« Israël, exutoire de l’université occidentale »

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Par Simon Moos

De Sciences Po à l’université de Columbia, en passant par Harvard et la Sorbonne, les soulèvements contre Israël atteignent des proportions inédites, témoigne Simon Moos (notre photo), qui revient sur les causes profondes de la haine contre l’Etat hébreu.

Diplômé du King’s College de Londres en philosophie, politique et économie, Simon Moos a fondé en 2019 IN+, un média sur Instagram qui se présente comme étant consacré à «la défense morale d’Israël et des valeurs occidentales».

Lorsqu’il y a six ans je fis ma rentrée en première année de sciences politiques au King’s College de Londres, je fus surpris par la pluralité des activités et mouvements auxquels mes camarades s’adonnaient. Des clubs de théâtre aux ateliers de féminisme intersectionnel, pas un sujet ne semblait échapper à la curiosité estudiantine. De cette constellation d’engagements s’élevait toutefois une cause qui suscitait toujours plus d’attention et d’indignation que les autres, une cause qui parvenait à elle seule à amalgamer la somme de toutes les passions autrement cantonnées à leur lutte respective. Je fus en effet frappé par le traitement spécial, sinon obsessionnel, réservé à ce minuscule État d’Israël. Je le fus davantage l’année suivante, lorsque je pris les rênes de la modeste association israélienne. Boycotts, interruptions violentes de conférences, bâtiments condamnés par des chaînes humaines, tous les moyens furent bons pour nous marginaliser et nous priver de la sérénité accordée aux autres.

Bien-sûr, nos détracteurs se défendaient, la main sur le cœur, de quelque malveillance à l’égard des Juifs. Il ne s’agissait, selon eux, que d’un engagement chevillé au corps pour les droits de l’Homme. Toutefois, ces derniers peinaient à nous expliquer pourquoi l’hostilité constante qu’ils nous réservaient ne trouvait jamais le chemin des associations chinoise, russe, pakistanaise, yéménite et autres nationalités associées aux pires régimes de la planète.

À l’exception singulière de l’État hébreu, aucun pays n’essuyait l’interminable kyrielle de procès en apartheid, suprémacisme blanc, colonialisme et génocide. Plus étrange encore, de simples échanges avec nos contempteurs, quand ceux-ci n’étaient pas physiquement empêchés par leurs pairs de nous adresser la parole, suffisaient à révéler une ignorance absolue de la région pour laquelle ils s’érigeaient pourtant en justiciers.

Que ne fut pas la surprise de certains quand nous leurs apprîmes que 20 % des citoyens israéliens étaient arabes, qu’ils jouissaient des mêmes droits que leurs compatriotes juifs, que le nom de Palestine venait lui-même de l’hébreu ou que la superficie d’Israël ne représentait à peine que 0,2 % du monde arabe.

J’ignorais alors que cette fièvre ne constituait que le prélude à la frénésie anti-israélienne qui gagne aujourd’hui les universités d’Occident. À l’heure où la guerre fait rage dans la bande de Gaza entre Tsahal et le Hamas, le groupe terroriste palestinien responsable des massacres du 7 octobre 2023, les cercles militants font assaut de radicalité pour « libérer la Palestine du Jourdain à la Méditerranée ».

Comment expliquer qu’un pays aussi petit que la Bretagne, qui plus est le seul pays libre d’une région minée par la dictature, soit devenu le souffre-douleur d’une jeune génération en manque de frissons contestataires ? Simon Moos

De Sciences Po à l’université de Columbia, en passant par Harvard et la Sorbonne, les soulèvements atteignent des proportions inédites. De véritables marées humaines coiffées de keffiehs occupent illégalement amphithéâtres et agoras, des tentes aux couleurs panarabes parsèment les allées à travers lesquelles des étudiants juifs doivent se frayer un chemin dans la crainte qu’on les identifie comme tels. Sous couvert de soutien à la population gazaouie, les foules euphoriques ont trouvé en Israël le coupable paroxystique de tous les maux qui nourrissent le regard noir qu’ils portent sur la civilisation occidentale. À ce titre, force est de constater qu’un plus grand calme règne place de la République lorsque le régime syrien asphyxie sa propre population au gaz sarin et le Parti communiste chinois enferme un million de Ouïghours dans des camps de rééducation culturelle.

Au regard de l’obsession accablante dont Israël fait l’objet, une seule question s’impose : pourquoi ? Comment expliquer qu’un pays aussi petit que la Bretagne, qui plus est le seul pays libre d’une région minée par la dictature, soit devenu le souffre-douleur d’une jeune génération en manque de frissons contestataires ?

