L’écho de la fracture avec Ra’am : la violation des promesses perçue désormais comme un plan de travail légitime
L’immense séisme révélé en ce jeudi midi menace de secouer le pays et de le mener vers de nouvelles élections. Cela dépend d’une part des chefs des services de renseignement et d’autre part du système judiciaire, lesquels ne sont bien évidemment pas soupçonnés le moins du monde d’une quelconque partialité politique • Comme lors de chaque campagne électorale, la chose la moins surprenante a été l’immobilisme intellectuel du bloc de gauche, qui se trouve aujourd’hui face à quatre options, chacune plus cruelle que la précédente • Netanyahou fait lui aussi face à des dilemmes complexes et devra mobiliser toutes ses aptitudes de prestidigitateur politique • Et pourquoi les gens sont-ils encore surpris par le fossé entre les sondages et les estimations d’une part, et la réalité d’autre part ?
Yossef Tikotchinsky, Journal politique, Yated Nééman vendredi 30 octobre
1.
D’où viendra le prochain séisme : un tel scénario est sans précédent dans l’État d’Israël, et nous faisons peut-être face à un bouleversement inédit.
On peut dire beaucoup de choses sur la semaine dramatique que nous venons de traverser, qui a constitué le point culminant de semaines tendues et interminables en amont d’une campagne électorale qualifiée de la plus fatidique depuis la création de l’État.
Outre notre claire conscience qu’il s’agissait d’élections cruciales pour les étudiants de la Tora et la perpétuation de l’étude en terre d’Israël, d’un point de vue politique général, la définition même de « la plus fatidique » prête à interprétation : dans les partis de droite, on l’a qualifiée ainsi en raison de la situation sécuritaire, de la donne face à l’Iran et de la vision droitière selon laquelle seule la réélection de Netanyahou permettrait de vaincre l’Iran comme il l’a promis dans sa campagne. Du côté gauche de l’échiquier, ces élections ont été dépeintes comme dramatiques et extrêmement critiques précisément à cause de la loi sur la conscription, qui constituait l’étendard principal de la campagne du bloc d’Eizenkot.
On peut donc dire beaucoup de choses sur cette semaine tendue, mais il est difficile de soutenir que les résultats ont surpris qui que ce soit.
Et soudain, ce jeudi midi, il s’est avéré qu’un événement dramatique et surprenant s’était bel et bien produit au cours de cette semaine par ailleurs prévisible. Pour la première fois dans l’histoire de l’État d’Israël, il s’avère qu’un parti, du moins selon les soupçons, a sciemment collaboré avec un État ennemi et a perçu des pots-de-vin électoraux. La visite mystérieuse d’Ahmad Tibi au Qatar la semaine dernière n’avait guère retenu l’attention médiatique, mais elle soulève désormais de nombreuses questions.
Le code pénal de l’État d’Israël ne connaît encore aucun précédent pour un tel cas. Des candidats ont certes été disqualifiés pour des motifs nationalistes avant le scrutin, et des partis ont été exclus de la course, mais cela s’est toujours fait par l’intermédiaire de la Commission électorale avant l’ouverture des bureaux de vote, ou s’est limité à l’annulation de certains bureaux ou d’un nombre important de bulletins. Cette fois-ci, s’il s’avère qu’un parti a effectivement touché de manière organisée des fonds occultes d’une source étrangère et a calqué l’ensemble de sa mobilisation électorale sur ces financements, nous avons affaire à un précédent absolu.
Selon la jurisprudence, en cas de fraude constatée dans un bureau de vote spécifique, il est possible d’y réorganiser des élections partielles. Mais dans le cas présent, ce scénario est difficilement applicable, car les falsifications n’ont pas été découvertes dans les urnes, mais au sein des formations politiques.
Un cas similaire ne s’était produit que lors des dernières élections municipales, lorsqu’un soupçon de corruption avait visé l’un des candidats à la mairie d’Acre. Les soupçons n’ayant éclaté qu’après la clôture des urnes, l’affaire avait été portée devant la Cour Suprême, qui avait ordonné la tenue de nouvelles élections municipales.
