Francesca Albanese : la rapporteuse qui prêche aux convertis

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En octobre dernier, Francesca Albanese, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies pour les territoires palestiniens occupés, faisait paraître en français ‘Quand le monde dort : Récits, voix et blessures de la Palestine’ (Mémoire d’encrier, nov. 2025). Le livre vient de paraître en anglais. Liam Hoare l’a lu à cette occasion et nous en propose sa recension désabusée. Censé asseoir l’accusation de génocide contre Israël, y apparait une autrice incapable de s’effacer derrière son sujet. Albanese met en scène une fable morale où elle occupe le premier rôle, à la fois vedette et martyre du mouvement antisioniste, éclipsant non seulement les complexités du conflit israélo-palestinien, mais aussi les Palestiniens eux-mêmes, réduits au rôle de figurants.

En juillet 2025, les États-Unis ont imposé des sanctions à Francesca Albanese, Rapporteure spéciale des Nations Unies pour les territoires palestiniens occupés, en vertu du décret exécutif 14203.

Signé par le président américain Donald Trump le 6 février 2025, ce décret estimait que la Cour pénale internationale s’était livrée à des « actions illégitimes et sans fondement ciblant l’Amérique et notre proche allié Israël », qualifiant l’institution de « menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis ». En novembre 2024, la CPI avait émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant pour d’éventuels crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

La mise en cause d’Albanese par le département d’État repose sur le fait qu’elle « s’est directement engagée auprès de la CPI dans des efforts visant à enquêter sur des ressortissants américains ou israéliens, à les arrêter, à les détenir ou à les poursuivre en justice », a déclaré le secrétaire d’État Marco Rubio, notamment en « envoyant des lettres menaçantes à des dizaines d’entités dans le monde, dont de grandes entreprises américaines…, formulant des accusations extrêmes et infondées et recommandant à la CPI d’engager des enquêtes et des poursuites contre ces entreprises et leurs dirigeants ».

Si le but des sanctions était de diminuer le prestige d’Albanese, de la faire taire et d’en faire une paria, ces sanctions ont non seulement échoué de toute évidence, mais ont peut-être produit l’effet inverse.

Albanese, a poursuivi Rubio, s’est depuis longtemps révélée « inapte à exercer les fonctions de Rapporteuse spéciale. Elle a déversé un antisémitisme décomplexé, exprimé son soutien au terrorisme et affiché un mépris ouvert envers les États-Unis, Israël et l’Occident ». Les conclusions de Rubio rejoignent celles de l’Anti-Defamation League, qui soutient qu’Albanese « a depuis longtemps récupéré des tropes antisémites et légitimé le soutien au terrorisme dans ses critiques d’Israël, se servant de sa tribune pour diffuser une rhétorique anti-israélienne virulente ».

Si l’intention du département d’État était de punir les adversaires de l’administration Trump en leur compliquant la vie — en limitant leur liberté de circuler et en leur coupant l’accès au système financier américain, et donc international —, les sanctions contre Albanese ont atteint leur objectif, de son propre aveu. Si le but était en revanche de diminuer son prestige, de la faire taire et d’en faire une paria, ces sanctions ont non seulement échoué de toute évidence, mais ont peut-être produit l’effet inverse.

Quand l’auteure devient le sujet

Depuis sa prise de fonctions de Rapporteuse spéciale de l’ONU en 2022 et son rôle de fer de lance de l’accusation de génocide contre Israël pendant la guerre de Gaza, Albanese est devenue une icône du mouvement antisioniste international. Avec les sanctions qui lui ont été infligées, ce mouvement s’est trouvé une martyre. Comme le montre son nouveau livre tendancieux aux Edition Other Press à la fin du mois d’avril 2026, When the world sleeps: stories, words and wounds of Palestine [Quand le monde dort : Récits, voix et blessures de la Palestine, sorti en France en novembre 2025 en France], c’est là un rôle qu’Albanese est non seulement ravie d’endosser, mais qu’elle met elle-même en scène.

Quand le monde dort — que j’évoque ici dans sa version traduite en anglais, celle que j’ai lue — est un livre étrange. Décousu, ennuyeux, répétitif, mal écrit et mal traduit, il se présente comme « une exploration touchante et indispensable de la Palestine à travers son histoire et ses habitants » qui « met en lumière la vie des marginalisés, éclairant non seulement l’injustice, mais aussi la beauté, l’humanité et le refus du peuple palestinien de se laisser réduire au silence », selon l’éditeur anglophone d’Albanese. Quand le monde dort est cependant moins une œuvre d’histoire ou de politique qu’un texte qui place résolument le « moi » au cœur du récit.

