La militante dresse le bilan de 15 ans passés à l’American Jewish Committee, à combattre l’antisémitisme en Europe. Elle analyse les mutations profondes du débat public depuis le pogrom
Allemande d’origine, elle débarque en France au début des années 2000, après des études au Royaume-Uni. À son arrivée dans l’Hexagone, au début de la deuxième intifada, elle constate le manque de nuance sur la question israélienne. « Une espèce d’opinion uniforme selon laquelle Israël était une entité colonialiste, raciste, barbare, et il n’y avait pas vraiment d’autres opinions. » Elle observe les conséquences sur la résurgence de l’antisémitisme. Tout au long de ces années à l’AJC, elle n’a cessé d’alerter sur cette résurgence antisémite. Après le 7 octobre 2023, elle s’est aussi immédiatement engagée médiatiquement pour dénoncer cette haine galopante.
The Times of Israël : Vous arrivez en 2010 en tant que directrice de l’AJC France. Aujourd’hui, vous êtes directrice générale de l’AJC Europe. Pourquoi avoir fait le choix de quitter vos fonctions ?
Simone Rodan Benzaquen : Il y a, dans une vie, des étapes. Quinze ans déjà dans une organisation pour laquelle on a énormément d’estime, dans laquelle on s’est senti bien pendant très longtemps, dans laquelle on a eu le sentiment d’être en famille, c’est déjà un bilan.
Mais à un moment, j’ai considéré que, notamment depuis le 7-Octobre, et peut-être même avant, nous sommes dans une situation qui change profondément la nature de ce que je fais. Mon travail d’advocacy a fondamentalement changé parce que la nature de la situation a totalement changé.
La capacité d’une grande organisation comme l’AJC à avoir un impact a, elle aussi, évolué. Sur la question de la guerre informationnelle qui est menée contre le peuple juif, mais plus largement contre les démocraties libérales et l’Occident, nous sommes face à quelque chose qui a un impact sur tout, y compris sur la diplomatie, sur la manière d’informer, de peser sur les décisions prises par des chefs d’État et des gouvernements pour présenter la vérité.
Je pense aujourd’hui que c’est dans cet espace informationnel qu’il faut agir. Cet espace pèse sur tout. Il faut parfois des structures plus petites, plus agiles, davantage d’indépendance, un ton plus libre, peut-être plus impertinent et plus direct.
Quel bilan retirez-vous de ces quinze ans au sein de l’AJC ?
La grande force d’une organisation comme l’AJC, depuis sa création en 1906, c’est d’avoir compris deux choses essentielles.
La première, c’est que pour que les Juifs dans le monde entier puissent être en sécurité, il faut pouvoir se battre pour eux. Il faut une identité juive et une fierté juive très fortes. Il ne faut pas avoir honte, il ne faut pas baisser la tête. Il faut se battre pour ce particularisme.
Mais en même temps, les Juifs, comme toutes les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles, dépendent du bon fonctionnement d’une société, et en l’occurrence d’une démocratie libérale. Il est donc absolument essentiel de protéger aussi l’universalisme.
C’est cela, la particularité de l’AJC : protéger à la fois les valeurs universelles et le particularisme d’une toute petite minorité dans le monde. Or aujourd’hui, les deux sont menacés.
Les Juifs sont le canari dans la mine de charbon. Ce qui les atteint est le signe annonciateur d’un effondrement beaucoup plus large, celui de l’universalisme et des valeurs universelles. Depuis que je fais ce travail, je me suis engagée sur ces deux chemins à la fois. Et aujourd’hui, les deux sont en très grand danger.
Justement, sur ce point du “canari dans la mine” : en quinze ans, vous avez vu l’antisémitisme resurgir en Europe, et tuer. En France, il y a eu l’Hyper Cacher, Mireille Knoll, Sarah Halimi. En Belgique, en Allemagne, au Royaume-Uni, des attentats islamistes et antisémites. Est-ce que cela vous inquiète ? Malgré les alertes, la situation semble s’être aggravée.
Oui, évidemment. J’avais écrit il y a une dizaine d’années un article qui s’appelait Sisyphe. C’est un peu cela : on a le sentiment d’annoncer depuis au moins quinze ans, en réalité depuis le début des années 2000, que cette haine a changé de visage, qu’elle resurgit.