On redoute à présent que, pour la première fois, Israël ne doive s’acheminer vers un second tour électoral — et non en raison d’une stricte égalité ou d’une absence de décision. Il est possible que la justice conclue qu’il est impossible de disqualifier un parti tout entier tout en maintenant les résultats globaux inchangés moyennant de simples ajustements mathématiques. L’exclusion d’une formation politique entière a des répercussions sur de multiples strates et sur l’ensemble des partis, qu’il s’agisse des taux de participation ou des comportements électoraux des citoyens ayant voté pour ce parti en toute légitimité, et ainsi de suite.
Il ne faut pas non plus négliger l’aspect sécuritaire. Si l’on part du principe qu’il est avéré qu’un parti arabe a reçu des fonds qataris pour acheminer ses électeurs aux urnes, et qu’une décision est prise en conséquence d’interdire, par exemple, le parti Ra’am ou Balad, il est évident pour tous que cela entraînera des répercussions sécuritaires majeures, au point de pouvoir embraser une nouvelle intifada de type « Gardien des murailles ». La rue arabe est déjà hautement inflammable et tendue, et un scénario de retournement d’armes de la part de l’Autorité palestinienne se greffant à cette crise est hautement probable. Si le Shin Bet mène l’enquête, on peut supposer que cette hypothèse est pleinement prise en compte.
Tant à droite qu’à gauche, les partis peuvent formuler des arguments recevables contre la disqualification d’une formation. C’est un séisme qui touche tout le monde, et pas nécessairement pour le meilleur. À cela s’ajoute la certitude que le bloc de gauche ne souhaite à aucun prix de nouvelles élections, car la signification en est limpide pour lui : sans financement occulte, sans participation massive dans le secteur arabe, et une fois toute l’énergie consumée et le soufflet retombé, le bloc du changement et la gauche n’ont aucune chance d’atteindre des résultats similaires. En clair : de nouvelles élections équivaudraient à une victoire éclatante du bloc de droite.
Le système judiciaire, bien entendu, ne saurait être soupçonné de quoi que ce soit (NDLR : tout cela est dit de manière ironique). N’est-il pas totalement neutre politiquement et totalement étranger à toute sympathie partisane ? Il est donc hautement probable que lorsque l’affaire « Ra’am-gate » parviendra devant les tribunaux, une décision pure, immaculée et dénuée de tout intérêt sera rendue, dans le plus pur respect des lois de notre État de droit exemplaire.
La justice agira bien sûr en toute bonne foi et avec intégrité, tandis que l’enquête sécuritaire et de renseignement sera dirigée par les chefs du Shin Bet et du Mossad, nommés par Netanyahou et identifiés à la droite de l’échiquier politique — un scénario qui, à n’en point douter, constitue une première absolue dans les anneries de la politique israélienne.
Pendant ce temps, Netanyahou gagne du temps. L’enquête du Shin Bet pourrait s’éterniser et il est difficile d’en prédire l’issue. Il est fort probable que cette investigation retarde la publication des résultats définitifs et l’ensemble du processus de transmission des recommandations au président de l’État. Le bloc d’Eizenkot sera dans l’incapacité de remplacer le président de la Knesset ou de dicter l’agenda parlementaire ; tant le gouvernement que le Parlement poursuivront leur mission dans le format intérimaire qui était celui de la campagne, tandis que le terrain accomplira son œuvre. La légitimité des partis arabes s’effondrera, la pression sur les partis d’opposition s’accroîtra, et ceux-ci ne pourront plus envisager une collaboration avec les formations arabes comme une option réaliste.
Le drame qui s’est noué ce jeudi midi nous entraîne vraisemblablement dans un tourbillon politique inédit. Il est donc prématuré, à ce stade, d’évaluer où ces élections mèneront réellement l’État d’Israël.
2.
Une défaite recyclée : le bloc du changement peut s’appeler de bien des manières, mais certainement pas « changement »
Entre-temps, il nous faut marquer un pas de recul, revenir aux rivages des événements prévisibles et sans surprise, et analyser cette séquence électorale comme si l’affaire « Ra’am-gate » n’avait jamais éclaté.
