Tichri : la justice et le pardon

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Tichri - la justice et le pardon

« Tout ce qui vient en septième position est privilégié» (Wayiqra Rabba 29,11)… ainsi en est-il dela septième année qui est celle de la Chémita, de la septième Chemita qui est celle du Yovel, du septième jour qui est le Chabbath, enfin du septième mois de l’année ; Tichri, comme il est dit : Le premier du septième mois aura lieu un repos saint (Wayiqra/Lévitique 23,24). Le septième mois est celui qui, de toute l’année, comporte le plus de jours chômés, depuis Roch haChana jusqu’à Sim’hath Tora et de même les prescriptions accompagnant chaque fête y sont les plus nombreuses. C’est aussi le mois où le Créateur juge ses créatures, tout en leur laissant la porte ouverte au repentir.

«Il n’y a pas eu pour Israël de meilleurs jours que le quinze du mois de Av et le jour de Kippour.» Cette citation de rabbi Chim’on ben Gamliel est rapportée (dans la Michna de Ta’anith 26b). Le Talmud (id. 30b) s’interroge ensuite sur les motifs qui poussent rabbi Chim’on ben Gamliel à qualifier ainsi la journée du quinze Av. Quant aux raisons de définir le jour de Kippour de la sorte, elles semblent claires dès le départ : il s’agit du jour où la faute du Veau d’Or ayant enfin été expiée, le peuple juif a pu recevoir la seconde version des Tables de la Loi. Dans une explication plus longue qu’à l’accoutumée, Rachi tente de reconstituer le fil des événements qui ont précédé ce jour, afin de prouver que Yom Kippour coïncide effectivement avec le don des Tables de la Loi le 17 du mois de Tamouz : Moché descend du mont Sinaï, et c’est alors qu’il brise les premières Tables ; le lendemain, il détruit le Veau d’Or et juge ceux qui ont fauté ; ce n’est que le 18 que Moché remonte sur la montagne afin d’obtenir grâce pour le peuple il y demeure à nouveau 40 jours à prier pour Israël et encore 40 jours pour recevoir les Tables. Un rapide calcul permet à Rachi d’établir que la période des 80 jours a pris fin le matin-même de Kippour. De ce jour, la Guemara dans Ta’anith retient qu’il a été celui du pardon et de l’indulgence, car c’est « dans la joie et d’un cœur entier que le Saint béni soit-il a consenti effectivement à effacer nos fautes » (Rachi Chemoth/Exode 33,9). Et Rachi de conclure (Ta’anith) que c’est en souvenir de cette journée particulière que la Tora a fixé le jeûne de Kippour au dix du mois de Tichri.

Citant également la Guemara dans Ta’anith, rav Israël Salanter s’applique à mettre en valeur un autre aspect de l’enseignement de nos Sages, montrant en fait comment la citation précédente de rabbi Chim’on ben Gamliel est également valable pour nous.

Cet enseignement a également une signification pratique pour nous. Il serait intéressant de mentionner en introduction la Michna dans Yoma (85b) qui rapporte que Kippour et la Techouva effacent les fautes du Juif. La Guemara (86b) de ce même traité ajoute qu’il est certaines fautes particulièrement graves pour lesquelles le pardon n’est octroyé à l’individu qu’à l’issue d’épreuves supplémentaires. Toutefois, là encore, il demeure nécessaire de faire auparavant Techouva car le pardon définitif ne saurait prendre place sans l’étape préliminaire du jeûne et du repentir. Qui plus est, la Techouva et Kippour présentent l’avantage de préserver le fauteur jusqu’à ce que tout soit effacé. C’est dans ce contexte que rav Israël Salanter souligne l’importance capitale pour chaque être de s’engager à Kippour ; fût-ce très modestement ; à ne pas récidiver dans la faute, de manière à garantir un bon déroulement de l’année. C’est en effet de l’engagement pris le jour de Kippour que dépendra la réussite de l’année qui doit venir. Il n’est donc pas de jour plus propice dans l’année que celui de Kippour, car il n’est pas non plus de jour dans l’année où l’on puisse faire meilleur commerce et réaliser de meilleurs bénéfices pour soi-même que ceux-là (Or Israël, chap. 8).

