Fermons les yeux !

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Quand un chanteur d’origine orthodoxe décide de porter des lunettes noires afin d’éviter de voir des femmes danser, quelle peut être la réaction du public non-religieux – qui, du reste, était présent lors de cette surprenante scène ? Elle ne manque pas de piquant en tout cas.

Yonathan Razel est un chanteur né et formé aux Etats Unis, devenu orthodoxe à un certain moment de sa vie. Lors d’un récital face à un public de femmes au Biniané haOuma à Jérusalem, il a fait le choix de se couvrir les yeux afin de ne pas voir les femmes danser (nous évitons ici d’aborder la question sur le plan de la Halakha proprement dite), et sa conduite a entrainé un grand débat dans les journaux israélien, à tradition laïque.

Ce qu’il a de bien dans cette affaire, c’est que la notion de « chemirath ‘enaïm » est passée, cette fois-ci, dans le grand public, pour lequel elle semble grosso-modo être une innovation. Ne pas regarder les femmes ! C’est pourtant une injonction marquée noir sur blanc dans la Tora, qui indique de ne pas se laisser aller après sa vue (Bamidbar/Nombres 15,39), évidente aux yeux des orthodoxes, tout autant que le respect du Chabbath ou de la cacherouth.

 

« Qu’est-ce qui vous amuse, lecteurs de Haaretz, écrit Ariana Melamed, quand Razel se couvre les yeux ? »

Elle explique que cette conduite vise à éviter « jusqu’au bout » (la pauvre, quelle illusion !) les bases des pulsions que l’on peut trouver chez l’homme. « La conception de l’homme laïc, ainsi que notre maitre et dirigeant Sigmund Freund nous l’a enseignée, repose au contraire sur la sublimation de pulsions et d’envies qui ne sont pas acceptables sur le plan social, nous a-t-on enseigné, données que nous avons répétées et crues ». Là, en effet, elle accuse le coup. Toutefois, elle relève le fait que Razel n’a pas demandé aux femmes de s’écarter, de cesser de danger ou autres, et de ce fait elle ne peut qu’apprécier la conduite de ce chanteur, le premier artiste ‘harédi à se lancer dans ce style musical.

Quant à comprendre finalement les motifs de Razel, elle semble ne pas y parvenir, même si d’une certaine manière elle le défend : quoi, termine-t-elle son article, s’il va regarder, il ne va plus pouvoir se dominer ?! C’est remarquable : cette journaliste n’est pas en mesure de comprendre cette Halakha. Il ne s’agit évidemment pas de succomber du coup parce qu’on a vu une femme, dansant de surcroit (bien que cela puisse arriver), mais d’une interdiction en soi, proclamée par la Tora – celle de ne pas accepter de tourner son regard vers des personnes chantantes ou dansantes, ou même sans cela, afin de profiter de la beauté de la personne visée. La fameuse chemirath ha’énaïm, une notion oh combien éloignée de la modernité.

 

L’écho de ce « scandale » est parvenu aux oreilles de la presse musulmane, qui a applaudi face au spectacle du chanteur orthodoxe se couvrant les yeux lors d’un récital. Al Masrar raconte que Razel s’est couvert les yeux pour ne pas voir le public féminin qui s’est mis à danser, et a continué ainsi à chanter durant une longue soirée. Toutefois, précise-t-il, les media n’ont pas apprécié cette conduite, et nombreux ont été les journalistes qui ont critiqué cet acte.

 

8 Commentaires

  1. Si vous voulez bien permettre ce commentaire…
    À nouveau l’élan des convictions que vous défendez vous mène trop loin : vous affirmez à propos de la femme « injonction marquée noir sur blanc dans la Tora, qui indique de ne pas se laisser aller après sa vue (Bamidbar/Nombres 15,39) ».
    Le verset 15 certes célèbre pour son appartenance au Chema’ du chapitre 15 de Bamidbar dit pourtant simplement : וְהָיָ֣ה לָכֶם֮ לְצִיצִת֒ וּרְאִיתֶ֣ם אֹת֗וֹ וּזְכַרְתֶּם֙ אֶת־כָּל־מִצְוֹ֣ת ה’ וַעֲשִׂיתֶ֖ם אֹתָ֑ם וְלֹֽא־תָתֻ֜רוּ אַחֲרֵ֤י לְבַבְכֶם֙ וְאַחֲרֵ֣י עֵֽינֵיכֶ֔ם אֲשֶׁר־אַתֶּ֥ם זֹנִ֖ים אַחֲרֵיהֶֽם׃
    Nonobstant les commentaires traditionnels qui donnent pour certains une interprétation allant dans le sens de vos propos, l’interdit n’est pas écrit « noir sur blanc», à moins d’une confusion entre אשה et זונה.
    A propos de confusions, il semble nécessaire de ne pas confondre les fondements de la morale juive à partir desquels on doit comprendre (l’exemple de יהודה que nous avons lu récemment en est édifiant) que la faiblesse du masculin face au féminin impose de s’abstenir de regarder des femmes notamment danser, et le caractère juridique dans lequel certain peuvent enfermer cette morale.
    En dehors de nombreux passages de la Tora, les Pirké Avoth sont aussi un extraordinaire exemple de la cohabitation sans confusion, des deux registres de la morale et du droit.