La campagne a été dramatique, mais la dernière chose que l’on puisse en dire, c’est qu’elle fut surprenante. Fidèles à la tradition, à l’occasion de chaque scrutin, les différents instituts de sondage et les chaînes de télévision n’ont cessé de nous promettre qu’à vingt-deux heures précises, nous assisterions à des sondages de sortie des urnes d’un dramatisme absolu et à un renversement historique. Là encore, rien de surprenant : nous sommes habitués, au fil des scrutins de ces dernières années, à ce que les sondeurs nous annoncent systématiquement une étude choc. Les journalistes, initiés à ces chiffres avant leur publication, feignent régulièrement la stupéfaction à l’antenne afin de faire monter la tension et le suspense à l’approche des éditions spéciales.
À l’arrivée, les premières estimations se sont effectivement révélées surprenantes. Personne — pas même au sein du bloc du changement — n’osait espérer un tel score de leur part, tel que les chaînes 11, 12 et 13 l’ont d’abord présenté, convaincues elles-mêmes au fond d’elles-mêmes que Netanyahou raflerait la mise sans pour autant s’autoriser à s’en réjouir.
Mais une fois la réalité mise au jour — telle qu’elle se reflétait dans les enquêtes d’opinion des chaînes 14 et i24 —, force a été de constater que, cette fois encore, la surprise a été moindre, conformément à la constante des scrutins précédents. Nous sommes retombés dans une stricte égalité de bloc, que trois années de guerre n’ont pas réussi à ébranler.
Si l’on se remémore les scrutins passés, comme la séquence interminable des élections précédentes, la configuration politique y était déjà d’une rigidité extrême et la répartition des blocs d’une stabilité redoutable. C’était le cas après les mises en examen retentissantes contre Netanyahou — dont nous étions alors persuadés qu’elles redessineraient la carte —, tout comme après la crise du Covid et des luttes sociétales d’une intensité inédite, telles que la réforme judiciaire. Et voilà que nous constatons qu’aujourd’hui encore, au lendemain de la guerre la plus dure de l’histoire du pays, après le massacre des communautés du sud, et face à une situation sécuritaire que nul n’aurait osé imaginer, combinée à des victoires obtenues par l’aide du Ciel lors d’un affrontement direct avec l’Iran que l’on pensait fatal — malgré tout cela, la carte des blocs demeure figée.
Le fait que nous ne soyons pas surpris n’a, en soi, rien de surprenant. Pourquoi ? Parce qu’une simple observation de la stratégie des partis de la gauche permettait d’anticiper le verdict.
Ce bloc s’intitule lui-même « le bloc du changement », et ce n’est pas la première fois. C’est pourtant une piètre plaisanterie, car si ce camp peut revêtir de multiples habits, le changement n’en fait assurément pas partie. Non seulement parce qu’il échoue à incarner une métamorphose, mais surtout parce qu’il n’a accompli aucun geste novateur, n’apportant aucune rupture dans sa méthode pour légitimer une issue différente.
Nous avons pourtant appris à nos dépens qu’il est vain de répéter inlassablement les mêmes actes en espérant un résultat inédit. Or, les dirigeants du bloc du changement n’ont cessé, tout au long de la campagne, de réitérer les recettes usées par leurs prédécesseurs et par eux-mêmes lors des échéances antérieures. Cela fait de longues années que le centre-gauche tente de terrasser la droite et d’évincer Netanyahou en recyclant les mêmes ficelles : sortir un nouveau général de chapeau, brandir une nouvelle égérie étincelante — hier Gantz, aujourd’hui Eizenkot —, persister à fonder des formations politiques aux slogans éculés : « Tout sauf Bibi », « Nous transformerons le pays », « Nous apporterons la guérison », « Nous protégerons le système judiciaire », « Nous sauvegarderons la démocratie », « Nous défendrons Israël contre les ‘bibistes’ », et ainsi de suite. Toujours le même visage sous un masque différent.
À cela s’est greffée la question de la conscription, un serpent de mer vieux de soixante-dix ans, agité cette fois avec une véhémence accrue et déconnectée de toute réalité. Au terme de tout cela, l’aboutissement était le plus prévisible qui soit : au terme d’une campagne aux thématiques réchauffées et d’un marathon rituel calqué sur les échecs passés, l’issue ne pouvait être que celle-là. En un mot : un bloc étriqué incapable de gouverner, dont la seule et unique « réussite » est de parvenir à retarder, bon gré mal gré, la constitution d’un exécutif par Netanyahou.