LA PERIODE DE REPENTIR

Il est difficile de saisir même de manière superficielle la signification d’une fête telle que Yom Kippour, sans évoquer cette période particulière de l’année dans laquelle s’insère ce jour saint entre tous. Une telle évocation ne peut se faire sans tenter d’élucider les raisons même dela proximité entre Roch haChana et Yom Kippour.

De nombreux commentaires se sont d’ailleurs penchés sur ce problème, suscitant une discussion qui touche aux fondements mêmes de la Création la Michna dans Roch haChana (16a) enseigne qu’il existe quatre moments particuliers dans l’année où le monde passe en jugement devant le Tout-puissant. Ainsi à Pessa’h, le sort de la moisson pour l’année est fixé sept semaines plus tard, tandis que le peuple juif tout entier célèbre la fête de Chavou’oth, c’est l’avenir des fruits de l’arbre qui est décidé ; le jour de Chemini ‘Atséreth, c’est le tour de l’eau. Quant à Roch haChana, tous les êtres défilent devant Lui comme les membres d’un seul troupeau, ainsi qu’il est écrit « Il a formé le cœur à tous, et Il observe leurs actes ». Une constatation s’impose les autres fêtes mettent uniquement en jeu du blé, des fruits et de l’eau, qui ne sont que des produits ou éléments dont l’être humain se sert pour subvenir à ses besoins. Il est important de préciser à cet égard que les éléments de la nature mentionnés dans la Michna sont en fait ces mêmes éléments dont il est spécifié au début de Beréchith qu’ils ont été créés à l’intention même de l’homme. Ainsi il est dit à propos des fruits de la terre et de l’arbre : « Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence, et qui est à la surface de la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture (Beréchith/Genèse 1,29). Quant à l’eau de pluie, voici la manière dont Rachi commente l’un des versets de la Tora qui figure un peu plus loin (id. 2,5) : « Pour quelle raison n’avait-Il pas fait pleuvoir ? C’est parce qu’il n’y avait point d’homme pour cultiver la terre et apprécier les bienfaits de la pluie. Lorsque l’homme est arrivé, il comprit que le monde a besoin de pluie, et il pria pour qu’elle arrive. La pluie est alors tombée, et a fait pousser arbres et végétaux « .

Cependant, Roch haChana se démarque des autres fêtes dans la mesure où c’est bel et bien de l’homme, projet ultime de la Création, dont il est question ce jour-là. L’enseignement de la Michna met donc en valeur le rôle prépondérant de Roch haChana par rapport aux autres fêtes. Le Maharal (rabbi Yehouda Liwaï ben Betsalel de Prague, 16 s.) reprend cette idée en comparant l’année à un arbre dont Roch haChana et Kippour constituent les racines (‘Hidouché Hagadoth – Roch haChana 16a) tandis que les autres fêtes s’apparentent plutôt aux branches qui en sont issues. Quant à rabbi Méïr et rabbi Yehouda, qui sont on désaccord avec la Michna, ils soulignent le caractère central des fêtes du début de l’année de façon encore plus frappante. Le premier affirme que même les semences, les fruits de l’arbre et l’eau, cités dans la Michna, sont jugés le jour de Roch haChana, l’aboutissement du jugement ayant lieu à Kippour. Le second reconnaît que certes, pour ces derniers, le sceau du verdict est appliqué à Pessa’h, Chavou’oth et Souccoth, mais c’est bien le jour de Roch haChana que la nature tout entière est jugée (Roch haChana 16a). Quant à notre Michna, si elle nous enseigne que le sort des produits de la terre et de l’arbre est déterminé à des périodes distinctes de l’année, cela ne signifie pas pour autant que les quantités que l’homme pourra manger au cours de l’année à venir sont fixées parallèlement.

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Rabénou Nissim (le Ran) explique en effet (ad loc) que ce dont il est question au cours des trois fêtes périodiques, c’est uniquement la quantité globale des fruits, d’eau et de semence qui sortira de la terre. Toutefois, c’est à Roch haChana et à Kippour que la part dont chacun pourra disposer au cours des douze mois à venir est attribuée. C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre la Guemara dans Baba Batra (4b) lorsqu’elle enseigne que c’est à Roch haChana qu’on fixe le revenu de chacun. D’après le Ran, ce n’est pas seulement le sort de l’homme dans ses grandes lignes qui est décidé à Roch haChana, mais aussi son avenir dans les moindres détails, avec tous les événements qui marqueront son existence au cours de la nouvelle année.

