Le sidour de ma mère

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Je t’ai apporté un cadeau pour ton anniversaire » déclara rav Yossef Teller, tout joyeux, à sa jeune épouse Dina, lorsqu’il rentra chez lui…

Elle afficha un air surpris tandis qu’il lui tendait le petit paquet qu’il avait apporté. « Oh, dit-elle, émerveillée, en découvrant son contenu, c’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire ! » C’était un magnifique sidour relié, sur lequel son mari avait inscrit une dédicace en son honneur. Et c’était effectivement le plus beau cadeau qu’il pouvait lui faire…

Elle avait alors 20 ans. Deux années auparavant, en 1922, Dina s’était mariée avec rav Yossef. Ils habitaient dans une petite ville de Hongrie, du nom de Nyíregyháza. Ils y étaient connus pour leur générosité et leur altruisme : leur maison était ouverte à toute personne dans le besoin, et Dina se dévouait corps et âme pour aider des jeunes filles dénuées de tout en vue de leur mariage, ou pour soutenir des gens sans foyer.

Les années passèrent, ils eurent trois enfants : Yehoudith, Yichaï et Idit, qui furent élevés eux aussi dans la bonté et le don de soi.

Leur vie tranquille fut subitement balayée par l’enfer de la Seconde Guerre mondiale. Chaque jour amena d’abord son lot de brimades. Les enfants Teller souffrirent, comme tous les autres enfants juifs, du mépris et des actes de dérision à l’école, avant que ces établissements ne soient purement et simplement fermés aux Juifs.

Les restrictions et les persécutions se succédèrent les unes aux autres. Il fut interdit aux Juifs de s’asseoir dans les jardins publics, d’utiliser des moyens de transport publics puis de se rendre dans les magasins. La situation économique devint désastreuse. Fuir ? Mais où… ? Il n’y avait nulle part où aller. De temps à autre, des goyim débarquaient dans les maisons juives et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, en toute impunité. Dina, rav Yossef et leurs enfants parvinrent à survivre grâce à une vache et à son lait, mais elle fut bientôt confisquée elle aussi.

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Yichaï, qui n’avait alors que quinze ans – enfant doué et délicat, aimé de tous –, comprit que dans de telles circonstances, il devait apprendre un métier pour assurer la subsistance à sa famille : il devint tailleur – métier qui lui sauva la vie par la suite, dans les camps de concentration.

Juifs hongrois

En un jour sombre, le 17 mars 1944 [NDLR : Car le judaïsme hongrois a été épargné longtemps, en particulier du fait des diverses tractations visant à le sauver], tous les Juifs furent jetés dans des camions par les Nazis. Dina vit sa propre mère, Yaffa, poussée sauvagement dans le véhicule, blessée par la violence des coups et succomber ensuite à cause de ce traitement infâme.

Ce fut le début d’une longue période de souffrances et d’horreur. Ils furent parqués dans le ghetto, vivant dans une promiscuité terrible, des conditions d’hygiène des plus atroces, et souffrant de la faim et de la soif. Mais les Allemands visaient à détruire le peuple juif au plus vite, et Yossef, sa femme et ses enfants furent rapidement transférés à Auschwitz.

Durant toute cette période, Dina avait trouvé du réconfort dans la lecture du sidour offert par son mari, qu’elle avait réussi à cacher et à emporter partout avec elle ; mais au moment de monter dans le train, elle dût s’en séparer. A leur arrivée au camp de la mort, Dina, Yossef, et leur plus jeune fille âgée de 16 ans furent envoyés aux chambres à gaz. Les deux autres enfants survécurent, de manière miraculeuse. Yichaï fut à plusieurs reprises envoyé à la mort, mais à chaque fois, en fut sauvé.

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Il n’abandonna jamais l’éducation qu’il avait reçue à la maison : même dans ces terribles circonstances, il fit tout pour aider les enfants affamés du camp, en leur procurant tout ce qu’il pouvait trouver comme nourriture supplémentaire. Il parvint même à mettre tous les jours les tefilines, dans son bloc à Auschwitz !

Après la guerre, Yichaï se rendit en Terre sainte, et se maria. Il partit ensuite s’installer au Canada, où naquirent ses quatre enfants, puis ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. En 1974, Yichaï effectua un voyage en Hongrie, à Budapest.

La grande synagogue de Budapest

Le Chabbath, il se rendit dans la grande synagogue de la ville, un monument immense, mais cependant très peu fréquenté. Le responsable de la synagogue s’adressa à la personne qui était assise à côté de lui, également un étranger, en lui remettant un sidour : « Un cadeau en souvenir de votre passage ici ». Yichaï voulut en obtenir un également, promettant d’apporter un don à la synagogue. Le gabaï partit chercher un vieux sidour et le lui remit. A la fin de la prière, Yichaï enfouit le livre dans un tiroir, avec l’intention de le récupérer après Chabbath. Le soir, il fit un don confortable à la synagogue, et retourna à l’hôtel en possession du sidour. Sans même y penser, il le rangea dans ses bagages, le ramena chez lui au Canada, et l’oublia dans un placard….

Vingt-sept ans plus tard, en 2001, Yichaï et son épouse décidèrent de revenir en Terre sainte. Ils préparèrent leurs affaires, et ce faisant, Yichaï retrouva le vieux sidour, reçu un jour à la synagogue de Budapest.

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Nostalgique, il se mit à feuilleter ses pages usées, et finit par découvrir les quelques lignes d’écriture régulière inscrites sur la page de garde. Il poussa alors un cri qui ébranla toute la maison ! Sa femme, affolée, accourut et le trouva dans la chambre, tremblant d’émotion. Il ne put émettre le moindre son, mais lui montra le sidour et la dédicace :

 

« A ma chère femme Isabelle (Dina), pour son 20e anniversaire, de la part de ton mari Yossef, 24 décembre 1924. »

Nyíregyháza était une ville fort éloignée de la capitale, mais visiblement, les livres saints éparpillés dans les communautés de Hongrie et sauvés de la tourmente, avaient dû être réunis après la Shoah et rassemblés dans la grande synagogue de Budapest. La Providence divine avait voulu que ce soit précisément entre les mains de son fils que tombe le sidour de Dina!

Des années plus tard, Yichaï eut le plaisir d’avoir une petite-fille qui reçut le nom de sa mère, Dina, et c’est avec émotion qu’il lui transmit ce sidour, qui avait tant compté pour sa propre mère.

Yichaï est décédé à Tou biChevat, voici deux ans.

 

Par Mordekhai Azoulay

Kountrass numero 173

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