Chaque chapitre est censé se concentrer sur une personne ou un groupe différent, illustrant quelque aspect de l’expérience palestinienne. « Chaque récit de Quand le monde dort offre un regard singulier et complémentaire sur le génocide et sur les erreurs qui nous y ont conduits. Ce sont ces expériences humaines, brutes et authentiques, qui peuvent servir de base à un avenir commun, juste et durable », écrit-elle — exemple parmi d’autres de ces phrases alambiquées, et mal traduites, qui composent ce livre. En réalité, la figure centrale de Quand le monde dort est l’auteure elle-même : un astre autour duquel les Palestiniens ne font que graviter.

Le rapport d’Albanese à la Palestine et à ses habitants est filtré à travers plusieurs couches d’interprétation. Fait étrange pour quelqu’un nommé à un poste de haute visibilité concernant la Palestine, Albanese ne semble pas suffisamment à l’aise avec l’arabe pour l’utiliser dans son travail. Décrivant des entretiens à distance avec des enfants à Gaza, elle précise ainsi : « Quelqu’un traduisait, même si, surtout à Gaza, la plupart des enfants parlaient bien anglais et je pouvais donc interagir directement, sans besoin de médiation ». De sa première rencontre avec l’artiste palestinienne Malak Mattar, elle écrit : « Elle ne parlait pas anglais mais, par l’intermédiaire de ses professeurs, elle me dit gentiment qu’elle ne pouvait pas me vendre le tableau que j’aimais tant ».

Albanese est fondamentalement dépourvue de curiosité pour l’autre camp, si bien qu’elle est tout simplement incapable d’accorder la moindre concession à la cause israélienne.

Malgré cette distance, elle se sent en mesure de formuler des affirmations d’une audace stupéfiante sur la Palestine et les Palestiniens. Quand ils ne lui servent pas d’accessoires, les Palestiniens — tout comme les Israéliens — sont des personnages de sa fable morale, dont elle est à la fois la metteuse en scène et la vedette. Pour quelqu’un qui se réclame des travaux d’Edward Said et se dit attaché à déconstruire le colonialisme en Palestine comme ailleurs dans le monde, son écriture sur les Palestiniens apparaît condescendante et, par-dessus tout, puérile.

Lors de ses entretiens avec des enfants à Gaza, conduits depuis le confort d’un club de plage en Sicile, elle rapporte : « Ces rencontres me confrontaient à un véritable miracle de vie, de vitalité et de douceur – une scène où la force et l’espoir semblaient subsister, envers et contre tout. Au cœur de l’occupation permanente – le siège imposé transformait chaque habitant en prisonnier d’un ghetto à ciel ouvert – et de la proximité écrasante des colonies israéliennes en Cisjordanie, avec leurs incursions militaires, leurs arrestations arbitraires et les violences des colons, les enfants que j’ai rencontrés cet été-là faisaient preuve d’une capacité extraordinaire à préserver des valeurs fondamentales, à commencer par l’amour de l’école. Les garçons avaient revêtu leurs plus belles chemises, s’étaient soigneusement coiffés ; les filles portaient des robes colorées, les cheveux attachés sous un foulard ou tombant librement sur les épaules. Et ces voix, face à moi, me parlaient d’une soif insatiable de savoir, d’un désir ardent de futur. »

Ce serait risible si la souffrance des Palestiniens n’était pas si grave. Albanese déverse dans le peuple palestinien toute l’humanité possible jusqu’à la caricature, n’en réservant aucune aux Israéliens, qui ressemblent quant à eux à des personnages de bande dessinée. Dans la mise en scène didactique d’Albanese, les Palestiniens sont l’incarnation de tout ce que le monde a de bon, et les Israéliens, d’un mal absolu. Les Israéliens sont « éduqués dès l’enfance à la peur, à la méfiance envers l’autre », écrit Albanese (ventriloquant ici les propos de la philologue israélienne Nurit Peled-Elhanan) « à la normalisation de la violence, à une vision du monde fondée sur la domination raciale et la suprématie ».

