Pour l’Iran, le nucléaire peut seul venger la mort de Soleimani

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Par Jacques BENILLOUCHE  – Temps et Contretemps

                    La première réaction à la mort de Soleimani pouvait être le report du projet de construction de la bombe nucléaire car les Gardiens de la révolution, qui contrôlent totalement le programme nucléaire, se trouvent sans maître d’œuvre charismatique. Mais les Iraniens doivent envisager des représailles à la hauteur du choc de son élimination. Quelques missiles lancés sur des objectifs occidentaux n’apporteraient pas la réponse adéquate et symbolique et ne correspondraient pas au meilleur sentiment de vengeance. Le général Soleimani n’est pas seul à devoir être vengé, mais également le commandant irakien Abou Mahdi al-Muhandis et les cinq autres commandants de la Force Al Qods tués dans la frappe américaine. L’Ayatollah Khamenei a d’ailleurs annoncé qu’«il est important que notre réponse soit forte, grave et claire».

            Soleimani et ses Gardiens de la révolution, étaient les garants de la survie du régime des mollahs et l’assurance que l’épine dorsale de la révolution de 1979 resterait intacte. Les Iraniens pourraient contrebalancer son élimination par une mesure forte, en reprenant rapidement le projet de bombe nucléaire pour garantir la sécurité de l’Iran à l’instar de la bombe coréenne qui protège le dictateur Kim Jong-un. Les Coréens ont prouvé que leur dissuasion était efficace puisqu’elle maintient le régime à l’abri d’une attaque américaine. L’Iran se sent tout à coup vulnérable, fragile et aux abois. Soleimani avait concentré entre ses mains les véritables compétences sécuritaires et militaires au point qu’il n’existe pas, pour l’instant, d’homme fort de son gabarit pour rassurer les mollahs dans leur entreprise d’exportation de l’influence chiite dans le monde.

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            Son successeur, le général Esmail Ghaani, a été nommé mais il lui faudra du temps pour s’imposer et redonner confiance à tous les échelons militaires et politiques du pays. Pour se protéger de ses ennemis, il devra méditer les erreurs de débutant de son prédécesseur qui, après une visite éclair au Liban, a pris un avion commercial pour se rendre en Irak permettant ainsi son identification par des informateurs infiltrés. Les Américains l’ont alors suivi depuis son atterrissage à Bagdad au moment où, à pied, il entrait dans un premier véhicule suivi par l’équipe chargée de la protection d’al-Muhandes ; les deux véhicules ont été frappés alors qu’ils se trouvaient encore à l’intérieur du périmètre de l’aéroport. Une erreur incroyable pour un personnage aussi visé. Il se croyait protégé car les Israéliens l’avaient en ligne de mire depuis 2018 mais les Américains s’étaient opposés à son élimination car il servait encore dans le combat contre Daesh.

            Les choix des représailles iraniennes sont multiples car les objectifs civils et militaires américains dans la région et à l’étranger sont légions. L’Iran peut couler un navire américain avec une centaine de personnes à bord ou même assassiner un officier de haut-rang. Mais cela aura pour effet d’envenimer la situation et pour l’instant il n’est pas sûr que l’Iran soit prêt à en payer les conséquences. Il est fort probable que toute action iranienne n’aurait lieu que dans le théâtre irakien où les Iraniens ont de multiples relais. En revanche, sur le plan stratégique, peu de changements sont à prévoir de la part des alliés chiites, au Liban, en Syrie et en Irak, qui gardent une certaine autonomie et qui attendent la relève.

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            Donald Trump n’envisage pas d’envenimer la situation. D’ailleurs pour calmer le jeu, il a envoyé un message à Téhéran par l’entremise de l’ambassade suisse précisant qu’il «ne souhaite pas la guerre ni une escalade». Mais fin de non-recevoir de l’Iran qui estime qu’il «n’est plus question de négociations avec cette administration ; l’assassinat de Soleimani sera puni». Pour ne pas se déjuger vis-à-vis de leur population sonnée, les Iraniens choisiront probablement une réponse de type nucléaire d’autant plus que Donald Trump a déchiré l’accord en 2018. L’Iran envisage donc de se libérer de l’accord nucléaire de 2015.

            Une autre solution consisterait à laisser planer le doute sur la nature des représailles afin de désorganiser la sécurité des États-Unis, désormais sur le qui-vive sur plusieurs fronts, en imposant des mesures sécuritaires surdimensionnées avec des conséquences financières importantes. L’Iran peut jouer sur le doute. Il a déjà annoncé qu’il ne s’imposait plus de limites pour l’enrichissement d’uranium, tout en restant dans les clous, en n’augmentant pas le nombre de centrifugeuses autorisées par l’accord nucléaire. Il ne peut pas se priver d’une éventuelle solution pacifique négociée par la Russie, la Chine, ou la France et surtout d’une éventuelle levée de sanctions internationales.

            L’incertitude règne sur l’état d’avancement réel de la bombe nucléaire. Certains experts pensent que l’Iran est encore à plusieurs années de sa réalisation ; d’autres estiment qu’il a terminé les essais des différents composants, préparé les matières fissiles et qu’il n’attendait que l’ordre du chef suprême pour assembler la première arme. Une fois la bombe assemblée, l’Iran sera à l’abri d’une invasion américaine. L’incertitude est due au fait que les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ne sont jamais entrés dans les bases militaires iraniennes. Le Mossad, qui a découvert des archives nucléaires, ignore dans le détail les événements postérieurs à 2015. Malgré les sanctions, le financement peut être trouvé car l’argent sale ne manque pas en Iran sachant d’autre part que les installations confidentielles et militaires sont restées hors de portée de toute supervision occidentale.

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            Au départ, le développement de la bombe nucléaire avait pour but de détruire Israël. Mais l’expérience mondiale a toujours prouvé qu’aucun pays, en dehors des États-Unis en 1945, n’avait utilisé la bombe à des fins offensives mais seulement pour assurer la survie du régime face aux menaces extérieures grâce à la dissuasion. Mais l’Iran est imprévisible ; si la guerre économique continue à faire des ravages et si les Mollahs craignent d’être renversés de l’intérieur, alors toutes les possibilités sont ouvertes, même le suicide programmé. Pour Israël, il serait dangereux de minimiser les capacités de nuisance de l’Iran.

            L’utilisation de la bombe ne pourrait pas se justifier car l’élimination de Soleimani n’a pas entraîné de violation de la souveraineté iranienne, et donc ne peut pas être considérée comme une déclaration légale de guerre contre l’Iran. Il s’agit uniquement d’une attaque contre un symbole important de la révolution islamique. Mais le projet nucléaire étant destiné à parer une menace existentielle et à  assurer la survie du régime en Iran, La mort du dirigeant d’Al Qods fragilise ce sentiment de sécurité et pourrait, pour le principe, accélérer le développement de la bombe iranienne.

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