Il reste toutefois une question essentielle sur laquelle le Ran semble s’interroger avec beaucoup d’insistance pourquoi est-ce à ce moment précis de l’année qu’a lieu le jugement de l’homme ? En ce qui concerne les divers éléments de la nature, il est plus aisé de comprendre pourquoi le verdict est prononcé à telle ou telle fête. Pessa’h tombe en effet durant la saison propice à la moisson ; les différentes céréales, après avoir été arrosées durant les longs mois de l’hiver, sont enfin sur pied, prêtes à être récoltées ; pour faire place à la prochaine moisson. Selon le Maharal, c’est lorsqu’une espèce prend toute sa consistance et atteint, le sommet de sa croissance que le Créateur se penche sur elle pour la juger ; c’est alors qu’il décide de ce qu’il adviendra non seulement des semences déjà plantées, mais aussi des fruits à venir. C’est pour cela que le ‘Omer, prémices au ramassage de la moisson, est amené le deuxième jour de Pessa’h. Nous espérons par cette offrande assurer l’abondance des fruits futurs, ainsi que rabbi ‘Aqiva le confirme (Roch haChana 16a) Pourquoi la Tora nous a-t-elle ordonné d’apporter l’Omer à Pessa’h ? Car Pessa’h est le temps dela moisson. Ainsi le Saint béni soit-il a dit : « Apportez devant moi le ‘Omer, afin que la moisson soit bénie ». Cette même autorité s’exprime d’une manière similaire à propos de Chavou’oth , où le Saint béni soit-il nous dit : « Apportez devant Moi l’offrande du pain, afin que les fruits de l’arbre soient bénis« , et Souccoth où il est prescrit d’amener les libations d’eau, afin que les pluies qui débutent en cette saison puissent être elles aussi abondantes.

Toutefois, concernant Roch haChana et Kippour, rien en apparence ne nous indique que cette période plutôt que toute autre dans l’année vise plus spécifiquement l’homme. En vérité, si l’on veut comprendre en quoi cette période concerne l’homme plus particulièrement, ce n’est pas dans les changements climatiques qu’il faut chercher une réponse. Les jours dont il est question ici ne coïncident pas non plus avec une étape particulière dans la croissance naturelle de l’homme et son évolution. Il faut, pour en saisir le sens, se rapporter aux événements comme la Création du monde et la traversée du désert par Israël.