Des bons et des mauvais Juifs selon Albanese

Albanese divise le monde en bons Juifs et en mauvais Juifs. Il faut distinguer, soutient-elle, entre les « les Juifs sionistes – en particulier ceux qui prônent la souveraineté juive du fleuve à la mer  » — et les Juifs qui s’opposent à cette vision, ou qui ne souhaitent simplement pas être identifiés à ce projet politique. En d’autres termes, Israël ne représente pas tous les Juifs, tout comme l’Italie, l’Espagne ou les États-Unis ne représentent pas tous les catholiques ». Si le fait de trier ses Juifs sur le volet est un passe-temps loin d’être original, son affirmation selon laquelle les États-Unis seraient une nation catholique a au moins le mérite de la nouveauté.

Elle pourrait sans doute arguer que cela n’entre pas dans le cadre de son mandat, mais, chose étrange pour quelqu’un qui, de son propre aveu, « avait envisagé de devenir journaliste » avant de se tourner vers le droit, Albanese est fondamentalement dépourvue de curiosité pour l’autre camp. À propos d’un échange particulièrement révélateur avec feu l’historien culturel israélien Alon Confino — qui trahit assez clairement ses penchants —, elle écrit : « Je me souviens même qu’à un certain moment, alors que nous approchions du Colisée, je lui disais quelque chose comme : « Ne crois-tu pas que les Juifs européens sont allés en Palestine parce qu’ils n’avaient nulle part où aller, et non parce qu’ils ressentaient vraiment un lien avec cette terre ? » Le récit des raisons pour lesquelles l’État juif s’était installé en Palestine me semblait un peu simpliste. Certes, par rapport à d’autres pays comme l’Argentine ou l’Ouganda, la Palestine avait un attrait biblique, mais elle offrait aussi beaucoup moins de terres disponibles. »

C’est Confino qui dut expliquer à Albanese : « Il y a toujours eu un lien très fort avec ces lieux, et ce serait une erreur de dire que l’intérêt des Juifs pour Jérusalem et la Palestine est artificiel, ou n’est qu’un prétexte. L’amour pour cette terre est profondément ancré dans notre histoire, dans notre culture. ». L’ignorance d’Albanese au sujet d’Israël, des Israéliens et du judaïsme se manifeste jusqu’aux erreurs les plus élémentaires : elle utilise de manière inexplicable et répétée l’expression désuète de « Mur des Lamentations » pour désigner le Mur occidental.

Au-delà de l’écriture déplorable, de la traduction bâclée et de la pensée désordonnée, la faiblesse principale de Quand le monde dort est qu’il ne convaincra personne qui ne partage pas déjà les opinions d’Albanese.

Albanese est tout simplement incapable d’accorder la moindre concession à la cause israélienne. Comparez sa description du Mur occidental à celle du mont du Temple. Le Mur occidental, écrit-elle, est « vénéré comme le dernier vestige du mur d’enceinte du Second Temple de Jérusalem, dont certains affirment qu’il a été détruit par les Romains au premier siècle après J.-C., alors que d’autres pensent que ce mur n’aurait jamais existé, ou du moins pas à cet endroit ». À proximité, poursuit-elle, « se trouve l’Esplanade des Mosquées, autrement connue sous le nom de mont du Temple, l’un des lieux saints de l’islam » — point final.

(Comparez cela à la façon dont Albanese parle du Hamas : « Une organisation nationaliste islamique née dans les années 1980, durant la première Intifada, et issue de la tradition politique des Frères musulmans. Au fil des années, le Hamas est devenu à la fois un parti politique et une forme de résistance armée contre l’occupation israélienne et le système d’apartheid »)

Son histoire condensée du conflit israélo-palestinien se poursuit dans le même esprit partisan. Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem pendant la Seconde Guerre mondiale, a été « largement discréditée par une narration [réduisant] sa personne à sa proximité controversée avec l’Allemagne nazie » — façon pour le moins singulière de décrire sa collaboration. « À Israël, on avait attribué 55 % de la Palestine historique, mais le nouvel État en a pris 78 %, ne laissant que 22 % à l’État arabe imaginé par l’ONU – et refusé par les pays arabes – en violation flagrante du plan initial » — oubliant, semble-t-il, l’agression lancée contre le jeune État juif par la Ligue arabe, qui donna lieu à ces conditions. Qualifier Quand le monde dort de manuel de la haine d’Israël serait faire injure aux manuels.