    • Ips, le verset qui emploie le terme de « zonim » ne parle évidemment pas de la vue d’une « zona », d’une prostituée, mais vient décrire notre regard à nous, qui est prêt à se prostituer à la vue de n’importe quel objet pouvant l’attirer à forniquer.
      Cette petite précision réduit à néant la présente remarque, mais peut également permettre de se demander quel intérêt elle a : est-ce tellement important d’accepter que l’on puisse se délecter impunément de la vue de personnes du sexe opposé (enfin, c’est en général le cas) ? « J’ai fait un pacte avec mes yeux – et à quoi sert-il que je regarde des jeunes filles ? » demandait déjà Yov/Job (31,1). A notre lecteur de répondre à cette question tellement lancinante, surtout de nos jours…

    • Mais le terme de « zonim » ne concerne pas l’objet du regard, mais notre regard à nous ! Notre regard se perd à regarder des choses, se prostitue à se porter sur des personnes et des situations dont la vue peuvent l’entraîner à des pensées de fornication. « J’ai fait un pacte avec mes yeux: pourquoi aurais-je porté mes regards sur une jeune fille ? » déclare déjà Yov/Job (31,1).
      Cette réaction est triste…

  2. Les orthodoxes aveugles qui ne sont pas capables de se demander  » que veut nous dire le texte aujourd’hui  » en donnant du « ‘hidouch » sans le trahir n’ont rien à voir avec l’identité juive.
    Ce sont des idolâtres qui ont enfermé les textes fondateurs.

    • Oh que ce lecteur a raison ! Combien nous aimerions bien nous dégager de ces limites étroites et gênantes, nous forçant de suivre une morale saine et une conduite sainte ! Mais, justement, si c’est là ce que la Tora a prévu pour nous, si depuis 3500 ans le peuple juif se conduit de la sorte, en particulier nos grands Tsadikim, c’est que telle est la volonté de l’Eternel, et cela ne peut être que pour notre bien!
      C’est là toute la différence entre la conception du judaïsme orthodoxe et celui en provenance d’un certain courant, qui pense, lui, pouvoir s’en dégager. L’avenir a montré qu’aux Etats Unis, par exemple, ce mouvement a fini dans le décors…

  3. Pour EC : mais le terme de « zonim » ne concerne pas l’objet du regard, mais notre regard à nous ! Notre regard se perd à regarder des choses, se prostitue à se porter sur des personnes et des situations dont la vue peuvent l’entraîner à des pensées de fornication. « J’ai fait un pacte avec mes yeux: pourquoi aurais-je porté mes regards sur une jeune fille ? » déclare déjà Yov/Job (31,1).
    Que cette réaction est triste…

  4. L’essentiel de ma remarque vous aura échappé : pour résumer, vous parlez de quelque chose écrit « noir sur blanc » alors que ce n’est pas le cas.
    Ce qui ne revient ni à contester le bien-fondé de cette préconisation morale, ni à trahir le sens de זונים, qui pourrait concerner ce que nos yeux notre cœur ressentent à la vision des femmes.
    S’agissant ici d’un verbe, זונים empêche plus encore de fonder votre formulation non rigoureuse concernant les femmes, que M. Wajsbrot nomme bien à propos ‘hidouch.

    Il y a peu de commentaires sur ce passage.
    Dans son commentaire, rigoureux lui, רמב »ן cherchant à juste titre une explication aux deux organes mentionnés אחרי לבבכם ואחרי עיניכם, cite partiellement le ספרי, dont je reprends le passage complet :
    ע. ולא תתורו אחרי לבבכם זו מינות כענין שנאמר ומוציא אני מר ממות את האשה אשר היא מצודים וחרמים לבה אסורים ידיה (והמלך ישמח באלהים). ואחרי עיניכם זו זנות שנאמר אותה קח לי כי היא ישרה בעיני. אשר אתם זונים אחריהם זו עבודת כוכבים כענין שנאמר ויזנו אחרי הבעלים . ר’ נתן אומר שלא יהא שותה בכוסו (ומשמש) [ונותן עיניו] בכוס של חברו. ד »א ולא תתורו אחרי לבבכם מגיד שהעינים הולכים אחר הלב. או הלב אחרי העינים אמרת וכי [לא] יש סומא שעושה כל תועבות שבעולם. אלא מה ת”ל המש תתורו אהרי לבבכם מגיד שהעינים הולכים אחר הלב. ר’ ישמעאל אומר לא תתורו אחרי לבבכם למה נאמר לפי שהוא אומר (קהלת) שמח בחור בילדותך בדרך ישר או בדרך שתרצה ת”ל ולא תתורו אחרי לבבכם.
    On ne peut que constater qu’il y a bien besoin d’une interprétation de ce passage, et que nous sommes loin du « noir sur blanc » que vous évoquiez.

    Je regrette, pour finir, de vous indisposer à nouveau concernant votre récusation initiale de ceux qui voient une faiblesse du masculin face au féminin dans cette injonction morale ; si le substantif זונׇהֺֹ est bien avéré dans le תנ »ך, je vous suggère d’indiquer les passages où apparaît son équivalent substantif au masculin.
    La תורה fourmille de regards masculins sur les femmes, et bien peu de regards féminins sur les hommes ; il ne faut ni nier cette réalité, ni s’enfermer dans justifications explicatives alambiquées pour lui donner un autre sens, mais simplement en comprendre les enjeux. Personnellement, c’est parce que j’en accepte ces enjeux que je comprends très simplement l’injonction morale qui nous occupe.

    • Que dire ? Le verset, en première lecture, vient nous enjoindre de ne pas nous laisser entraîner par nos yeux qui ont tendance à succomber à l’incitation que certains corps peuvent leur apporter, au point d’en arriver à rêver le jour d’actes de cet ordre et d’en arriver la nuit à se souiller. On parle de quoi ?
      Quant au Sifri, il se peut que la lecture première soit par trop évidente pour ces Maitres, car cela va sans dire, et qu’ils ont recherché une lecture à un second niveau, plus approfondie.

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