Au début, on parlait de “nouvel antisémitisme”. En réalité, il n’a rien de nouveau. C’est le même, simplement avec un autre masque.
Les choses n’ont fait que s’empirer. Est-ce qu’on a fait ce qui était nécessaire ? Il y a eu une prise de conscience, bien sûr. On a réussi à pousser la pierre un tout petit peu. Mais elle redescend à chaque fois.
En 2016, j’avais organisé un événement qui ne portait pas directement sur l’antisémitisme, mais sur l’islamisme et la récupération populiste au sein de nos démocraties. Je l’avais appelé “Le sursaut”. J’ai toujours espéré qu’il y aurait ce sursaut.
Force est de constater que ce n’est pas le cas. Les choses ne font que s’empirer. Et le problème n’est pas seulement l’antisémitisme. Ce sont ses racines : l’islamisme, la radicalisation de l’espace politique, l’effondrement des démocraties libérales.
Tout cela s’est globalisé. On aurait pu croire que le phénomène était localisé, qu’il se déplaçait d’un pays à l’autre. Mais comme un cancer, il s’est propagé, parce qu’on n’a pas vraiment administré de chimiothérapie ni de radiothérapie.
Vous disiez que le problème s’est propagé…
Oui. On n’a fait ni radio, ni immunothérapie. Donc le problème s’est propagé. Il y a plus de dix ans déjà, j’avais alerté nos amis américains en leur disant : faites attention, ce qui se passe en Europe peut aussi vous arriver.
Il y a eu un accélérateur évident : le 7-Octobre. Depuis le 7-Octobre, il est clair que la question de l’antisémitisme, de la radicalisation, de cette crise globale, concerne aujourd’hui la quasi-totalité des démocraties libérales.
Je crains que cela ne s’améliore pas. En tout cas, si nous n’avons pas un sursaut, cela ne fera que s’aggraver. C’est certain.
L’intérieur de la maison des Dvori dans le kibboutz Beeri, au sud d’Israël, détruite par le Hamas le 7 octobre 2023 et photographiée le 13 janvier 2026. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Vous évoquiez Sisyphe et la pierre qu’on parvient parfois à pousser un peu. En quinze ans, il y a tout de même eu des victoires. La reconnaissance du Hezbollah comme organisation terroriste par l’Union européenne, l’adoption par plusieurs pays de la définition de travail de Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) de l’antisémitisme, même si en France elle n’a pas de valeur normative. Quelles sont, selon vous, les grandes avancées obtenues ?
Vous avez mentionné quelque chose de fondamental : la définition de travail de l’IHRA. Nous avions travaillé sur sa conception dès 2002, lors d’une conférence de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe à Berlin.
Pourquoi ? Parce qu’à l’époque déjà, tout le monde disait : “C’est terrible, il faut lutter contre l’antisémitisme.” Mais personne ne savait réellement le définir. Il y avait une incapacité à reconnaître ce qu’était l’antisémitisme contemporain.
Ce n’était plus uniquement l’antisémitisme d’extrême droite, facilement identifiable avec des néonazis ou des croix gammées. L’antisémitisme était désormais parfois porté au nom de l’antiracisme, parfois par des minorités elles-mêmes victimes de racisme. Il était donc absolument nécessaire de le définir, notamment dans sa dimension liée à la haine d’Israël.
C’est une grande victoire. Au fil des années, nous avons convaincu de nombreux pays d’adopter cette définition. Mais au-delà de l’adoption formelle, l’essentiel est d’aider à identifier ce qu’est l’antisémitisme aujourd’hui.
Beaucoup disent vouloir lutter contre l’antisémitisme, y compris des responsables politiques de tous bords. Mais la question est : de quoi parle-t-on exactement ? Quel est l’objet ? Sans définition, on lutte contre du vide.
Et sur le Hezbollah ?
À l’époque, tout le monde nous expliquait qu’on ne pouvait pas inscrire le Hezbollah comme organisation terroriste, parce que c’était aussi un parti politique, parce qu’on risquait de déstabiliser le Liban.
Aujourd’hui, cela semble presque évident. Mais ce ne l’était pas du tout. Faire reconnaître cette réalité était fondamental.
D’autres avancées ?
Oui. Faire comprendre aux pays européens que l’antisémitisme n’est pas “le problème des Juifs”.
