Les Juifs allemands sous la menace iranienne

Les Juifs allemands sous la menace iranienne

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En Allemagne, Juifs et opposants iraniens dans le viseur de Téhéran

Les services allemands du renseignement constatent une reprise des activités de Téhéran contre des cibles juives et des Iraniens de la diaspora installés en Allemagne. Attaques, infiltrations, menaces : rien n’arrête ces agents liés aux Gardiens de la révolution. Comme Ramin Yektaparast, un chef de gang de motards, soupçonné d’être à l’origine de l’attaque menée en novembre contre une synagogue d’Essen (notre photo – shutterstock).

À Essen, dans le nord de l’Allemagne, le vitrage pare-balles de l’entrée de la vieille synagogue porte encore la trace des deux balles tirées en pleine nuit [en novembre dernier] par une silhouette encapuchonnée apparaissant brièvement sur les images des caméras de surveillance. Une troisième a ricoché sur le cadre en métal.

“C’est une nouvelle escalade, résume Uri Kaufmann, directeur du Centre culturel juif qui gère le bâtiment aujourd’hui. Tirer sur une synagogue, c’est vraiment choquant.”

Selon cinq responsables allemands de la sécurité nationale et deux représentants de services de renseignements occidentaux, le commanditaire présumé de cette opération s’appelle Ramin Yektaparast : un chef des Hells Angels à la carrure impressionnante, recherché pour le meurtre sauvage d’un autre motard en Allemagne. Les autorités le soupçonnent de mener des attaques en Allemagne via son réseau criminel, sur l’ordre des Gardiens de la révolution iraniens.

Ces attaques s’inscrivent dans ce que les services allemands voient comme une reprise des activités de Téhéran contre des cibles juives ainsi que les Iraniens de la diaspora installés en Allemagne. Alors que la contestation gronde toujours dans la république islamique, les observateurs notent que le régime traque de plus en plus férocement les individus qu’il considère comme des menaces étrangères – en s’abritant derrière des gangs criminels afin de pouvoir nier toute implication.

“Ils font monter la pression et veulent que certaines personnes ne se sentent plus à l’abri. C’est complètement inacceptable”, déclare Roderich Kiesewetter, un député allemand qui a prôné une réaction plus ferme de l’Allemagne à la répression brutale des manifestations en Iran.

Le dilemme diplomatique

Depuis qu’un tribunal iranien a condamné à mort un ressortissant allemand d’origine iranienne, en février dernier, une série d’expulsions diplomatiques s’est engagée entre Berlin et Téhéran, qui se rendent coup pour coup.

La justice iranienne estime que Jamshid Sharmahd, également résident américain, est à la tête d’un groupe établi aux États-Unis [le groupe Tondar, qui signifie “tonnerre” en persan] qui chercherait à restaurer la monarchie en Iran. Elle l’accuse d’avoir “préparé 23 attaques terroristes”, dont “cinq avec succès”. À l’exception d’aveux qui, selon les associations de défense des droits humains, ont été extorqués sous la contrainte, l’homme de 67 ans maintient qu’il n’est que le porte-parole du groupe et n’a pas participé aux attaques.

En Allemagne, des voix s’élèvent pour exiger du gouvernement des mesures plus fermes, notamment l’inscription des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes, le durcissement des sanctions à l’égard du régime et la fermeture d’une mosquée soupçonnée d’être un repaire d’espions.

Sauf qu’à l’heure où le développement du programme nucléaire iranien suscite des inquiétudes croissantes, certains responsables allemands et européens rechignent à réduire la marge diplomatique.

Pour le ministre des Affaires étrangères allemand, il n’existe aucune base légale pour qualifier les Gardiens de la révolution d’organisation terroriste. Mais “c’est surtout que l’on ne veut pas en trouver”, estime Kiesewetter.

Un “terrorisme d’État”

Pour cela, plusieurs responsables politiques et analystes estiment qu’il faudrait s’intéresser aux activités du régime à l’étranger – comme l’attaque de la synagogue d’Essen – plutôt qu’à la répression des manifestations en Iran.

Alors que les dirigeants politiques s’efforcent de traiter les activités des Gardiens de la révolution en Europe et leur inscription sur une liste noire comme deux sujets séparés, “il va devenir difficile de maintenir cette distinction si ces attaques continuent”, explique Cornelius Adebahr, spécialiste de l’Iran pour la Fondation Carnegie Europe, installé à Berlin.

Les responsables de la sécurité nationale sont convaincus que l’attaque contre la synagogue d’Essen a été perpétrée sur ordre des Gardiens de la révolution. Selon l’un d’eux, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, cette opération relève du “terrorisme d’État”.

Si à première vue les gangs de motards ne sont pas le vivier d’agents iraniens le plus évident, le fait d’utiliser des réseaux criminels pour dissimuler ses activités “est un procédé classique du régime de Téhéran”, souligne Matthew Levitt, ancien responsable américain de l’antiterrorisme, aujourd’hui membre du Washington Institute for Near East Policy.

