La famille juive de Montaigne 

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Juif, c’est un fait établi aujourd’hui, Montaigne l’était par sa  mère. Antoinette Louppes de Villeneuve n’était, malgré ce nom  aux consonances éclatantes, rien d’autre que la descendante d’’”une lignée de commerçants juifs aragonais dont l’ancêtre – d’après les travaux successifs de Théophile Malvezin, Cécil Roth et Donald Frame – se nommait Abraham (ou Meyer) Paçagon, originaire de Calatayud, où il aurait d’abord exercé le métier de chiffonnier” (J.Lacouture. Montaigne à cheval). Par la suite la famille émigra à Saragosse où, en l’espace de deux générations elle s’était considérablement enrichie et dont les membres avaient atteint le statut de notables.

    Saragosse étant cependant l’un des endroits où l’Inquisition sévissait avec le plus de férocité, on comprend que Meyer Paçagon ait « choisi », au cours du XV° siècle, comme beaucoup de Juifs de se « convertir » au catholicisme et d’adopter le nom de Lopez, puis tant qu’à faire, de le rallonger de façon à évoquer une lignée aristocratique : Lopez de Villanuova.

  Se sentant sans doute menacée dans le climat d’hystérie anti-juive et « anti-conversos » de l’époque (pillages et massacres répétés des « juderias », terribles émeutes de 1467 et 1473 à Tolède et Cordoue contre les conversos, mise en place de tribunaux et auto da fe (bûchers) dans tous les Etats de Castille et d’Aragon), la famille émigra à la fin du XV° siècle à Toulouse où se trouvait déjà une communauté juive avec laquelle ils avaient probablement des relations commerciales.

   N’oublions pas que les Juifs de Provenz (Sud-Ouest de la France) et de Sepharad (péninsule Ibérique) entretenaient des liens étroits (intellectuels et familiaux) depuis des siècles. N’oublions pas non plus que l’édit d’expulsion des Juifs d’Espagne datait de 1492, mais que plusieurs décennies avant la promulgation de cet édit, les « conversos« , « nouveaux chrétiens » ou « marranes » (porcs) comme les appelaient les « vieux chrétiens« , soupçonnés de « judaïser » en secret, étaient exécrés des « vieux chrétiens » et aussi, voire plus, menacés que les Juifs. Nombre d’entre eux finissaient sur les bûchers de l’Inquisition à la suite de délations plus ou moins fiables, souvent dictées par la jalousie et sur la foi de détails souvent insignifiants. Cette jalousie était due à leur réussite dans les plus hautes sphères de la société (y compris le clergé) jusque-là interdites aux Juifs, puisque du fait de leur conversion ils ne l’étaient plus ! C’est d’ailleurs pour freiner brutalement cet « envahissement » que fut promulgué le 27 janvier 1449 à Tolède, le premier édit racial de l’histoire (suivi de beaucoup d’autres) exigeant la « limpieza de sangre » (pureté de sang) » pour accéder aux offices municipaux, être membre gouvernement, entrer dans un ordre religieux (des « conversos » étaient même devenus évêques) etc. Pour toutes ces charges il fallait prouver que l’on n’était pas « maculado« , tâché de sang juif…On peut comprendre que nombre de « conversos » se mirent à émigrer tout au long des XV° et XVI° siècle, puisque juifs ils l’avaient été, juifs ils resteraient.

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   Arrivés à Toulouse les « Lopez de Villanueva », grands-parents de Montaigne, devinrent donc « Louppes de Villeneuve », prospérant dans le commerce du pastel.

   Du côté des Eyquem, famille paternelle de Montaigne, les preuves matérielles manquant, les avis sont partagés sur l’origine du nom. Si certains invoquent son origine hébraïque (il proviendrait par évolution phonétique de Joachim), d’autres, le rapprochant au contraire du nom d’Ayquem ou de Ayqulem rencontré chez des familles gascones, lui donnent une étymologie germanique de AicAig et de Helm « le casque ». « Mais si cette forme est la plus probable, il est permis de supposer une origine commune aux deux familles Lopez et Eyquem, des convertis originaires de la péninsule Ibérique, du Portugal dans le cas des Eyquem. Le nom proviendrait alors de l’hébreu haïm, « vie » ou « yakoum », se lèvera » (S. Jama. L’histoire juive de Montaigne).

  En fait, bien des éléments attestent de leur origine commune : les deux familles, ayant toutes deux fait fortune dans le commerce, avaient des relations commerciales avant même le mariage de Pierre et Antoinette, et ce mariage fut « arrangé » par les deux oncles de la fiancée, l’un établi à Toulouse et l’autre à Bordeaux. Les deux familles « de Montaigne » et « Louppes de Villeneuve » (autrement dit Eyquem et Lopez) avaient également à l’évidence les mêmes prétentions nobiliaires…

  On sait par ailleurs qu’à cette époque les familles de « conversos« , entretenaient d’étroits rapports, et en tout cas se « reconnaissaient » entre elles, liées qu’elles étaient par un secret commun. De ce fait, les alliances entre leurs enfants -parfois très jeunes- étaient très fréquentes, allant même jusqu’à la pratique de l’endogamie. Sans doute n’est-ce pas un hasard si Montaigne a confié la publication de ses Essais à l’imprimeur bordelais Simon Millange, marrane portugais et ami de son oncle Antoine Louppes de Villeneuve.

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  Quoi qu’il en soit, un fait est attesté : les Eyquem tenaient un comptoir depuis des siècles dans le quartier portuaire de la Rousselle, d’où ils expédiaient du poisson salé à l’étranger. Et comme le dit J. Lacouture, Pierre Eyquem de Montaigne, père de Michel, « était encore, aux yeux de beaucoup un « parvenu ». Il tenait la terre de Montaigne (dont il avait embelli le château) de son grand-père Ramon et de son père Grimon, négociants en poisson séché, produits colorants (le pastel notamment) et vins de Bordeaux ». Et cette odeur de poisson traînait encore autour de Montaigne lui-même, bien que Pierre son père eût le premier de la lignée rompu avec le commerce en choisissant les armes, et occupé les hautes fonctions de maire de Bordeaux et vassal de l’archevêque de Bordeaux. : »Jules-César Scaliger, qui d’Agen, observait sans bienveillance l’ascension de ce voisin heureux, traitera encore l’auteur des Essais de « fils de marchand de harengs ». (J. Lacouture).

   Il faut également mentionner que dans toutes les villes portuaires où ils s’étaient réfugiés (à Bordeaux comme à Anvers, Amsterdam,Venise ou Livourne), les « conversos » portugais, brillants commerçants étaient appelés à l’époque, avec tout le mépris que cela comportait, indifféremment et dans toutes les langues correspondantes, « gens de la Nation » (portugaise) ou « gens du négoce » ce qui équivalait à dire « juifs ». Et ceux-ci réussissaient d’autant plus brillamment que leur dispersion dans tous ces ports avait par le fait, créé un réseau commercial d’une puissance sans égal.

https://sites.google.com/site/racinesjuiveseurope/montaigne1 et « Science et avenir » de novembre 2019.

NDLR : Tout ceci comme explication à la démarche actuellement entreprise : elle consiste à ouvrir la tombe de Montaigne pour vérifier l’ADN de cette personnalité historique !

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Tout ça pour savoir s’il est bien lui-même ?

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