Le Ran rapporte une discussion entre rabbi Yehochoua’ et rabbi Eli’ézer (Roch haChana 10b), concernant la date de la Création du monde. Selon le second, c’est en Tichri que le monde a été créé, et c’est le premier jour de ce mois que l’homme a été placé sur terre. Un simple calcul permet ainsi de dater le premier jour de la Création au vingt-cinq du mois d’Eloul, justifiant ainsi certaines coutumes où l’on lit les Séli’hoth à partir de ce jour, mentionnées par le Ran lui-même. Lorsque rabbi Eli’ézer affirme que la Création a eu lieu en Tichri, il souligne en fait son accomplissement suprême avec l’apparition de l’être humain. Le Midrach (Wayiqra Rabba chap. 29) rapporte que celui-ci a fauté le jour-même de sa naissance, à la dixième heure, tandis que le jugement consécutif à la faute a eu lieu l’heure suivante. C’est ainsi que ce qui a été pour Adam non seulement le jour de sa création mais aussi celui de son jugement a été fixé pour la postérité comme jour du jugement de l’humanité tout entière. Quant à la fête de Kippour, elle est le fruit du ‘Hessèd, de la bonté, dont le Tout-puissant a voulu faire preuve vis-à-vis de son peuple, Israël, afin d’atténuer le Din, le jugement. Pour rabbi Yehochoua’ toutefois, ces explications ne sont pas satisfaisantes, car ce maître éminent soutient que c’est au cours du mois de Nissan que le monde a été créé. Et le Ran de rappeler alors que le 10 du mois deTichri est le jour du pardon et de l’indulgence, celui où la faute du Veau d’Or ayant été expiée, le peuple Juif a pu recevoir définitivement les Tables de la Loi. Selon le Ran, le pardon a peut-être été progressivement accordé à Moché et au peuple à partir de Roch haChana. Ainsi, dans l’optique du Ran, qui se fonde sur rabbi Yehochoua’, le Tout-puissant a-t-il voulu juger son peuple durant une période faste, celle du pardon et du repentir, afin de lui permettre de revenir de ses actes et d’annuler ainsi la sentence. Si le lien qui unit Kippour et Roch haChana fait l’unanimité, la nature de ce lien est l’objet d’une discussion portant sur la définition même de toute cette période selon rabbi Eli’ézer, le mois deTichri est d’abord celui de la justice, en souvenir du jugement qui s’est déroulé au moment de la Création, le pardon et l’indulgence devant suivre nécessairement, tandis que pour rabbi Yéhochoua’ ce sont avant tout le pardon et l’indulgence qui déterminent cette période, le jour-même du jugement étant fixé en fonction du reste. Malgré une contradiction apparente, la justice et le pardon sont pourtant deux aspects d’un seul et même sentiment d’amour que D’ témoigne à la Création en général, et au peuple d’Israël en particulier. Rav Sim’ha Zissel Ziv (appelé aussi le « Saba de Kelm ») explique (in ‘Hokhma ou Moussar, II, p. 1) que cet amour divin est beaucoup plus fort que l’amour que chaque homme porte à sa propre personne, sentiment qui n’est en fait que l’émanation de l’amour divin à un niveau bien plus infime. Quant à l’univers, si la première intention du Saint béni soit-il a été de le faire fonctionner en vertu du principe rigoureux du Din, ainsi que Rachi l’enseigne dans Béréchith (1,1), c’est parce qu’en réalité l’application du Din constitue le plus grand ‘Hessèd que l’on puisse faire à l’homme. Seul le Din, la rigueur, peut en effet rendre l’homme méritant et lui permettre d’obtenir la récompense future de plein droit. Lorsque le Tout-puissant a constaté que le monde ne pouvait subsister par le Din uniquement, il a introduit la notion de ‘Hessèd, caractérisée par la fête de Yom Kippour.

LES TROIS LIVRES

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Lorsqu’arrive le jour du Din, trois livres sont ouverts pour y inclure l’humanité toute entière (Roch haChana 16b). Le Livre de la Vie où les Justes sont inscrits à Roch haChana, celui de la Mort où tous les mécréants sont inscrits ce même jour, enfin le livre où figurent les noms de ceux qui, n’étant ni bons ni mauvais, voient leur sort suspendu jusqu’à Kippour. Si ces derniers, appelés Bénonim, font Techouva et changent leur voie, ils pourront rejoindre le camp des Justes. Sinon, ils devront partager le sort des mécréants. Le Rambam indique (Hil. Techouva 3,1 et 2) que ce qui est vrai du Din pour l’individu est également valable pour chaque nation ainsi en fut-il de Sodome et de Gomorrhe, détruites comme un seul homme en raison de leurs iniquités. Jusqu’à nos jours, nous n’avons pas d’autres raisons pour expliquer la disparition de certains Etats dont le caractère invincible semblait pourtant acquis et universellement reconnu la veille même de leur écroulement subit.

