’on est là dans la recherche d’une surenchère. Et quoi de plus effroyable et de plus choquant, dans l’histoire du monde occidental, que le nazisme, la Shoah ? », avance Sacha Ghozlan.

Côté gouvernement, on dit prendre très au sérieux ces différentes remontées de terrain. « Comment peut-on tolérer l’antisémitisme dans un lieu où s’affûte l’esprit critique, où s’éclairent les consciences et s’élaborent les connaissances et les vérités scientifiques ? », déclarait Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, au mois de novembre dernier. Et de souligner régulièrement le rôle des 150 fameux référents racisme et antisémitisme nommés dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur. Problème, 88 % des étudiants n’en ont jamais entendu parler ! Confrontés à un manque de visibilité, de moyens, de formation, de manque de structuration de leur réseau…, ils peinent à s’imposer comme des recours. Un vade-mecum recensant les outils et les procédures juridiques à leur disposition est en cours d’élaboration. Une vaste campagne nationale serait également prévue. Il y a urgence. Parmi les étudiants juifs qui affirment avoir été victimes d’actes antisémites, seulement 1 % déclarent avoir porté plainte, 19 % n’ont rien dit par peur de représailles et près de 58 % ont tenté de régler la situation directement avec la personne concernée.

Quand la peur empêche de parler

« Cela montre le décalage abyssal entre le discours officiel, qui proclame que tout acte antisémite doit faire l’objet d’une plainte, et la réalité du terrain », insiste Frédéric Dabi. « Il est insupportable d’entendre qu’aujourd’hui les victimes ne se sentent pas libres de parler par crainte », s’insurge Isabelle de Mecquenem, référente racisme et antisémitisme de l’université de Reims Champagne-Ardenne. Elle-même a récemment été confrontée à deux nouveaux cas. « Une association nous a prévenus qu’un jeune homme aurait été traité de « sale juif » au cours d’une fête étudiante. Un autre soir, un autre étudiant juif aurait eu le bras immobilisé par ses camarades, qui auraient dessiné sur sa peau une croix gammée », raconte-t-elle. Profondément choqués, les responsables de la faculté ont proposé leur soutien moral, psychologique et juridique. « Mais les victimes ont refusé de témoigner », regrette Isabelle de Mecquenem.

De son côté, Rose assure aujourd’hui être parfaitement intégrée dans sa nouvelle fac, et même très soutenue par ses nouveaux camarades. Mais l’affaire n’est pas finie, puisque son avocat a déposé une nouvelle plainte pour obtenir l’ouverture d’une enquête par un juge d’instruction. « Je n’aurais jamais imaginé que tout cela prendrait de telles proportions, soupire la jeune fille. Je revendiquais juste le droit à étudier dans des conditions sereines. »

(1) Enquête datée de mars 2019. Réalisée auprès d’un échantillon de 1007 personnes représentatives de la population étudiante française et de 405 étudiants de confession ou de culture juives.

*Les prénoms ont été modifiés.

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