L’invasion de l’Ukraine par la Russie provoque un élan de soutien inédit envers l’armée parmi les jeunes Juifs ; beaucoup ont néanmoins du mal à accepter les crimes du passé ou le racisme actuel d’extrême-droite
Au sommet d’une colline surplombant la ville de Sonthofen, aux confins des Alpes bavaroises, s’élève une ancienne école autrefois destinée à former la future élite nazie. Depuis 1956, ce bâtiment sert de base à la Bundeswehr – l’armée allemande. À quelques rues de là se trouve une caserne construite en 1936 pour les unités de montagne de la Wehrmacht.
Aujourd’hui, cette caserne accueille une école de la Bundeswehr spécialisée dans la lutte contre les menaces chimiques, biologiques, radioactives et nucléaires. C’est là qu’est stationné le lieutenant Levi, l’un des quelque 300 soldats juifs qui servent dans l’armée allemande.
« Je ne peux évidemment pas ignorer l’histoire de ce lieu », déclare ce biologiste de 33 ans, qui a demandé à être désigné par un pseudonyme en raison de la nature confidentielle de son travail pour l’armée.
Pour Levi, la Bundeswehr est l’armée d’une Allemagne libre et démocratique. « La Bundeswehr ne s’inscrit pas dans la tradition du nazisme », affirme-t-il.
L’ancienne école nazie, note-t-il, s’appelle désormais la Generaloberst-Beck-Kaserne, du nom de l’un des participants à la tentative d’assassinat qui a visé Hitler le 20 juillet 1944.
« C’est un exemple de cette double réalité avec laquelle il faut savoir vivre », conclut Levi.

Né en Estonie, Levi est arrivé en Allemagne avec sa famille au début des années 1990, en tant que réfugié juif. Deux de ses arrière-grands-pères avaient trouvé la mort en combattant les nazis dans les rangs de l’Armée rouge.
Quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, Levi se définit comme un « Allemand juif ». C’est à ce titre qu’il souhaite défendre son pays et les valeurs qu’il incarne.
Longtemps après la Seconde Guerre mondiale, l’idée qu’un Juif puisse servir dans l’armée allemande en tant qu’officier était inconcevable au sein de la communauté juive d’Allemagne. Mais aujourd’hui, face à une pression nationale croissante en faveur du rétablissement du service militaire obligatoire et suite aux appels lancés par un responsable de la communauté juive invitant ses membres à « faire leur part » pour le pays, cette idée n’est plus taboue.
La Bundeswehr a été fondée en 1955, seulement dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle la Wehrmacht a joué un rôle déterminant dans l’extermination de six millions de Juifs. Si la nouvelle armée ouest-allemande avait rejoint l’OTAN et s’était engagée à respecter les valeurs démocratiques, elle n’avait pas pour autant rompu définitivement avec le passé : la quasi-totalité des quelque 15 000 officiers de la nouvelle Bundeswehr avaient auparavant servi dans la Wehrmacht, et environ 300 d’entre eux avaient été membres de la Waffen-SS.

La petite communauté juive des débuts de la République fédérale se composait principalement de survivants des camps de concentration, ainsi que d’une poignée de Juifs de retour d’exil. À l’époque, il était presque inconcevable que ceux-ci, ou leurs enfants, puissent un jour servir à nouveau dans une armée allemande ; ils n’y étaient d’ailleurs pas tenus. Les Juifs persécutés sous le régime nazi et leurs descendants bénéficiaient d’une exemption. Jusqu’en 2011, année de la suppression du service militaire obligatoire, ils étaient dispensés de la conscription.
« Nous parlons d’une époque très différente de celle d’aujourd’hui », déclare Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs en Allemagne.
Depuis la fin du nazisme, l’Allemagne a connu des « changements profonds », affirme Schuster.
Schuster est né en 1954 à Haïfa. Alors qu’il n’était encore qu’un tout jeune enfant, il a déménagé avec ses parents pour s’installer dans la ville bavaroise de Würzburg, où ceux-ci avaient vécu avant de fuir les nazis.
En tant que président du Conseil central, qui représente environ la moitié des quelque 200 000 Juifs qui vivent en Allemagne, Schuster plaide désormais en faveur d’une réévaluation des liens entre la communauté et la Bundeswehr.
Dans une tribune publiée en novembre 2025 dans le Jüdische Allgemeine (l’hebdomadaire juif allemand), Schuster a écrit que le moment était venu pour les Juifs d’Allemagne de se poser une question : « Où en sommes-nous aujourd’hui, 80 ans après le régime nazi ? »
Sa réponse est claire : aux côtés d’une Allemagne démocratique dans laquelle les Juifs sont des citoyens à part entière, et aux côtés de son armée, qui défend ces valeurs.
« Lorsque la situation l’exige, nous, les Juifs, en tant que communauté, devons aujourd’hui être prêts à jouer notre rôle », a écrit Schuster.
Un rabbin dans les rangs de la Bundeswehr
En 2021, la création d’un rabbinat militaire a marqué une étape décisive dans ce rapprochement avec la Bundeswehr. Le rabbin Zsolt Balla est alors devenu le premier aumônier juif de l’armée allemande depuis plus de 100 ans.
Balla considère son rôle comme « un privilège » ; il y voit une occasion de contribuer à ce que l’Allemagne reste « du bon côté de l’Histoire ».
C’est au début des années 2000 que Balla, alors tout jeune homme, est arrivé en Allemagne, où il a suivi une formation de rabbin. Dans son pays natal, la Hongrie, les nazis et leurs collaborateurs locaux ont assassiné près des deux tiers de la population juive. Sa mère a survécu.
Aujourd’hui, les Juifs d’Allemagne mènent « une vie agréable, avec toutes les opportunités et tous les défis que cela comporte » , explique Balla. « Nous devons apporter notre contribution pour protéger cette société. »
Balla constate lui aussi un changement d’attitude au sein de la communauté juive à l’égard de la Bundeswehr. Malgré l’absence de chiffres officiels quant au nombre de soldats juifs dans l’armée allemande, il dit avoir l’impression que ceux-ci sont de plus en plus nombreux.