Quant à la définition des trois catégories énumérées jusqu’ici, le Rambam dans Hilkhoth Techouva (idem) la résume de la manière suivante : « Celui dont les actions méritantes sont supérieures aux fautes est appelé un juste. Celui dont les fautes sont supérieurs aux actions méritantes est appelé mécréant. Celui dont les actions se repartissent en parts égale est appel bénoni.» Le Rambam précise que même le pire mécréant possède à son actif (les bonnes actions), tandis que le plus grand des saints a lui aussi commis des fautes. Cependant, affirme le Maharcha (rabbi Chemouël Edelis, 16ème – 17ème siècle) (Roch haChana 16a), il n’est pas de pire mort pour le Racha’ que le sursis qui lui a été accordé dans ce monde-ci, car en prolongeant sa présence sur terre, il perdra tout le crédit qu’il avait accumulé de par ses bonnes actions. A l’opposé, la mort du Tsadiq/juste constitue pour lui l’expiation nécessaire qui lui permettra d’effacer ses fautes et de jouir sans entraves de la vie future promise aux hommes inscrits dans le Livre des Vivants. C’est ainsi qu’en voyant rabbi Eli’ézer agonisant sur son lit de mort, rabbi ‘Aqiva s’emplit d’une joie qui stupéfia l’assistance (Sanhédrin 101a). A ceux des disciples de rabbi Eli’ézer qui le questionnèrent sur son attitude, il répondit sans hésiter «Tant que je n’ai pas vu le vin de mon rav devenir aigre, son lin frappé par la nature, son huile s’abîmer et son miel se perdre, je me suis dit que peut-être mon rav ; D’ l’en préserve a-t-il reçu toute sa récompense dans ce monde-ci. Maintenant que je vois mon rav sujet à la souffrance, je suis rassuré. » A rabbi Eli’ézer qui lui demandait en quoi il avait failli aux règles de la Tora, rabbi ‘Aqiva répondit par le verset suivant : « Il n’est pas de juste sur terre qui n’ait pas fauté.»

LA VALEUR DES FAUTES

L’évaluation des fautes et des actions méritantes ne s’effectue pas en fonction de leur nombre, mais en tenant compte dela grandeur ou dela gravité de chacune des actions commises. Comme l’explique le Rambam (idem), il se peut qu’une bonne action ait le poids de plusieurs fautes, de même qu’une seule faute peut être considérée comme l’équivalent de plusieurs Mitswoth. Par l’exemple qu’il donne dans son Or Israël (chap.8), rav Israël Salanter illustre clairement ce principe fondamental du Din : ainsi deux actions parfaitement similaires peuvent-elles être perçues comme étant d’une valeur totalement différente. Celui qui s’adonne à l’étude pendant une heure dans de bonnes conditions et sans que sa nature ne s’y oppose, recevra certes une rétribution, mais elle sera plus grande lorsqu’il étudiera une heure au prix de grosses difficultés. De même celui qui enfreint l’interdit avec légèreté sera sanctionné avec plus de sévérité que s’il n’avait pas joui de l’interdiction, acte dont il devra rendre compte aussi bien entendu.

La mesure de l’effort fourni dans la réalisation d’une Mitswa ou a contrario le niveau de jouissance dans la transgression ne sont que l’un des nombreux critères pris en considération dans l’évaluation des actes. C’est pourquoi le Rambam conclut que le calcul qui permet de classer chacun dans l’une des trois catégories dont la Guémara nous révèle l’existence n’est pas du ressort de l’homme. Seul le Créateur du Ciel et de la Terre dispose des instruments nécessaires pour se livrer à une appréciation générale.

LA RESPONSABILITE COLLECTIVE

Cela ne signifie pas pour autant que l’on soit dispensé de toute introspection quant aux actes commis dans le passé. Une telle introspection n’est pas seulement dans le domaine du possible, elle constitue le minimum exigé de chaque Juif, en particulier durant toute la période dont il est question ici. Cependant, il ne s’agit pas de se livrer à toutes sortes de calculs qui, comme nous l’avons dit, ne sont pas du ressort de l’homme. La Guemara dans Qidouchin (40b) donne au Juif une direction à suivre s’il veut traverser avec succès l’épreuve du Din. Chacun, enseigne la Guemara, doit s’imaginer que ses actes se répartissent également entre bonnes et mauvaises actions, au point d’être convaincu que toute Mitswa qu’il a l’occasion d’accomplir est susceptible de faire pencher la balance du bon côté, tandis que toute faute aurait l’effet contraire. De même la Guemara demande-t-elle que le monde entier soit perçu par chacun d’entre nous d’une manière similaire, à savoir que les actes commis par l’ensemble de la collectivité représentent eux aussi deux parts égales si bien que toute action entreprise par tout homme peut avoir des répercussions sur l’univers entier. Prônée par les textes, cette optique a pour but de développer en chaque Juif une notion de responsabilité non seulement par rapport à lui-même, mais aussi vis-à-vis de l’ensemble de la communauté.