Une avocate sans dossier

Au-delà de l’écriture déplorable, de la traduction bâclée et de la pensée désordonnée, la faiblesse principale de Quand le monde dort est qu’il ne convaincra personne qui ne partage pas déjà les opinions d’Albanese. (« Oui, je ne suis pas constructive dans certaines situations », écrit-elle dans l’un de ses rares moments de lucidité). L’objectif premier du livre est, en principe, d’étayer l’accusation de génocide contre Israël. Le mot « génocide » ou « génocides » est déployé 134 fois dans Quand le monde dort, présenté comme un fait établi plutôt que comme un objet d’enquête : « Au moment où ce livre est traduit, le génocide de Gaza fait partie de notre histoire » — et ainsi de suite.

En janvier, Tsahal a accepté l’estimation précédemment publiée par le ministère de la Santé de Gaza dirigé par le Hamas, selon laquelle environ 71 000 Palestiniens auraient été tués pendant la guerre à Gaza. « Le décompte du ministère ne prend en compte que les personnes tuées directement par les tirs de l’armée israélienne, à l’exclusion des personnes mortes de faim ou de maladies aggravées par la guerre », note Haaretz, tout en soulignant qu’il est bien sûr également vrai que les données du Hamas ne font pas la distinction entre civils et combattants. Comme l’a écrit Alex Stein, « le groupe terroriste a remporté sa plus grande victoire de propagande dans sa guerre contre Israël en prenant la décision simple mais efficace de ne pas rendre publics les décès de ses combattants ».

La guerre de Gaza a été dévastatrice : morts, destructions et déplacements d’une ampleur sans précédent dans aucune des phases antérieures de la longue guerre Israël-Hamas qui a débuté autour du retrait unilatéral de 2005. La responsabilité en incombe à la fois à Israël — dont les actions pourraient être constitutives de crimes de guerre — et au Hamas, organisation qui a systématiquement témoigné d’un mépris absolu pour la vie palestinienne. Ce qui n’est pas la formulation qu’emploierait Albanese. « Que le Hamas ait gouverné Gaza d’une main de fer est indéniable, et les Palestiniens en ont été les premières victimes », concède-t-elle, avant de reprendre aussitôt d’une main ce qu’elle a donné de l’autre : « Mais le Hamas a contrôlé Gaza pendant dix-sept ans avec l’approbation d’Israël ».

En réalité, la figure centrale de Quand le monde dort est l’auteure elle-même : un astre autour duquel les Palestiniens ne font que graviter.

Les crimes de guerre sont une chose ; le génocide en est une autre. Il appartiendra au système judiciaire international de déterminer si le seuil a été atteint pendant la guerre de Gaza, mais pour l’heure, ce qui fait défaut dans le registre public, c’est avant tout la preuve d’une « intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Albanese semble pourtant convaincue d’avoir décelé cette preuve : « Aujourd’hui en Palestine, le génocide ordonné à la suite de l’attaque lancée par le Hamas le 7 octobre apparaît clairement comme une action systématique visant à détruire un peuple à travers une série d’opérations militaires qui ont affecté indistinctement les civils, semant mort et dévastation partout ».

Mais comme c’est si souvent le cas dans Quand le monde dort, Albanese préfère affirmer plutôt que démontrer. Si elle avait pu, à la manière d’un avocat, rassembler, ordonner et présenter clairement les preuves qu’Israël a commis un génocide à Gaza à partir d’octobre 2023 — tant en termes d’intention que de faits avérés —, on pourrait au moins reconnaître à Quand le monde dort une raison d’être. Hélas. Le problème tient peut-être au fait que le public visé par le livre d’Albanese est précisément composé de gens qui partagent déjà ses opinions. Dans une réplique digne de Norma Desmond, Albanese rend à un moment donné hommage à « toutes les personnes qui, depuis le début du génocide, ont reconnu en moi un espoir, une lumière, un point de repère ».

Depuis le 7 octobre, l’accusation de génocide contre Israël a été utilisée et abusée de manières qui se sont avérées profondément problématiques. Pour la gauche antisioniste surtout, où Albanese trouve son public, elle est devenue un shibboleth et un mécanisme d’exclusion servant à rejeter hors des organisations politiques — et du domaine de la morale — ceux qui refusent d’y souscrire. Elle a également été brandie pour renforcer l’argumentaire contre l’existence d’Israël : un État construit en partie sur les cendres d’un génocide s’annulerait lui-même en en commettant un à son tour — argument qui s’approche dangereusement de la thèse selon laquelle Israël aurait fait aux Palestiniens de Gaza ce que les nazis ont fait aux Juifs pendant la Shoah.