La première raison s’épelle en trois initiales : BDS, l’acronyme de Boycott, Désinvestissement et Sanctions. Il s’agit du plus grand mouvement anti-israélien du monde, né de la célèbre conférence onusienne de Durban qui, en 2001, associa le sionisme à une forme de racisme.

L’organisation s’est depuis imposée comme la clé de voûte des campagnes de mise au ban d’Israël. Si le BDS cible plusieurs sphères d’influence, l’université en est devenue la véritable chasse gardée. Implantée dans de nombreuses écoles américaines, britanniques et françaises, le mouvement forme depuis des années des milliers d’étudiants à la diabolisation de l’État hébreu. Opérations coup de poing, organisation de « la semaine de l’apartheid israélien », mise à disposition de tracts, affiches et lettres d’interpellation prérédigées, le BDS offre à ses fidèles une large gamme de prêt-à-porter idéologique développée comme arme d’endoctrinement massif.

Dans la spirale antisioniste dans laquelle ont sombré de nombreuses institutions de l’enseignement supérieur, le BDS n’a toutefois joué qu’un rôle de catalyseur.

Deux décennies de dérives militantes auront suffi à restituer au Juif sa fonction d’exutoire aux passions conjoncturelles. 

En effet, la mise au pilori démesurée d’Israël procède avant tout d’un phénomène propre à l’histoire des luttes révolutionnaires et leur épineux rapport à la question juive. Manichéennes par nature, articulées autour d’une lutte fantasmée entre dominateurs et dominés, consumées par le culte de l’homogénéité, les idéologies totalitaires ont toujours eu maille à partir avec les Juifs pour l’ambiguïté qu’ils incarnent. Identiques mais différents à la fois, sensibles aux courants collectifs sans pour autant renier leurs pratiques singulières, les Juifs sont le caillou dans la chaussure des conceptions uniformes de la société. À l’ère des luttes de classes, il fallut résoudre la surreprésentation juive tant dans les sphères communistes que capitalistes. Au temps des luttes de races, le régime hitlérien dut absolument démontrer l’infériorité biologique des Juifs, en apparence similaires aux autres, pour donner corps au mythe de la race aryenne.

Aujourd’hui, l’heure est aux théories racialistes et à l’absolutisme inclusif. Ces mouvances, tout droit sorties des facultés de sociologie, postulent qu’en Occident, les minorités sont les victimes naturelles d’un système capitaliste et raciste qui les exploite. Ainsi, les réussites ou échecs individuels ne doivent plus être lus qu’à l’aune du privilège supposé du groupe auxquels on les assigne. À cette conception victimaire des rapports sociaux, les Juifs font une fois de plus office d’anomalie. D’une part, cette minorité affiche les signes apparents du succès dans les domaines associés au pouvoir tels que la finance, le droit, les médias ou encore la médecine. Pour autant, les Juifs n’ont-ils pas souffert de siècles de persécutions et du pire génocide de l’histoire humaine ? Un peuple à la fois victime et élitiste, opprimé et influent. À cette intolérable dichotomie, les idéologues modernes apportent une réponse toute trouvée : faire de l’État-nation du peuple juif l’archétype suprême de l’Occident à déconstruire. Rien d’anodin donc à ce que les ennemis d’Israël s’acharnent tant à désorientaliser les Juifs, qu’ils qualifient à tout rompre de colons blancs, originaires d’Europe de l’Est, et non du Levant. Rien d’étonnant non plus à ce qu’au siècle où la morale se professe en droits de l’Homme, ce soit désormais en leur nom que l’on voue les Juifs aux gémonies. Voilà pourquoi on se presse d’imputer à Israël le crime ultime de génocide. Enfin, le martyr d’hier siège au banc des accusés. En invoquant cyniquement la convention humanitaire née des cendres d’Auschwitz, l’extrême gauche corrige l’histoire en renvoyant les Juifs à leur position naturelle de dominants, trop longtemps dissimulée par « l’alibi » de la Shoah.

Deux décennies de dérives militantes auront suffi à restituer au Juif sa fonction d’exutoire aux passions conjoncturelles. La députée Mathilde Panot en a d’ailleurs récemment fait la démonstration au micro de Public Sénat. Lorsqu’elle fut incapable de déterminer de quel côté du Jourdain se situait la Palestine, qu’elle appelle pourtant à « décoloniser », la cheffe insoumise illustra parfaitement comment l’imaginaire dont elle se réclame conçoit Israël davantage comme un concept à abattre que comme une réalité géographique. Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, on sommait les Juifs de « retourner en Palestine ». Aujourd’hui on souhaite les en expulser.

Des diatribes de Jean-Luc Mélenchon aux gesticulations de cheguevaristes à dreadlocks, la même question millénaire se voit remise au goût du jour : où les Juifs ont-ils leur place ?

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