Une telle règle de conduite vaut pour toute l’année. Toutefois il est un deuxième enseignement à tirer de la Guemara qui concerne de manière plus spécifique la période de Kippour et de Roch haChana à défaut de pouvoir se situer par rapport aux trois catégories déjà mentionnées, la Guemara demande à chacun d’aborder les fêtes du début de l’année en se considérant dès le départ comme un bénoni. Une telle perception de soi-même amène alors la personne à considérer que son sort demeure suspendu jusqu’au jour de Kippour, lui permettant ainsi de prendre conscience de la nécessité absolue de se repentir. Devenue la condition essentielle de toute réussite, la Techouva pourra aussi annuler la sentence qui aurait pu frapper le fidèle.

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LE MAL SPIRITUEL

Rav Sim’ha Zissel compare le mécréant à une personne qui, atteinte d’une maladie mortelle, devient totalement inconsciente face au mal qui la dévore (‘Hokhma ouMoussar I, p. 82). Dans le domaine profane, celui qui est atteint d’une maladie dangereuse et ne cherche pas à enrayer le fléau est considéré par son entourage comme déjà mort. Personne, par exemple, ne se risquerait à entreprendre un projet à long terme en collaboration avec un tel malade. Seul l’espoir de vivre et la volonté de vaincre la maladie peuvent ramener celui qui semble perdu dans le monde des vivants. A plus forte raison, souligne rav Sim’ha Zissel, en-est-il ainsi pour les maladies de l’âme. Concernant les maux qui peuvent affecter le corps humain, ses défenses naturelles poursuivent malgré tout la lutte contre la maladie même si le malade lui-même demeure apparemment passif. S’agissant des maladies de l’âme, les forces de la nature humaine s’allient au contraire à la maladie, empêchant la victime de parvenir à cet état de bonne santé spirituelle défini ainsi par le Saba de Kelm : pouvoir servir son Créateur en suivant les préceptes de la Tora. C’est en se servant de cette allégorie que rav Sim’ha Zissel décrit la condition caractéristique du Bénoni : celui-ci a réussi à maintenir dans sa conduite un équilibre qui lui permet de limiter l’emprise du mal. Bien qu’étant touché par le fléau, le Bénoni reste néanmoins conscient de la menace qu’il représente et envisage au moins la possibilité de lutter contre son mal. Les étapes qui mènent à la Téchouva sont celles-là mêmes qui lui permettront de sortir victorieux en expulsant la maladie.

L’IMPACT DE LA TECHOUVA

Il est difficile d’aborder le concept du Din sans évoquer au moins l’impact de la Techouva, tant l’aboutissement du Din est conditionné par le repentir. La Techouva constitue en fait ce qu’il y a de plus spécifique dans l’élaboration du Din, rendant la justice divine différente de toute autre forme de justice, ainsi que du comportement humain en général. L’essentiel de cette différence est d’ailleurs exprimée par la Guemara (Yoma 86b) de la manière suivante Rabbi Yits’haq cite cet enseignement rapporté en Erets Israël au nom de Rabba bar Mari : «Combien les critères du Tout-puissant sont différents de ceux de l’homme ! Si quelqu’un provoque son camarade, il n’est pas sûr que ce dernier puisse un jour se réconcilier avec lui ; et même s’il y a réconciliation, il n’est pas sûr que ce soit simplement au moyen de paroles, peut-être faudra-t-il y mettre de l’argent. Il n’en est pas du tout ainsi avec le Saint béni soit-il, car lorsque l’homme faute en cachette, il accepte de se réconcilier avec lui par l’intermédiaire de paroles… et lui en est même reconnaissant !»

