Gilles Clavreul : « L’adhésion aux valeurs démocratiques ne va plus de soi, même au coeur de l’Europe »

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Entretien mené par Marc Knobel, Directeur des Etudes au Crif

Le Crif – Gilles Clavreul, vous êtes ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti LGBT (DILCRAH). En février 2018, vous remettiez au gouvernement un rapport sur la laïcité. Pourriez-vous nous rapporter qu’elles ont été les grandes lignes de ce rapport et comment il a été perçu ?

Gilles Clavreul – En me rendant dans 9 départements et en rencontrant plus de 200 acteurs de terrain, j’ai pu mesurer que, si la loi est globalement respectée, certains territoires se distinguent par une affirmation religieuse – et plus largement, identitaire – de plus en plus poussée, qui se caractérise notamment par une remise en cause, plus ou moins ouverte, plus ou moins conflictuelle selon les cas, des valeurs de la République.

Cela se traduit concrètement de trois façons : la critique envers des principes républicains jugés, au fond, discriminatoires ou irrespectueux ; la perturbation de certaines activités collectives, comme cette chorale d’une école primaire des Yvelines qui s’arrête parce qu’un tiers des élèves décrètent que la musique est interdite par la religion ; et enfin une raréfaction des filles et des femmes de l’espace public. La relation à la femme est le principal indicateur de dégradation du climat.

Et face à cela, malgré les efforts louables entrepris ces dernières années en termes de formation notamment, beaucoup d’acteurs de terrain s’estiment démunis, ne sachant pas vraiment ce que leur hiérarchie attend d’eux. Ce flou dans la doctrine, pour partie inévitable sur une thématique aussi complexe et polémique, doit être sérieusement pris en compte par le niveau politique.

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S’agissant des réactions, j’observe un décalage intéressant, mais fréquent sur ce genre de sujet, entre ceux qui ont voulu agiter des polémiques en faisant dire au rapport ce qu’il ne dit pas, et l’accueil au sein des administrations et par les professionnels de terrain, qui y ont reconnu un état des lieux honnête et des préconisations réalistes.

En mars 2016, vous êtes le cofondateur du Printemps républicain (avec le politologue Laurent Bouvet). De quoi s’agissait-il ?

Nous avions le sentiment que les démocrates, les progressistes, les laïques, quelles que soient d’ailleurs leurs préférences partisanes, étaient de moins en moins audibles dans le débat public, au détriment de ceux qui mettent en avant, de façon obsessionnelle et souvent agressive, la dimension identitaire. Qu’ils soient d’extrême-droite, ou qu’ils appartiennent à cette mouvance qui se réclame de « l’antiracisme politique », et qui conjugue gauchisme de posture, communautarisme revendiqué et défense de l’islamisme sous couleur de lutte contre « l’islamophobie ».

Nous sommes allés dans l’arène – on nous l’a reproché, d’ailleurs, comme si nous étions responsables de la violence qui s’est abattue sur nous – pour montrer qu’il n’y avait aucune raison de laisser ces identitaires occuper le terrain. Ils veulent défaire le commun de la République, nous nous sommes donné pour but de les en empêcher.

Vous venez de lancer à Paris, un think thank, L’Aurore. Il est présidé par l’ancien ministre socialiste Jean Glavany. Qu’est-ce qui vous inspire et là encore de quoi s’agit-il ?

Les sociétés démocratiques font face à des défis d’un type nouveau. Aucun des fléaux d’aujourd’hui n’est, en soi, particulièrement plus tragique ni virulent que ceux d’hier ou d’avant-hier ; mais ce qui est nouveau, c’est le scepticisme croissant des opinions publiques sur la capacité du politique à les surmonter, ou seulement, même, à les regarder en face. La crise migratoire, pour ne prendre que cet exemple, l’illustre parfaitement. Ce scepticisme se transforme peu à peu en défiance, qui se traduit par des attitudes de repli – régression identitaire par exemple – ou d’aspirations à un coup de balai autoritaire. L’adhésion aux valeurs démocratiques ne va plus de soi, même en plein cœur de l’Europe. Il est donc urgent de penser à nouveau frais ce qui fonde le contrat social. Il nous semble que les principes républicains fournissent, dans cette période troublée et incertaine, une boussole pour avancer.

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Comment donner du sens aux choses ? Comment rallumer les lumières ?

Il faut jeter des passerelles là où la circulation ne se fait plus : entre les élites et le peuple, entre Paris et la province, entre les intellectuels et les décideurs. Notre époque célèbre la mobilité, mais elle se résigne au cloisonnement. Que ce soit en politique, dans les entreprises ou dans les écoles, nous avons besoin de redéfinir des projets communs, plutôt que de laisser chacun exprimer ses revendications. Nous avons pour cela un très beau patrimoine : l’héritage des Lumières, et plus largement les humanités, qui ont tant inspiré les pères fondateurs de la République. Simplement, il ne faut pas passer devant comme des vestiges qu’on honore : il faut s’en servir pour construire l’avenir de nos enfants.

La communauté juive est inquiète. Que vous évoque cette inquiétude liée à l’antisémitisme?

On pensait qu’en quittant le 20eme siècle on laisserait l’antisémitisme derrière nous. Or il n’en a rien été. L’antisémitisme d’aujourd’hui emporte sa part archaïque – les clichés sur les Juifs et l’argent, sur leur supposé pouvoir occulte – dans une construction politique très actuelle, qui passe par la démonisation d’Israël. Or le fait d’assimiler chaque juif à Israël et Israël au tueur d’enfants palestiniens, c’est donner implicitement le permis d’insulter, de frapper et même de tuer. Voilà comment douze Français juifs sont morts ces quinze dernières années. On a beaucoup tardé à prendre conscience de cette réalité, à l’admettre, et les Juifs en ont légitimement été meurtris. L’Etat a depuis fait son devoir de protection et pris une part active à la lutte contre l’antisémitisme. Pour autant le mal est très profond et il le demeurera tant que subsistera ce « soft-antisémitisme », entretenu par des élites intellectuelles, journalistes ou universitaires, qui par complaisance et par démagogie, entretiennent l’idée qu’au fond, les Juifs l’ont un petit peu cherché. Le nouvel antisémitisme est couvé par l’ancien, sous couleur de justice et de paix qui plus.

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