La piste des téléphones portables

Yektaparast est rapidement apparu comme le principal suspect après l’attaque contre la synagogue. La même nuit, un cocktail Molotov a été lancé contre une école située à côté d’une synagogue dans la ville voisine de Bochum.

Le suspect, un Allemand d’origine iranienne âgé de 35 ans, a été arrêté par la police après avoir été dénoncé par un homme qu’il aurait tenté de recruter pour mettre le feu à une troisième synagogue, à Dortmund. Son nom : Babak J. C’est grâce à son téléphone portable que les enquêteurs ont remonté la piste menant à Yektaparast et à l’Iran.

“L’analyse de son téléphone portable a permis de découvrir d’autres personnes, déclare un autre responsable. [Cela montrait qu’]il y avait une structure en réseau, et une personne en Iran.”

Yektaparast était déjà recherché par les autorités allemandes. Ancien chef des Hells Angels d’Oberhausen, dans le cœur industriel de la Ruhr, il était l’un des principaux suspects dans une sordide affaire de meurtre.

La justice allemande l’accuse d’avoir abattu un membre de son gang en janvier 2014. Le corps a été démembré et réparti dans des tonneaux ensuite coulés dans du béton et jetés dans le Rhin et dans un canal. Un mois plus tard, un bras, puis un torse, ont été retrouvés. Et, enfin, un crâne. Selon les enquêteurs, ce meurtre aurait valu à Yektaparast son écusson “Filthy Few”, signifiant qu’il avait tué pour le gang.

Mais le temps que l’affaire arrive devant les tribunaux, en 2021, Yektaparast s’était réfugié en Iran, où il se montrait à bord de voitures de luxe sur Instagram. “Comme il n’existe pas d’accord d’extradition entre l’Iran et l’Allemagne, il n’y a pas de moyen légal de me faire quitter le pays”, déclarait-il dans une vidéo, aujourd’hui supprimée.

Il n’a pas répondu à nos multiples demandes de commentaires envoyées par Instagram.

Douze opérations en Allemagne depuis la révolution islamique

Dans les milieux de la sécurité nationale, certains s’étonnent de la cible choisie pour l’attaque à Essen. Bien qu’elle ait été un centre culturel juif actif, la vieille synagogue n’était plus utilisée comme lieu de culte depuis son incendie lors des pogroms nazis de 1938.

Depuis 1979, le régime iranien aurait été à l’origine de 124 opérations secrètes à l’étranger, dont douze sur le territoire allemand, et cinq au cours des deux dernières années, explique Levitt, qui tient le décompte de ces tentatives d’assassinat, de mise sous surveillance et d’enlèvement.

Alors que les tentatives d’assassinat de hautes personnalités ont été déjouées, le régime pourrait se tourner vers des cibles “plus faciles”, poursuit Levitt.

“C’est là qu’interviennent les attaques contre des cibles juives”.

Le mois dernier, le ministère de l’Intérieur allemand a répondu à une question parlementaire en déclarant que des agents du renseignement de la force Al-Qods – une unité d’élite des Gardiens de la révolution – dirigeaient désormais “d’intenses activités d’espionnage” contre des cibles juives et pro-israéliennes.

Des espions sur la brèche

L’enquête autour de la synagogue d’Essen a également révélé une menace contre Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne.

Depuis la vague de manifestations provoquée en Iran par la mort de Mahsa Amini aux mains de la police en septembre dernier, “on observe une recrudescence des activités d’espionnage contre des individus et des organisations opposés au régime des ayatollahs”, indique le ministère de l’Intérieur allemand.

“Nous savons que les services secrets iraniens sont très actifs au sein de la diaspora”, explique Neda Soltani, militante berlinoise. Trois de ses amis ont déjà été avertis par les autorités allemandes qu’ils étaient personnellement menacés. Le régime iranien “a le bras long dans toute l’Europe”, résume-t-elle.

Des militants iraniens, rassemblés pendant quatre-vingts jours devant le siège du parti des Verts, à Berlin, disent avoir été attaqués par un homme armé d’un couteau et d’un tesson de bouteille. L’identité de l’assaillant n’a pas été établie. Certains accusent des extrémistes islamistes, d’autres se disent de plus en plus étroitement surveillés.

Des agents infiltrés parmi les militants

Ces attaques ne surgissent pas de nulle part. Nous savons qu’il y avait des agents infiltrés parmi nous qui ont pris des photos, explique Setayesh Zadeh, une des organisatrices de la manifestation berlinoise, qui a demandé l’expulsion de l’ambassadeur d’Iran. Les gens ont peur de venir aux manifestations. Ça ne devrait pas se passer comme ça dans une démocratie.”

Les services de renseignements mettent en garde les Allemands d’origine iranienne qui voudraient retourner en Iran après avoir participé à des manifestations hostiles au régime.

Face aux intimidations, les appels à fermer le centre islamique de Hambourg se multiplient. Pour le député Vert Omid Nouripour, ce lieu est un “nid d’espions” au service de Téhéran.

Le ministre de l’Intérieur allemand étudie la question. De son côté, les responsables du centre réfutent les accusations des services de renseignements qui le considèrent comme un relais du pouvoir iranien.

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