Selon le chef du Centre sur l’extrémisme de l’Anti-Defamation League, Internet – et sa haine des Juifs – crée du lien chez les individus marginalisés
Le mois dernier, deux adolescents américains armés ont ouvert le feu dans un centre islamique à San Diego, en Californie, et tué trois hommes qui se trouvaient devant la mosquée.
A l’issue de ce terrible incident, les deux suspects, Caleb Vasquez, 18 ans, et Cain Clark, 17 ans, ont pris la fuite à bord d’une BMW blanche. Ils avaient installé une caméra sur le tableau de bord de leur voiture de façon à pouvoir diffuser l’attaque en direct.
Sur ces images, on voit Vasquez dire à Clark de le tuer, posant lui-même le canon du fusil de Clark sur son front. Clark tire alors deux balles dans la tête de Vasquez avant de se donner la mort.
Cette attaque, à l’instar d’autres fusillades récentes, a illustré les dangers et l’attrait de la haine et de la violence nihilistes en ligne. Un phénomène qui s’est répandu dans les recoins les plus sombres d’Internet – qui regorgent de haine et de complots. Sans idéologie fixe, ce phénomène est pourtant saturé d’antisémitisme.
Il s’agit là d’une tendance terrible et dangereuse, mais le plus terrifiant est « sa force et son importance » pour les personnes impliquées, explique Oren Segal, qui dirige le Centre sur l’extrémisme de l’Anti-Defamation League.
« Je ne sais pas si les gens rejoignent ces [groupes en ligne] parce qu’ils veulent se livrer à des violences. Je crois qu’ils le font parce que cela les intéresse, que c’est différent et qu’ils y trouvent une communauté. Peut-être même qu’ils finissent par y croire », poursuit-il.
Un individu lambda qui consulterait ces forums « ne serait pas surpris par l’horreur des images qui s’y trouvent — il serait surpris par leur caractère fascinant », ajoute-t-il.
Surveiller les recoins les plus sombres d’Internet
Le travail du Centre sur l’extrémisme de l’ADL, situé dans le Midtown, à Manhattan, repose sur des dizaines d’enquêteurs et d’analystes qui inspectent les recoins les plus sombres d’Internet dans le but de comprendre les tendances, de surveiller les acteurs malveillants et de détecter les menaces. Les chercheurs communiquent ces informations aux forces de l’ordre, ainsi qu’aux les groupes chargés de la sécurité de la communauté juive, explique Segal au Times of Israel, le temps d’une visite du centre effectuée le mois dernier.
L’an dernier, le centre a analysé près de 30 millions de publications sur les réseaux sociaux, et cette année, il a d’ores et déjà envoyé 101 alertes de menace à 258 agences chargées du maintien de l’ordre, souligne l’ADL.

Le centre fait partie d’un réseau d’organisations de sécurité juives qui sont chargées, chacune à leur manière, de protéger les Juifs américains, que ce soit en formant les gardes bénévoles et autres membres de patrouilles de rue au krav maga ou en leur apprenant à évaluer les conditions de sécurité dans les synagogues.
« Notre travail consiste à dire aux communautés qui sont ceux qui leur sont hostiles », ajoute Segal.
Le Centre sur l’extrémisme publie également des analyses sur l’antisémitisme et ses tendances sur des plateformes telles que Cloudflare ou Instagram, sans oublier les générateurs de vidéos par IA.
La sécurité est devenue primordiale pour les Juifs américains depuis la fusillade de la synagogue Tree of Life, en 2018. Le pogrom perpétré par le Hamas en octobre 2023, dans le sud d’Israël, qui a fait 1 200 morts et déclenché un regain d’antisémitisme partout dans le monde, a fait redoubler les investissements en matière de sécurité. L’année 2025 a été la plus meurtrière pour les Juifs de la diaspora depuis des décennies.
Les chercheurs du Centre sur l’extrémisme surveillent des plateformes comme Telegram, TikTok, Steam, Twitch, Discord ou encore le site gore WatchPeopleDie. Ils apprennent à connaitre les sous-cultures des communautés extrémistes en ligne – leurs expressions idiomatiques, symboles et tatouages, qui sont souvent difficiles à décrypter pour les non-initiés.
La haine comme loisir
Les références obscures des utilisateurs signalent leur appartenance à ces communautés en ligne, explique Segal. Par exemple, certains membres de ces communautés en ligne s’affichent avec un Sonnenrad, un symbole néonazi mal connu du grand public mais courant chez les extrémistes, dans le but d’« envoyer un signal à ceux qui, au sein de leur communauté, sont capables de comprendre le suprémacisme blanc », précise Segal.
L’un des tireurs de San Diego arborait d’ailleurs un écusson Sonnenrad et d’autres accessoires néo-nazis, le jour de l’attaque, et le suspect de la fusillade de Charlie Kirk avait gravé sur ses armes des références obscures à des jeux vidéo et au troll sur Internet, en évoquant « un grand meme ».
« La haine, c’est ce qui les attire. C’est une forme de loisir plus qu’une fin en soi. Je crois que, pour nombre de personnes, c’est très excitant », souligne Segal en évoquant les personnes impliquées qui, selon lui, sont des individus « attirés par les interdits ».
« Nous parlons d’antisémitisme, de haine et de violence. Le fait de laisser entendre que ces expériences seraient importantes peut paraitre étrange, mais c’est effectivement ce qu’elles sont pour ceux qui y consacrent leur temps », ajoute-t-il.
Au-delà de la seule détection des menaces contre les Juifs, le Centre sur l’extrémisme capte d’autres dangers, à commencer par les menaces de fusillades dans les écoles, que l’on retrouve sur les mêmes plateformes. Ces menaces sont, elles aussi, communiquées aux forces de l’ordre, assure Segal.
En dehors des États-Unis, le centre a signalé des menaces dans 20 pays l’an dernier, notamment au Vietnam, en Australie et sur l’île de la Réunion, en France.