Le bloc du changement n’a engendré aucun changement. C’est pourquoi, au sortir d’une semaine d’un tel paroxysme, le résultat peut revêtir bien des aspects, mais certainement pas celui de la surprise.
3.
Entre une option mauvaise et une option cruelle : la question ancestrale va-t-elle trouver sa résolution ?
Dès les premiers instants suivant la diffusion des estimations, un débat s’est enclenché, s’amplifiant à mesure que tombaient les chiffres réels. Cette discussion tournait invariablement autour du même axe : quelle promesse électorale faudra-t-il fouler aux pieds pour enfin rendre possible la formation d’un gouvernement ?
Par un singulier paradoxe, cette interrogation ne choquait plus personne, ne paraissait plus saugrenue à quiconque. Elle était formulée crûment, comme un plan d’action légitime. Chacun tenait pour acquis qu’un engagement pris devant les électeurs est fait pour être trahi, faute de quoi aucun attelage gouvernemental ne verrait le jour. C’est ainsi que le camp d’Eizenkot, si prompt à parer ses émules de la vertu immaculée de la probité, se retrouve acculé face à plusieurs issues, chacune plus cruelle que la précédente.
La première alternative consiste à bâtir un gouvernement minoritaire soutenu de l’extérieur par les partis arabes. Des murmures en ce sens se font déjà entendre : il s’agirait de destituer le président de la Knesset dès la prestation de serment des députés, de s’emparer ainsi du contrôle de la commission de la Knesset et de l’ordre du jour législatif, pour ensuite naviguer vers une coalition ouverte ou tacite avec les formations arabes. Une telle option enterre définitivement toute velléité d’union nationale et porte de lourdes conséquences personnelles pour ses promoteurs : Liberman et Bennett auraient à s’expliquer durablement sur leur dépendance envers les voix arabes.
La seconde voie consisterait à tendre la main aux partis orthodoxes en leur proposant un compromis sur la conscription, ce qui impliquerait de renier l’étendard le plus brandi de la campagne : la lutte contre « les réfractaires ». Les premières esquisses de cette volte-face ont déjà percé. Des éditorialistes de gauche l’ont ouvertement suggéré dans divers cercles, arguant qu’à leurs yeux, l’intégration des partis ‘haredim au sein d’un exécutif de centre-gauche en échange d’un arrangement sur la loi militaire — incluant la sanctuarisation du statut des étudiants des Yechivoth — est un prix tout à fait acceptable pourvu que Netanyahou soit écarté.
De tels propos n’ont pas encore franchi les lèvres des dirigeants partisans, et moins encore des chefs de file, mais ils bruissent intensément dans les rangs des militants de base. En clair : la base pardonnerait non seulement aux dirigeants de la gauche de s’allier aux orthodoxes, mais l’encouragerait activement. Prise au sérieux, une telle posture, aussi cocasse qu’évidente en apparence, n’en demeure pas moins sidérurante et insondable. Elle constitue l’aveu explicite que toute cette hystérie verbale et cette incitation menées contre le public ‘haredi et les étudiants en Yechivoth n’étaient que pure démagogie, un simple fonds de commerce politique. En d’autres termes, ils reconnaissent par le menu que la haine déversée contre la société traditionnelle était purement mercantile. Et à présent, ce fonds de commerce tari, ils proclament sans ciller : intégrons les ‘haredim et octroyons-leur tout ce qu’ils réclament ! La position orthodoxe se trouve ainsi validée par un aveu irréfragable : toute cette agitation n’était que vacarme creux, déconnecté du réel.
La troisième issue ouverte aux stratèges du bloc du changement serait de négocier envers et contre tout un attelage avec Netanyahou. C’est ici que ressurgit l’éternelle interrogation débattue dans les travées de la Knesset et les cénacles politiques : quelle est la haine la plus viscérale ? Les formations du centre-gauche combattent-elles Netanyahou par aversion des ‘haredim, ou combattent-elles les ‘haredim par aversion de Netanyahou ?