On parlait du canari dans la mine de charbon. L’antisémitisme est un symptôme. Il révèle quelque chose de beaucoup plus profond. L’Europe, ce sont les Juifs. C’est l’essence même de la promesse que l’Union européenne s’est faite après la Seconde Guerre mondiale.
Si cette promesse est trahie, ce ne sera plus l’Europe telle qu’elle s’est définie après 1945. Ce sera autre chose.
Je pense aussi à la prise de conscience de l’islamisme. En France, nous avons beaucoup contribué au débat sur la laïcité, sur la loi contre le séparatisme, sur la nécessité de prévenir la radicalisation.
L’islamisme n’est pas uniquement une menace pour les Juifs. On l’a vu avec Charlie Hebdo, le Bataclan, et tout ce qui a suivi. C’est une menace pour la France, pour l’Europe, pour l’Occident. Et pas seulement dans sa version violente, djihadiste, mais aussi comme idéologie visant à diviser la société, à détruire la cohésion sociale et nationale.
Photo d’ilustration: Des policiers français se tiennent devant la salle de concert « Le Bataclan » lors d’une cérémonie d’hommage aux victimes des attentats terroristes du 13 novembre 2015 dans lesquels 130 personnes ont été tuées, le 13 novembre 2021 à Paris. (Crédit : Thomas SAMSON / POOL / AFP)
Mais comment évaluer ces succès ?
Ce n’est pas un bilan d’entreprise. On ne parle pas de chiffre d’affaires. Les succès sont diffus, parfois très longs à apparaître.
Mais au fil du temps, on constate des petites avancées : dans le débat public, dans les décisions politiques, dans la prise de conscience.
Si je compare la situation en France aujourd’hui à celle du début des années 2000, au moment de la deuxième Intifada et de l’explosion de l’antisémitisme, il y avait une immense solitude. On ne voulait pas voir le problème. On ne voulait pas voir le lien entre la diabolisation d’Israël et la montée des actes antisémites. On ne voulait pas voir la progression de l’islamisme.
Aujourd’hui, la situation ne s’est pas améliorée sur le fond. Mais il y a davantage de résistance. Il existe des espaces dans la société, des journaux, des intellectuels, des journalistes qui alertent et informent.
Il y a vingt-cinq ans, ceux qui travaillaient sur ces sujets étaient extrêmement isolés. Cette solitude-là, au moins, a un peu reculé.
Vous évoquiez cette solitude. Elle est peut-être un peu moins présente aujourd’hui. Depuis le 7 octobre 2023, vous êtes devenue une figure très médiatique, très invitée sur les plateaux pour parler d’antisémitisme en France et en Europe. Comment avez-vous vécu cette période ?
Je l’ai vécue comme beaucoup de Français juifs, avec un mélange de sentiments.
Pour moi, cela a été aussi un quotidien 24 heures sur 24. Mais il y a d’abord un sens de la responsabilité très fort : la nécessité de dire la vérité, en tout cas telle que je la perçois, dans une marée qui allait parfois dans le sens inverse.
Il fallait aussi parler de ce que vivent les Français juifs et les Juifs européens depuis le 7-Octobre. Ce sentiment d’être mis un peu en marge de la société. Tout simplement parce qu’on ne vit pas tout à fait la même réalité que tout le monde. Se poser la question au quotidien : est-ce qu’on peut laisser une mezouza sur sa porte ? Est-ce qu’on doit dire son nom dans un taxi ou dans un VTC ? Est-ce qu’on doit le modifier sur une application parce qu’il a une consonance juive ?
Ce sont des choses très concrètes. J’ai ressenti la responsabilité de le dire au reste de la société, dont nous faisons pleinement partie.
Vous avez porté cette parole sur des plateaux parfois hostiles, là où d’autres choisissaient des espaces plus favorables.
Justement, c’est là qu’il faut se battre.
Je considère que si nous pensons avoir raison, il faut aller le dire. Je n’ai rien à cacher. Je me sens entièrement française, entièrement européenne, et j’en suis extrêmement fière. Je reviens à ce que je disais au début : cette volonté de porter un universalisme.
Je ne rends pas service à une communauté, je rends service au débat national. Cela ne m’intéresse pas de porter cette parole uniquement là où tout le monde est déjà convaincu.