Les Juifs originaires de l’ancienne Union soviétique, explique-t-il, ont souvent une vision différente et plus positive du service militaire. Ils représentent 90 % de la communauté, après l’arrivée en Allemagne de quelque 200 000 réfugiés qui fuyaient la montée de l’antisémitisme dans les États post-soviétiques après la fin de la Guerre froide.
« Leurs ancêtres ont souvent combattu dans l’Armée rouge », fait remarquer Balla. Ils entretiennent aussi un lien familial et affectif particulier avec la guerre en Ukraine.
Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, le chancelier de l’époque, Olaf Scholz, a lancé le terme « Zeitenwende », qui signifie « tournant historique ». Après des décennies de paix, l’Allemagne allait devoir se préparer à de nouvelles menaces et se réarmer. Une augmentation spectaculaire du budget militaire a suivi.
La Bundeswehr devrait passer de ses quelque 186 000 soldats en service actif actuels à plus de 260 000. À compter de 2027, tous les jeunes hommes devront s’inscrire à un examen médical permettant de déterminer leur aptitude au service. Le service militaire s’effectue encore sur une base de volontariat ; toutefois, selon le gouvernement, il pourrait redevenir obligatoire si le nombre de recrues disponibles s’avère insuffisant.

Anna Zhukovets, quant à elle, soutient la réintroduction du service militaire obligatoire. Journaliste juive d’origine ukrainienne, elle affirme s’être longtemps considérée comme pacifiste. Mais la guerre en Ukraine a « radicalement changé » sa vision des choses. Aujourd’hui, elle dit être « résolument favorable à la réhabilitation de la Bundeswehr ».
Zhukovets est arrivée en Allemagne en 2002, accompagnée de ses parents. Elle est née en 1997 à Marioupol, où sa famille vivait depuis des générations. Son arrière-grand-mère, Eugenia Fleischmacher, a servi comme infirmière dans l’Armée rouge avant de devenir médecin-chef de la maternité de Marioupol, dans laquelle Anna Zhukovets est née. Aujourd’hui, cette maternité est en ruines, détruite par l’armée russe en mars 2022, au début de la guerre – comme la majeure partie de la ville.
Zhukovets couvre régulièrement l’actualité depuis son pays natal pour la chaîne franco-allemande Arte, et entretient un contact permanent avec les soldats ukrainiens. Ce sont leurs expériences qui façonnent sa vision des choses.
« La Russie ne comprend que le langage de la force », affirme-t-elle. Selon elle, le fait que beaucoup en Allemagne ne saisissent pas cette réalité est dangereux. Sous l’occupation russe, estime Zhukovets, « notre liberté, notre dignité et nos droits humains » seraient perdus.
« C’est précisément parce que je suis Ukrainienne et Juive que je vois dans une Bundeswehr forte et démocratique la meilleure protection contre cette menace », explique-t-elle.
Les échos de l’époque de la Shoah résonnent encore aujourd’hui
Mais tous les jeunes Juifs d’Allemagne ne partagent pas ce point de vue.
« Je ne m’engagerais jamais dans la Bundeswehr. Je suis incapable de m’identifier positivement à ce pays », déclare Daniel, qui a demandé à rester anonyme pour éviter d’être pris pour cible par des militants anti-Israël. « Mes ancêtres ont été persécutés par les Allemands. J’ai moi-même été victime d’antisémitisme ici. »
À la fin de ses études, Daniel, aujourd’hui âgé d’une trentaine d’années, s’est rendu en Israël pour accomplir un service militaire volontaire de trois ans au sein de l’armée israélienne – une obligation pour les Israéliens nés dans le pays, mais pas pour les Juifs qui vivent à l’étranger. Depuis, il est revenu en Allemagne, et milite au sein d’une organisation étudiante juive.