Une grande partie du travail du centre demeure confidentielle afin d’empêcher les acteurs malveillants de découvrir ses méthodes.
Segal évoque plusieurs de ses succès, comme par exemple celui qui avait permis de mettre fin à une série d’incidents de « swatting » contre des synagogues en 2023 et 2024. Les chercheurs du centre avaient en effet constaté que les assaillants qui passaient de faux appels d’urgence aux synagogues s’en prenaient à des congrégations qui diffusaient leurs offices en direct, dans le but de regarder ensuite la panique se propager.
Grâce à l’observation des discussions des assaillants en ligne, les employés du centre avaient pu alerter les synagogues et les forces de l’ordre avant les appels, et les policiers intervenants avaient cessé de monter sur la bima des synagogues lors des directs. Les auteurs des appels avaient ainsi été privés de spectacle, suite à quoi les menaces ont cessé et des informations recueillies par le centre avaient conduit à des arrestations, ajoute Segal.
Le swatting est la preuve que nombre de menaces en ligne émanent d’un écosystème en ligne vivant et interactif, alimenté par la nouveauté, le divertissement et un sentiment de communauté autour de la propagation de la haine.
« Certains se font plaisir en regardant des choses sur TikTok ou Instagram, ce qui est plutôt inoffensif, là où d’autres sont à la recherche de décharges de dopamine au travers d’actes antisémites et violents », souligne Segal.

Par exemple, les membres de la Goyim Defense League, un groupe suprémaciste blanc dont le nom est calqué sur celui de l’ADL, se filment en direct en train de harceler des gens devant des lieux juifs. Ceux qui regardent les directs échangent des blagues et font des suggestions à ceux qui filment.
« Ils reçoivent en réalité des instructions opérationnelles de la part des spectateurs. Imaginez ce que cela peut faire à un spectateur d’avoir une influence sans avoir à bouger de son canapé », poursuit Segal. « Et pendant ce temps, il y a un millier de personnes qui encouragent cet antisémitisme, cette haine. Ce qui crée une communauté et un engagement tout aussi excitants que dangereux. »
En des temps plus reculés, l’antisémitisme – le fait de haïr et d’humilier les Juifs – était une activité communautaire et divertissante. Lors des carnavals médiévaux en Italie, les Juifs étaient contraints de courir nus dans les rues sous les quolibets des spectateurs qui leur jetaient de la boue. Les nazis ont fait de la tonte de la barbe des Juifs un spectacle, pour mieux les humilier. Jusqu’aux pogroms, qui se sont parfois déroulés dans une ambiance de
« carnaval ».
Ce modèle interactif en ligne s’applique aussi à des incidents plus violents, car les attaquants renvoient des signaux à leurs communautés en ligne lors des attaques, en quête d’une forme de martyre. Certains tireurs qui s’attendent à mourir écrivent d’ailleurs le nom d’anciens attaquants sur leurs armes. A leur mort, des milliers de personnes en ligne créent des images et des memes des tireurs, faisant d’eux des sortes de saints et de héros d’un genre bien spécial. Dans ce milieu, certains n’ont pas plus de 15 ans.
« Leur but ultime, un peu comme dans un jeu, est que le prochain tireur écrive leur nom sur son arme lorsqu’il mènera son attaque. Ainsi leur nom passera à la postérité », résume Segal.
« Quand vous avez l’impression de servir une cause et que vous pensez qu’on ne vous oubliera pas, la probabilité de commettre une attaque est plus forte. »
Les attaquants de San Diego et d’autres tireurs de masse idolâtraient l’homme qui avait tué 51 personnes dans deux mosquées en Nouvelle-Zélande en 2019 et qui avait diffusé les meurtres en direct sur Facebook.
Selon Segal, l’antisémitisme est la « toile de fond » et la « nouvelle normalité » de bon nombre de ces espaces en ligne — qui procurent frisson et divertissement.
Dans leur long manifeste, les tireurs de San Diego avaient expliqué que les Juifs étaient « l’ennemi universel », responsable de la guerre, de la famine, de la maltraitance des enfants et de bien des maux de la société, et que la seule solution était « de les tuer tous, tout simplement ».
Certains tireurs de masse s’adonnent à l’antisémitisme en ligne sans pour autant s’en prendre à des cibles juives, à l’instar de l’homme qui avait tué deux enfants dans une école catholique du Minnesota, l’an dernier, ou de cet autre qui s’en était pris à des personnes de couleur lors d’une fusillade de masse en 2022 à Buffalo, dans l’Etat de New York.
« Le ressort psychologique est le même pour tout le monde. Nous voulons tous faire quelque chose qui ait du sens, appartenir à un groupe, ne pas nous sentir seuls, avoir le sentiment d’avoir un but dans la vie », conclut Segal. « C’est vrai aussi pour ces personnes, qui trouvent un sens à leur vie dans ces sombres recoins. »



