Albanese a eu tendance à évoquer la Shoah dans des contextes où elle n’a pas vraiment sa place. « L’Amérique et l’Europe, l’une soumise au lobby juif, et l’autre au sentiment de culpabilité lié à la Shoah », avait-elle commenté en 2014. Dans Quand le monde dort, Albanese revient sur ces propos : « Le malheureux choix des mots dans ce post est on ne peut plus évident : s’il est vrai qu’il existe un lobby pro-israélien très puissant, et qu’il est tout à fait possible que de nombreux Juifs en fassent partie, il est erroné de parler de “lobby juif” ».

Quand le monde dort se lit comme l’œuvre d’une auteure appréhendant le monde en termes conspirationnistes, avec Israël comme premier moteur, source de tous les maux du monde

Soit. Pourtant ses mots continuent d’être malencontreusement choisis. Lors d’un forum à Doha organisé par Al Jazeera le 7 février, Albanese a déclaré que « nous qui ne contrôlons pas de grandes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous constatons désormais qu’en tant qu’humanité, nous avons un ennemi commun ». Albanese a ensuite affirmé qu’elle ne visait pas Israël, mais plutôt « le système qui a permis le génocide en Palestine, y compris le capital financier qui le finance, les algorithmes qui le dissimulent et les armes qui le permettent ».

Sa défense, cependant, ne cadre guère avec sa pensée telle qu’elle est exposée dans Quand le monde dort, qui se lit comme l’œuvre d’une auteure appréhendant le monde en termes conspirationnistes, avec Israël comme premier moteur, source de tous les maux du monde. Albanese écrit que le « système qui réprime les Palestiniens » est « une alliance bien établie entre Israël et tous les autres États dont les élites lui garantissent l’impunité dont il a toujours joui », et que ce système est « le même que celui auquel nous appartenons » : « C’est le système qui décide à notre place sur des questions cruciales pour nos vies, sans nous écouter et sans nous représenter ; c’est le système qui transforme les emplois stables en travail à temps partiel et temporaire, les droits en privilèges, qui nous aliène les uns des autres, nous rendant tous plus fragiles et plus précaires ; qui considère la solidarité comme un acte subversif et l’empathie comme une forme de dysfonctionnement mental et social. »

Employant le langage obsessionnel et fiévreux des tranchées numériques, Albanese écrit : « Il m’est souvent arrivé de penser que la Palestine, pour moi, a été comme la pilule rouge du film The Matrix – celle qui révèle la vraie nature du monde. Mon travail, après des années d’étude de la question palestinienne, m’a permis de voir et de comprendre plus clairement le système dans lequel nous vivons » — autre pirouette qui serait comique si le sujet n’était pas si grave.

En voici une autre. Dans cette scène, Albanese se trouve à Bethléem et visite la basilique de la Nativité. Incapable de laisser de côté le moindre poncif de la gauche antisioniste connectée, elle désigne Jésus de Nazareth comme « un Palestinien né il y a deux mille ans » : « Chaque fois que je vois la basilique de la Nativité, je pense à la naissance et à la mort de ce garçon, à sa crucifixion. Aujourd’hui, j’ai l’impression de revoir tout cela dans la destruction de son peuple, ce peuple qui a tenté de résister et qui est en train de succomber. […] Les Palestiniens renaîtront. Pour l’instant, ce sont les Israéliens qui déchirent le corps de ce peuple opprimé, comme les Romains l’ont fait, il y a 2000 ans, avec le corps de ce garçon né à Bethléem. »

Albanese a au moins eu le bon sens d’écrire que ce sont les Romains et non les Juifs qui ont tué Jésus de Nazareth, au cas où le lecteur s’y méprendrait. Miracle supplémentaire : en visitant Bethléem, alors qu’elle avait en tête « cet enfant » sur la croix, Albanese s’est autorisée à penser à quelqu’un d’autre qu’elle-même.

Liam Hoare

Liam Hoare est un journaliste basé à Vienne qui couvre la politique, la culture et la vie juive en Europe. Il est le correspondant européen de Haaretz et rédige « The Vienna Briefing », une lettre d’information hebdomadaire sur l’actualité autrichienne.

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