La prière d’une grand-mère

Adaptation de l’article de Tuvia Bolton, vu sur fr.chabad.org

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La prière d'une grand-mère

C’est arrivé à New York.

Le téléphone sonna un soir au domicile d’une famille juive orthodoxe avec une mauvaise nouvelle : la grand-mère, âgée de plus de 90 ans, venait de décéder dans la maison de retraite où elle avait été admise quelques mois plus tôt. Elle s’était éteinte calmement, dans son sommeil.

On pleura et organisa rapidement l’enterrement, comme il convient : le lendemain après-midi, toute la famille et de nombreux amis se réunirent au cimetière pour l’inhumation et les condoléances d’usage.

S’ensuivirent les chiva’ (les sept jours traditionnels de deuil). Chacun était invité à se rendre chez les proches de la défunte pour présenter ses condoléances, et prier trois fois par jour.

Les gens entraient, parlaient, évoquaient des souvenirs ; ceux qui n’avaient pas pu se déplacer téléphonaient, parfois de loin…

Pourtant, le troisième jour, un coup de fil retint l’attention de tous.

Un des enfants décrocha le combiné et entendit :

« Allô ? C’est qui ?

– C’est Avi, répondit le jeune garçon, dubitatif.

– Comment allez-vous tous ? Passe-moi ta maman ou ton papa ! Tu ne me reconnais pas ?

C’est Mamie ! Pourquoi personne n’est venu me voir depuis trois jours ? »

Incrédule, son fils prit le combiné : « Maman ? C’est bien toi ?

– Bien sûr que c’est moi ! Pourquoi personne n’est plus venu me rendre visite ces derniers jours ? Vous allez bien ? »

La grand-mère était donc bien vivante ! Toutes les personnes présentes dans la pièce laissèrent éclater leur joie. En moins d’une demi-heure, le fils se rendit à la maison de retraite et expliqua à sa mère, avec autant de tact que possible, ce qui était arrivé. Apparemment il s’était produit une terrible erreur.

On avait bien enterré quelqu’un ! Qui était-ce donc ? Sans doute fallait-il aussi prévenir la famille de cette personne. Tous avaient été si contents de ce renversement de situation qu’on n’avait pas pensé à l’autre personne.

Le fils appela le directeur de la maison de retraite. En entendant cet imbroglio scandaleux, il mena sa propre enquête et découvrit ce qui s’était passé : dans le même bâtiment avait été admise une autre dame du même nom, du même prénom et du même gabarit que la grand-mère. Elle avait en outre à peu près son âge, et elle aussi était une survivante de la Shoah. Il y avait eu confusion d’identité. Sans cesser de s’excuser platement, le directeur décida de prendre à sa charge tous les frais (l’enterrement, la perte des jours de travail, les annonces dans les journaux…).

Il fallait maintenant prévenir la famille de la dame qui avait été enterrée. Son seul enfant habitait non loin de là. Après concertation, c’est le fils de l’ex-défunte qui lui expliquerait la situation. Après tout, son interlocuteur se mettrait sans doute en colère, et on le calmerait en lui assurant que tout avait été fait dans le respect de la loi juive. On lui montrerait la place au cimetière…

Cependant, ils n’étaient pas au bout de leurs surprises. Dès que le fils décrocha le téléphone et entendit qu’on l’appelait depuis la maison de retraite, il s’anima immédiatement :

« Si c’est pour m’avertir que ma mère est morte, n’en faites pas toute une histoire.

Procédez à l’incinération, jetez les cendres où vous voulez et envoyez-moi la facture, d’accord ? »

Atterrés par cette réaction, les membres de cette famille pratiquante décidèrent d’aller le voir. Quelques instants plus tard, ils se présentèrent à son domicile pour lui expliquer que l’incinération est absolument interdite par la loi juive, et qu’un corps doit être purifié, puis enterré selon la tradition. De fait, le judaïsme croit en la résurrection des morts.

Néanmoins, le maître des lieux ne l’entendait pas de cette oreille : non seulement l’incinération coûtait moins chère, mais, selon lui, elle était aussi plus écologique et préservait l’espace. De toute manière, il fallait être réaliste : toutes ces histoires sur D’, les âmes, la résurrection, n’étaient que superstitions. Les hommes ne valent pas mieux que des plantes ou des animaux…

Finalement, ils lui avouèrent la vérité : sa mère était décédée quelques jours plus tôt. Non seulement elle avait été enterrée selon la tradition, mais on avait même déjà respecté quelques jours de Chiva’ en son honneur. Ils allaient même lui préciser qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour l’argent lorsqu’il s’écria : « Comment ? Ma mère a été enterrée ? Je n’arrive pas à le croire ! »

Il prit sa tête dans ses mains, puis la releva avec un regard étrange. Il ferma les yeux et, de manière incompréhensible, se mit à pleurer comme un enfant. Finalement, il se remit de ses émotions. Il demanda un verre d’eau, sécha ses larmes et expliqua : « Ma mère était une survivante de la Shoah. Toute sa famille a été tuée par les Nazis, y compris mon père, et elle avait réussi à s’enfuir avec moi alors que je n’étais qu’un bébé. Nous avons ensuite immigré aux Etats-Unis. Malgré tout ce qui lui était arrivé, elle continuait de croire en D’. Mais moi… je ne voulais pas être différent des autres, et j’ai donc abandonné la pratique du Judaïsme. Elle insistait, elle me suppliait de manger kacher, elle désirait tant que j’épouse une fille juive, Pourtant, je ne voulais pas en entendre parler. Après de longues discussions, je lui ai déclaré sans ambages que tout ceci ne m’intéressait pas, et qu’après ma mort, je souhaitais être incinéré. Je l’ai prévenue que c’était d’ailleurs ainsi que je procéderais pour elle. Je crois que j’étais un peu cruel, mais il fallait bien qu’elle soit plus réaliste et abandonne ses pratiques d’un autre âge. Finalement, nous en sommes arrivés à une sorte de compromis : elle prierait son D’ et, s’Il existait vraiment, Il s’occuperait Lui-même de la faire enterrer ; mais sinon… l’incinération. Rien ne pouvait me faire changer dans ma décision.

« Maintenant, je vois qu’elle avait raison : comprenez-vous ce qui est arrivé ? D’ a écouté ses prières. Elle a donc bien eu le dernier mot ! »

Et il se mit à pleurer à nouveau, presque de soulagement au fond…

Il s’engagea alors à respecter la chiva’, et se mit à étudier le judaïsme intensément…

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