Le grand problème de notre société, qui alimente aussi l’antisémitisme, c’est la polarisation du débat public. On ne partage plus, on ne débat plus, on ne dialogue plus. Or le dialogue, c’est la capacité de prendre en considération ce que l’autre dit, d’avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître qu’il peut y avoir un argument valable en face, peut-être une part de vérité commune.
Si chacun reste dans sa bulle, les opinions se radicalisent. Et l’antisémitisme est souvent le premier symptôme de cette radicalisation.
Est-ce que c’était difficile personnellement ?
Ce n’est pas toujours agréable, non. Mais, d’un point de vue très personnel, cela m’a aidée depuis le 7-Octobre. D’abord parce que cela m’a donné le sentiment d’être utile. Beaucoup de gens ont eu tendance à déprimer face à la situation. La seule manière de changer la réalité, c’est de se battre, de contribuer sincèrement et honnêtement à améliorer les choses, d’apporter un peu de vérité dans le débat.
Ensuite, cela m’a permis de mettre un peu de rationnel dans quelque chose d’extrêmement émotionnel. Je crois que le premier plateau que j’ai fait, c’était le 7-Octobre. Instinctivement, comme beaucoup de gens, j’avais envie de m’effondrer.
Mais on ne peut pas. Il faut mettre des mots sur l’horreur, expliquer ce qu’il s’est passé, essayer de faire comprendre la réalité. Cela m’a permis de tenir les émotions à distance, d’introduire un peu de raison dans un moment chargé de passions.
Vous avez aussi une fine connaissance des enjeux diplomatiques au Proche-Orient. On sent parfois, dans vos écrits, une forme de pessimisme sur la possibilité de stabiliser la région. Êtes-vous pessimiste aujourd’hui ?
Je pense que la chose la plus importante, c’est de ne pas être dans le déni du réel. C’est l’un des premiers articles que j’ai écrits après le 7-Octobre.
Le déni du réel a marqué beaucoup de processus de paix, depuis le début de ma carrière. J’ai longtemps travaillé sur le dialogue israélo-palestinien. Le plus grand problème, c’est le refus de regarder la réalité en face.
Côté israélien, il faut reconnaître les fractures internes, les blocages. Mais surtout, très honnêtement, côté palestinien et côté des pays arabes.
En Europe, on a trop souvent utilisé la question israélo-palestinienne comme une forme de thérapie psychologique : thérapie post-Shoah, thérapie post-coloniale. On a projeté des choses sans regarder la réalité telle qu’elle est.
Or la réalité, c’est qu’au sein de la société palestinienne, une large majorité a soutenu le Hamas après le 7-Octobre. Si on ne regarde pas cela en face, si on refuse d’analyser les responsabilités internes, alors on ne peut pas construire quelque chose de solide. Si aujourd’hui il devait y avoir des élections côté palestinien, tous les sondages disent la même chose : le Hamas l’emporterait. L’Autorité palestinienne est perçue comme corrompue, elle continue à payer les familles de terroristes, à entretenir l’incitation à la haine et à la violence dans les manuels scolaires.
Je pars aussi du principe que l’Union européenne finance depuis des décennies l’UNRWA, une organisation qui est non seulement structurellement infiltrée par le Hamas, mais qui, par sa nature même, va à l’encontre de la solution à deux États que les Européens prétendent vouloir.
L’UNRWA perpétue le statut de réfugié palestinien de génération en génération. Or, si ces cinq millions de réfugiés devaient revenir en Israël, l’idée même d’un État juif serait terminée. Cela rend la solution à deux États impossible.
Donc la condition sine qua non, c’est de regarder la réalité en face. J’avais un petit espoir après le 7-Octobre que cela se produise. Une fois qu’on accepte le réel, je pense que tout devient possible.
Ni les Israéliens ni les Palestiniens n’ont intérêt à ce que la situation continue ainsi. L’Union européenne elle-même est la preuve que des ennemis historiques peuvent se réconcilier. J’ai grandi en Allemagne en tant que juive, puis en France. Si on regarde l’histoire d’il y a 80 ans, qui aurait cru à une telle réconciliation ?
