La guerre d’Iran n’est pas uniquement la guerre d’Ormuz

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Richard Praquier – Chronique Radio J. 

Le nom d’Ormuz  provient de Ahura Mazda, le dieu du bien dans le panthéon zoroastrien, un panthéon qui oppose le bien et le mal.
Un nom qui fait sens dans cette guerre que les mollahs Iraniens appellent celle des forces du bien (eux) contre celles du mal (le grand Satan américain et le petit Satan israélien). Cependant, si on remarque que les chiites iraniens ont surtout  frappé  des monarchies musulmanes sunnites, alors que de l’autre côté le président américain, dans une initiative quasi blasphématoire aux yeux de nombre de chrétiens, a posté de lui une image christique, on se confirme une fois de plus que la réalité des forces spirituelles ne se limite pas à une partition binaire évidente…..
Un détroit, c’est un bras de mer rétréci. En hébreu détroit se dit métzar, une zone étroite. Dans les Psaumes métzar, c’est la détresse, un mot qui en français aussi est lié à la notion  de striction. Le blocus d’un détroit, en hébreu מָצוֹר עַל הַמֵּצַר, matzor al hamotzar, faire le siège d’un lieu enserré, a donc tout ce qu’il faut pour générer l’angoisse, un mot connotant lui aussi l’image de resserrement par le latin angustus. Une angine de poitrine, c’est une douleur qui resserre la cage thoracique.
Dans ce détroit d’Ormuz passaient environ 20 millions de barils de pétrole brut par jour, 20% de la production mondiale. Si les pipelines d’Arabie Saoudite vers la Mer Rouge et des Emirats  vers la mer d’Oman peuvent faire transiter un quart de cette production, le Koweit, l’Irak et l’Iran n’ont aucune alternative et le Qatar n’en a pas non plus pour son gaz naturel, source de son soft power….
Un tel blocage impacte lourdement les prix des hydrocarbures et par là ceux du transport, qui, rappelons-le, outre les voyages d’agrément est indispensable à l’industrie et aux machines agricoles.
La production alimentaire s’effondre sans les engrais azotés où le méthane est la source indispensable d’hydrogène. Pour les plastiques et les polymères indispensables à notre monde, les alternatives écologiques restent marginales et l’hydrogène vert coûte plus du double de celui qui est issu du gaz.
Une production en baisse, ce sont des prix en hausse. Le détroit d’Ormuz bloqué, c’est le pain et le riz qui augmentent. Le pétrole consommé par le Japon et la Corée du Sud passe entièrement par Ormuz, mais la stagflation menace même les pays dont aucun hydrocarbure ne passe par le détroit.
La Chine en dépend pour un tiers de sa consommation. Elle bénéficiait de rabais importants de l’Iran qui esquivait ainsi les sanctions américaines. Un blocage du détroit de Bab el Mandeb, connectant la mer Rouge, récente menace iranienne, aurait pour ce pays qui se fournit aussi par le pipe line transsaoudien un impact très important, mais la Chine, prudente, a préparé d’énormes réserves stratégiques pétrolières et n’est pas encore prise à la gorge. Quant à la Russie l’augmentation des prix du pétrole est une aubaine extraordinaire pour sa guerre en Ukraine. Un blocage prolongé du détroit d’Ormuz rebattra donc les cartes, fera des gagnants et des perdants (en Europe, l’Italie plus impactée que la France et entièrement dépendante de l’Algérie) et sera un choc économique majeur, mais, suivant la majorité des économistes, ce ne sera pas l’apocalypse…
Le blocus Iranien et l’imposition d’une taxe d’environ 1$ par baril de pétrole sont totalement illégaux puisqu’il s’agit d’un détroit international. La déclaration préalable à la conférence pour la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz qui se tiendra à Paris le 17 avril montre toute la faiblesse européenne. Ce texte n’ose pas rappeler la violation iranienne et se propose -bien modestement mais avec emphase- «d’oeuvrer dans le cadre d’une mission multinationale strictement défensive lorsque les conditions de sécurité le permettront». Autrement dit, une fois que tout sera réglé. Inutile gesticulation…
L’Iran a d’ailleurs été nommé le 8 avril par acclamation à l’ECOSOC, un Comité des Nations Unies qui supervise les politiques sur les droits des femmes, le désarmement et la lutte contre le terrorisme. Ni la France, ni le Royaume Uni ou le Canada, également membres de ce comité, n’ont protesté alors qu’ils pouvaient le faire réglementairement. Il ne fallait pas s’opposer à la volonté du «Sud profond». Où la prudente diplomatie devient un exercice de lâcheté…
Les Gardiens de la Révolution d’ores et déjà clament leur victoire, et leur ancien chef, Mohsen Rezaei, considéré comme l’un des plus durs du régime, devenu conseiller militaire d’un Guide de la Révolution probablement dans le coma, a prononcé un discours très menaçant envers les Américains s’il leur prenait le désir d’envahir l’Iran. Des videos de propagande font une fois de plus mention d’armes inattendues et terrifiantes.
La résilience iranienne surprend ceux qui pensaient que la campagne serait rapide, pas ceux qui avaient observé depuis des années les gigantesques préparatifs auxquels le régime a sacrifié tous ses revenus. L’analyse des experts confirme l’essoufflement des moyens, voire leur délabrement, mais les dirigeants iraniens savent que la menace est une arme efficace et ils en usent à foison.
Ils considèrent que Trump est dans une position de faiblesse politique car, les yeux rivés sur des midterms de déception économique, il craint aujourd’hui de perdre ceux de ses partisans qui, JD Vance le premier, l’avaient soutenu parce qu’ils croyaient à sa promesse de ne pas faire de guerre extérieure, sans compter les catholiques choqués par les critiques du Président américain envers le Pape, auquel il a réservé l’insulte majeure de son répertoire («weak», faible…).
Certains commentateurs développent ce raisonnement et annoncent que Trump se contenterait d’un accord a minima consacrant simplement l’ouverture du détroit d’Ormuz, lui permettant de se désengager à toute vitesse, sans même insister trop strictement sur le stock d’uranium enrichi à 60% (absolument sans aucun usage civil, faut-il le rappeler?), et encore moins sur la question des missiles et celle des proxies. Bien entendu le changement de régime ne ferait même pas partie du débat.
Si cette  dernière exigence risque en effet d’être celle que Trump abandonnerait le plus facilement, une telle capitulation est invraisemblable. Elle confirmerait a posteriori ce que disait le même Donald Trump dans un tweet de janvier 2020 : « L’Iran n’a jamais gagné une guerre, mais n’a jamais perdu une négociation».
Quelles que soient ses capacités de revirement et de dénégation, et chacun sait qu’elles sont stupéfiantes, il ne faut pas oublier que Trump n’a jamais varié sur un certain nombre d’idées : celle de la dangerosité de l’Iran des mollahs en est incontestablement une. On peut penser que le Président américain, qui ne croit qu’aux rapports de force, n’est pas dupe des rodomontades des dirigeants iraniens, même s’il ne croit pas lui-même en ce qu’il dit ou écrit sur la débâcle absolue du régime.
Aux yeux de son public d’admirateurs, un compromis aussi douteux ne le transformerait pas en dirigeant invincible, mais au mieux en Obama bis. Une blessure narcissique inconcevable…

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