Cette reconnaissance dont il est question en maints endroits dans la Guemara s’exprime par le fait qu’au-delà du pardon qu’Il nous accorde, le Tout Puissant cherche même à récompenser celui qui s’est repenti. C’est ainsi que la Guemara dans Yoma (86b) enseigne au nom de Rech Laqich deux thèses apparemment contradictoires si la première affirme que la Techouva transforme les fautes commises volontairement en de simples inadvertances, la seconde nous apprend que la Techouva transforme les fautes en bonnes actions ! La Guemara conclut que le premier enseignement concerne celui qui a fait Techouva par crainte de la punition, tandis que l’enseignement suivant parle d’une Techouva motivée par l’amour du Tout-puissant. Ce texte est à rapprocher de la position de rabbi Abahou dans Berakhoth (34b), lequel enseigne la supériorité du Ba’al Techouva par rapport au Tsadiq. Le Maharal précise (Netiv haTechouva chap. 7) qu’il ne s’agit pas pour autant d’en déduire que le roi David, qui avait atteint le niveau de Ba’al Téchouva, était supérieur à Moché, considéré comme un Tsadiq, car les actions de ce dernier étaient inégalées.

C’est lorsque le degré atteint dans la réalisation des Mitswoth est le même, que le Ba’al Techouva occupe la première place. Les enseignements de Rech Laqich et de rabbi Abahou semblent mettre en relief un aspect particulier de la Techouva /le repentir n’efface pas seulement ce qui a été mais tend à transformer le négatif en quelque chose de positif.

Le Maharcha tente toutefois de nuancer cette manière de concevoir les choses. Dans un premier commentaire qui se rapporte à Rech Laqich dans Yoma, ce grand maître du XVII siècle affirme que si la Guemara enseigne que les fautes commises deviennent des actions méritoires, il ne s’agit pas pour autant d’une transformation des fautes à proprement parler, mais plutôt d’un rajout de Mitswoth provenant d’une Techouva suscitée par amour ; ce repentir implique en effet un dépassement de soi tel qu’il entraîne dans son sillage une quantité de bonnes actions, dont on peut dire qu’elles sont l’émanation de la Techouva et non des fautes commises. Si le Maharcha revient ensuite sur cette première interprétation pour finalement reconnaître que ce sont les fautes elles-mêmes qui grâce à la Techouva deviennent source de mérite, il continue néanmoins d’affirmer dans Berakhoth que le Ba’al Techouva mentionné par rabbi Abahou n’est pas celui qui a fauté mais celui qui avait seulement eu l’intention de commettre la faute. La plupart des commentateurs demeurent en désaccord avec le Maharcha sur ce point et le Rambam lui-même conclut dans Hilkhoth Techouva (7,4) que le Ba’al Téchouva dont il est question dans Berakhoth est bel et bien celui qui a enfreint les commandements de la Tora. Sans aller jusqu’à évoquer cet aspect de la Techouva où le fauteur se retrouve dans une position plus élevée que celle du Tsadiq, le Ram’hal (rabbi Moché ‘Hayim Luzzatto, 18ème siècle), dans son Messilath Yecharim (chap. 4) explique que le simple effacement des fautes commises constitue de la part du Créateur l’accomplissement du ‘Hessed sous sa forme la plus grande qui puisse avoir lieu. Il implique en effet une situation, inconcevable autrement, où le déracinement de la volonté qui mène à l’action est considéré comme un déracinement de la mauvaise action elle-même. Ainsi la sentence prononcée à Roch haChana à partir des faits qui se sont produits se voit vidée de toute sa substance, entraînant du même coup l’annulation du Din. Rav Sim’ha Zissel rappelle que le peuple d’Israël dans son ensemble est promis à la vie. Ainsi le meilleur moyen pour chaque Juif de traverser l’épreuve du Din est d’appartenir à cette communauté des Juifs dont Israël entier s’enorgueillit. Et il sera alors digne des paroles de la Guemara dans Yoma (86b) Tu aimeras l’Eternel ton D’, c’est-à-dire que le Nom Céleste se fera aimer par toi. Que la personne lise et étudie la Tora, fréquente les Talmidé ‘Hakhamim et que son rapport avec autrui s’effectue dans la douceur. Que disent les gens sur lui ? heureux son père qui lui a enseigné la Tora,heureux son rav qui lui a enseigné la Tora… Heureux celui qui étudie la Tora…

 

Par le rav Chelomo Bloch

Kountrass Magazine nº 48 – Tichri 5755 / Septembre 1994

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