Donc oui, c’est possible. Mais à condition d’être lucide. Or, ce que je constate aujourd’hui, et c’est la part plus pessimiste de mon analyse, c’est qu’on continue à se bercer d’illusions. C’est pour cela que je pense que la reconnaissance unilatérale d’un État palestinien n’était pas une bonne décision. Cela n’apporte strictement rien à l’objectif affiché d’une solution à deux États ou d’une paix durable. Je ne suis pas pessimiste, mais je suis exigeante sur le réalisme.
Sur Instagram, vous jouez aussi un rôle de lanceuse d’alerte, avec des posts très documentés. Récemment, vous avez publié un message plus personnel sur “l’angoisse de la mère juive”. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est personnel, mais aussi très politique. Évidemment, j’ai une angoisse en tant que mère, comme beaucoup de mères juives, comme beaucoup de familles juives. La question, très concrète, est de savoir si nous avons un avenir dans ce pays que nous aimons tant, dans ce continent que nous aimons tant.
Je me suis rendu compte que je me posais des questions que 99,9 % des Français ne se posent pas. Par exemple : est-ce que mes enfants sont en sécurité dans leur école ? Est-ce que l’université que nous choisissons pour mon fils présente un risque ? Ce sont des critères qui ne devraient pas entrer en ligne de compte. Et puis je me suis fait une autre réflexion. Les blagues sur les mères juives, ultra-protectrices, parfois étouffantes… Cela vient de quelque part. Cela vient de générations de parents juifs qui ont dû vivre avec cette inquiétude.
On nous a expliqué que l’histoire était terminée. Mais l’histoire est de retour. Pour tout le monde, et peut-être un peu plus tôt pour les Juifs, puisque nous sommes souvent les canaris dans la mine de charbon.
En même temps, j’essaie de me dire que cela peut aussi produire autre chose : plus de vigilance, plus d’intelligence stratégique, plus d’agilité. Grandir avec un handicap peut aussi forger des capacités particulières. Et parfois, c’est important de partager cela. Beaucoup de gens ressentent ces choses sans forcément les formuler.
The Times of Israël : Vous arrivez en 2010 en tant que directrice de l’AJC France. Aujourd’hui, vous êtes directrice générale de l’AJC Europe. Pourquoi avoir fait le choix de quitter vos fonctions ?
Simone Rodan Benzaquen : Il y a, dans une vie, des étapes. Quinze ans déjà dans une organisation pour laquelle on a énormément d’estime, dans laquelle on s’est senti bien pendant très longtemps, dans laquelle on a eu le sentiment d’être en famille, c’est déjà un bilan.
Mais à un moment, j’ai considéré que, notamment depuis le 7-Octobre, et peut-être même avant, nous sommes dans une situation qui change profondément la nature de ce que je fais. Mon travail d’advocacy a fondamentalement changé parce que la nature de la situation a totalement changé.
La capacité d’une grande organisation comme l’AJC à avoir un impact a, elle aussi, évolué. Sur la question de la guerre informationnelle qui est menée contre le peuple juif, mais plus largement contre les démocraties libérales et l’Occident, nous sommes face à quelque chose qui a un impact sur tout, y compris sur la diplomatie, sur la manière d’informer, de peser sur les décisions prises par des chefs d’État et des gouvernements pour présenter la vérité.
Je pense aujourd’hui que c’est dans cet espace informationnel qu’il faut agir. Cet espace pèse sur tout. Il faut parfois des structures plus petites, plus agiles, davantage d’indépendance, un ton plus libre, peut-être plus impertinent.
Quel bilan retirez-vous de ces quinze ans au sein de l’AJC ?
La grande force d’une organisation comme l’AJC, depuis sa création en 1906, c’est d’avoir compris deux choses essentielles.
La première, c’est que pour que les Juifs dans le monde entier puissent être en sécurité, il faut pouvoir se battre pour eux. Il faut une identité juive et une fierté juive très fortes. Il ne faut pas avoir honte, il ne faut pas baisser la tête. Il faut se battre pour ce particularisme.
Mais en même temps, les Juifs, comme toutes les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles, dépendent du bon fonctionnement d’une société, et en l’occurrence d’une démocratie libérale. Il est donc absolument essentiel de protéger aussi l’universalisme.
C’est cela, la particularité de l’AJC : protéger à la fois les valeurs universelles et le particularisme d’une toute petite minorité dans le monde. Or aujourd’hui, les deux sont menacés.



