Selon Daniel, depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023 et la recrudescence mondiale de l’antisémitisme qui a suivi, de plus en plus de Juifs d’Allemagne choisissent de servir au sein de l’armée israélienne. D’après lui, des réticences subsistent à l’égard de l’armée allemande.
La rupture entre la Bundeswehr et la Wehrmacht n’est qu’une « déclaration d’intention », souligne Daniel, qui cite l’exemple de deux casernes en Allemagne portant le nom d’Erwin Rommel, commandant de l’Africakorps de la Wehrmacht.
Rommel a été accusé de complicité dans le « complot de juillet » de 1944, une tentative d’assassinat contre Hitler, et contraint de se suicider.
« Mais avant cela, ses conquêtes avaient livré des milliers de Juifs d’Afrique du Nord aux mains des nazis », explique Daniel. « Le fait que la Bundeswehr présente Rommel comme une figure fondatrice de sa tradition est scandaleux. »

Grâce à ses fonctions, Ron Dekel, 23 ans, se fait le porte-parole de nombreux jeunes adultes juifs en Allemagne. Président de l’Union des étudiants juifs d’Allemagne, il représente les jeunes et les étudiants juifs de 18 à 35 ans.
« La guerre en Ukraine a changé la perception qu’ont les jeunes Juifs de la Bundeswehr », explique Dekel. Nombre d’entre eux ont désormais accepté l’idée que l’Allemagne doit se réarmer, note-t-il.
Par ailleurs, précise Ron Dekel, la question de savoir si un Juif doit servir dans la Bundeswehr reste un sujet sensible. « Ceux, en particulier, dont les ancêtres ont été assassinés par des Allemands ont encore beaucoup de mal à l’imaginer, même aujourd’hui », souligne-t-il.
Selon Dekel, chaque incident lié à l’extrême-droite au sein de la Bundeswehr amène également les Juifs à se questionner sur leur sécurité dans le cadre de cette institution.
Selon les derniers chiffres du ministère allemand de la Défense concernant l’extrémisme de droite dans l’armée, qui datent de 2024, le problème ne cesse de s’aggraver. Près de 100 soldats ont été renvoyés cette année-là pour des activités liées à l’extrême droite. Dans 17 cas, il a été prouvé que des membres de la Bundeswehr avaient effectué le salut hitlérien. Au total, ce sont 280 cas présumés liés à l’extrémisme de droite qui ont été recensés au sein des forces armées, soit 30 % de plus que l’année précédente.
« Et si l’AfD arrivait au pouvoir et nommait le ministre de la Défense ? », s’interroge Dekel, en référence au parti populiste d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne, qui détient près d’un quart des sièges au Parlement.

Dans ces conditions, estime-t-il, il serait inacceptable que des Juifs servent dans l’armée. Pour Dekel, une chose est claire : la communauté juive d’Allemagne a de bonnes raisons de se méfier de la Bundeswehr.
« Si le service obligatoire devait être réintroduit, les Juifs devraient avoir la possibilité d’effectuer un service civil de remplacement », poursuit Dekel. Pour lui, aucun Juif ne doit jamais être contraint de s’engager dans la Bundeswehr.
À Sonthofen, Levi comprend pourquoi les Juifs ne partagent pas tous son point de vue sur l’armée allemande. Lui aussi juge raisonnable de maintenir l’exemption pour les descendants de ceux qui ont été persécutés par les nazis.
Et, ajoute-t-il, « les incidents liés à l’extrême droite au sein de la Bundeswehr sont un véritable problème ».
C’est un problème qu’il ne souhaite pas éluder. En tant qu’officier, il devra un jour commander d’autres soldats. Il considère cela comme une occasion de faire évoluer les choses.
« Si j’ai choisi ce métier, c’est pour qu’il y ait moins d’éléments d’extrême-droite au sein de la Bundeswehr », affirme Levi.




























