Goldnadel : «Politiques et gilets jaunes : tous perdants ?»

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FIGAROVOX/CHRONIQUE – Gilles-William Goldnadel s’indigne de la médiocrité du débat public actuel, et pense qu’aucune des parties n’a su tirer son épingle du jeu.

Gilles-William Goldnadel est avocat et essayiste. Toutes les semaines, il décrypte l’actualité pour FigaroVox. Son dernier ouvrage, Névroses Médiatiques. Le monde est devenu une foule déchaînée, est paru chez Plon.

Dans le brouhaha médiatique de la crise, je m’efforce depuis son début de montrer que le pays est atteint d’une jaunisse névrotique dont nul ne sortira gagnant.

Jamais sans doute aussi, le niveau du débat n’aura été aussi navrant.

Cela expliquant mécaniquement ceci.

Je soutiens en effet que le cri poussé par les premiers gilets ayant, par un truchement médiatique sélectif, abouti à une polyphonie d’un groupe polymorphe, ce faux mouvement, parfois violent, est devenu une auberge espagnole en France dans laquelle chacun peut apporter ce qu’il veut sans perdre l’appétit, à la seule condition de ne pas regarder ce que consomment ses commensaux.

Je soutiens également qu’à la lumière des événements, chacun devrait se déclarer perdant.

Commençons , révérence gardée, par le Président: le premier des perdants.

À la lumière des événements, chacun devrait se déclarer perdant.
À supposer même que le débat, largement biaisé, puisse lui permettre de sauver sa tête, ce qui semble être ; jamais Jupiter ne regagnera l’Olympe après avoir mordu autant de poussières. Les gueux et les lépreux insultés, nullement rassasiés, ont la mémoire du ventre. La semaine dernière, il en était à confesser impudiquement le mal que lui avait fait son goût pour les petites phrases. Il promettait de s’amender. Il n’est pas sûr cependant que cet homme intelligent sache bien tenir sa langue.

La gauche, la radicale, celle qui survit encore, n’a pas à pavoiser. Certes, avec le soutien idéologique de l’église cathodique qui sait trier dans l’auberge ibérique les bons plats des mauvais, les plus récentes revendications rougies des gilets jaunes ressemblent à s’y méprendre avec le programme Insoumis. On partait d’une revendication des travailleurs pauvres écrasés par les taxes et ulcérés par le fait d’être moins bien traités que les inactifs assistés, on arrive à une exigence de toujours plus d’impôts pour les riches. La question de la baisse des dépenses publiques relevant désormais de l’obscénité.

Électoralement cependant, le mouvement politique qui incarne ces revendications médiatiquement favorisées, mais dont il serait néanmoins inepte de sous-estimer la popularité, loin de progresser, régresse. Être porté par certains gilets dans la journée, ne préservant manifestement pas de la veste le soir.

Symétriquement et très inversement pour les mêmes raisons, les droites auraient grand tort d’être satisfaites comme elles affectent étrangement de l’être.

Sur le plan électoral, le Rassemblement National paraît être pour l’heure bénéficiaire de la colère populaire, au grand dam de son rival radical antipodique à gauche et de la droite dite républicaine.

Cependant, force est de constater que ni sur la question sociétale et principalement migratoire, ni sur la question économique et principalement libérale, les idées portées par ces partis, et pourtant majoritaires, ne sont reprises dans le grand débat public issu de la fièvre jaune.

C’est bien dans ce hiatus que l’on ne peut que déduire, une fois de plus, que l’idéologie médiatique a cocufié la droite qui ne sait décidément pas mener le combat culturel.

Il y a plus grave: la droite française, sans doute aveuglée par le ressentiment compréhensible à l’égard du macronisme, aura parfois semblé renoncer à incarner le parti de l’ordre démocratique.

Le respect du suffrage universel est pourtant au cœur de son acide désoxyribonucléique politique et sa morale lui a toujours ordonné de soutenir ces remparts contre la barbarie à visage urbain que sont les policiers républicains.

La plus grande perdante risque d’être la France.
C’est dans cette coupable faiblesse, que le parti présidentiel a recouvré quelque force.

En s’essayant même au cynisme, à voir ce qui se dit maintenant dans les ronds-points, ou plutôt ce qu’on dit qu’il se dit, ce jeu dangereux n’en valait pas la chandelle.

Mais la plus grande perdante risque d’être la France.

Non seulement économiquement, avec l’abandon de toutes les réformes structurelles qui s’imposaient pour sortir de cette spécificité peu glorieuse qui fait d’elle l’un des pays les plus endettés, le plus fiscalisé, et le plus rétrograde au plan syndical .

Mais encore sur le terrain du débat intellectuel et politique dont le niveau est devenu confondant.

Je décris chaque semaine, article après article, son caractère névrotique qui s’inscrit dans un processus de déstructuration générale dont la crise actuelle est le symptôme le plus purulent.

La semaine qui vient de s’écouler n’aura pas dérogé à ce diagnostic consternant.

À l’Assemblée Nationale, Charles de Courson, ordinairement mieux inspiré, pour critiquer les projets législatifs gouvernementaux à l’encontre des casseurs, n’a pas trouvé plus intelligent que de renvoyer le ministre de l’Intérieur au régime de Vichy. Il est vrai que M. Castaner n’a jamais non plus été économe de ce genre de comparaison historique obscène.

Et voilà que pour lui répondre sur RTL, Laurent Nunez, personnalité toute aussi estimable, a trouvé le moyen d’user du même registre en prétendant: «C’est tout le contraire, cette loi vise à écarter les adorateurs du régime de Vichy qui sont parmi les casseurs violents». Exit donc les Antifas et les Black blocs de la liste des casseurs détestables à pourfendre.

Mon lecteur connaît trop mon regard sur le caractère névrotique de l’époque qui semble incapable de sortir du cadre fantasmatique hitlérien, horizon indépassable de toute réflexion ou de toute émotion.

L’épisode hebdomadaire est d’autant plus désespérant qu’en dépit de toutes les mises en garde, il concerne cette fois des hommes intelligents et responsables.

Mais même ceux-ci, hors de toute raison, semblent impuissants à pouvoir étayer leur thèse et faire partager leurs indignations sans faire révérence à l’horrible référence.

Par quelle folle médecine le Français est-il forcé à avaler périodiquement sa pastille de Vichy ?
Charles de Courson aurait pu parfaitement morigéner les excès de la loi anticasseurs sans mobiliser le maréchal Pétain et Laurent Nunez pouvait stigmatiser les comportements violents à l’encontre des policiers et mettre en cause les groupuscules de l’ultra -droite, mais aussi les groupes de l’extrême gauche, sans aller pour autant griffonner les moustaches d’Adolf Hitler.

Par quelle folle médecine le Français est-il forcé à avaler périodiquement sa pastille de Vichy?

C’est dans cet abîme de stupidité, où la démagogie le dispute à la fantasmagorie, que la France s’abîme et peut-être se perd.

Gilles-William Goldnadel

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