Cette énigme historique trouvera sa réponse définitive dans le choix qu’opérera le bloc du changement. S’ils accèdent aux injonctions de leur base leur enjoignant d’offrir aux ‘haredim le statut d’étudiants en échange de leur participation ministérielle, cela signifiera que l’antagonisme affiché envers les orthodoxes n’était que le paravent de leur haine de Netanyahou. S’ils choisissent en revanche de s’allier à Netanyahou au sein d’une coalition d’union en laissant les partis ‘haredi sur le palier, ils adsemettront implicitement avoir combattu Netanyahou précisément parce qu’il s’associait aux orthodoxes.
Quoi qu’il en soit, si la gauche s’abstient d’emprunter l’une de ces trois portes de sortie, la quatrième option s’imposera d’elle-même : de nouvelles élections. Et leur issue quasi certaine ne serait autre qu’une victoire nette de la droite. Car cette fois, la gauche ne pourra plus escompter rapatrier par dizaines de milliers des électeurs de l’étranger ; Ra’am — si tant est qu’elle survive — ne sera plus en mesure de distribuer des subsides occultes et de charrier des foules d’électeurs aux urnes ; et la chape de plomb et de désillusion qui pèse aujourd’hui sur l’opposition se traduirait immédiatement par un effondrement de la participation.
Personne ne souhaiterait échanger sa place contre celle d’Eizenkot et des chefs de la gauche à l’heure qu’il est, non seulement en raison de leur défaite, mais parce qu’ils sont sommés de trancher entre des options dont chacune est plus suicidaire que la précédente.
4.
Le piège de la droite : Netanyahou ne formera plus un gouvernement de droite exclusive. Il ne le peut ni ne le souhaite.
Le dilemme suivant échoit au camp national. En supposant même que la gauche opte pour un gouvernement d’union, Netanyahou n’en demeurerait pas moins tributaire des équilibres à négocier.
À l’heure actuelle, Netanyahou n’a matériellement pas la possibilité de ressusciter une majorité de droite homogène et exclusive comme par le passé, et quand bien même il le pourrait, il n’est nullement acquis qu’il le désire. Après les peines éprouvées lors du précédent scrutin pour accoucher, au bout de presque deux mois, du gouvernement le plus « naturel » qui soit, chacun a compris qu’une telle formule n’est pas la tasse de thé du Premier ministre.
On en saisit désormais les raisons : un cabinet de droite exclusive n’a accouché d’aucun résultat tangible dont l’électeur de droite puisse se dire qu’il marque une rupture décisive, la preuve tangible d’une administration purement nationaliste. C’est d’autant plus vrai pour les partis ‘haredim, qui viennent d’endurer sous l’égide de leurs partenaires l’une des périodes les plus calamiteuses de l’histoire pour le public observateur de la Tora. Et non, la conseillère juridique du gouvernement et la Cour Suprême ne portent pas la responsabilité de tous les maux. Elles y contribuent largement, certes, mais pas exclusivement.
Dès lors, Netanyahou ne se pressera point de reconstituer un attelage pur et dur, même s’il en avait la latitude, et à plus forte raison maintenant qu’il en est dépourvu. L’hypothèse la plus consistante est qu’il s’efforcera, dans les semaines à venir, de recueillir l’entérinement présidentiel pour ensuite tendre la main aux composantes du bloc du changement.
À cet instant précis, il lui faudra observer si Eizenkot parvient ou non à coaliser une majorité de parrainages à la présidence. Eizenkot peut théoriquement engranger les parrainages des députés arabes sans encourir l’opprobre d’une alliance organique, puisqu’ils ne font que recommander sa personne sans intégrer l’exécutif. S’il devance Netanyahou et décroche le mandat présidentiel en premier, il est hautement improbable que Netanyahou accepte par la suite de le rallier au sein d’une union où Eizenkot revendiquerait nécessairement la primauté de la fonction.
Mais en tablant sur l’hypothèse — dont les chiffres définitifs en cours de dépouillement confirment la tendance — que le camp national dispose d’une assise majoritaire en parrainages, Netanyahou disposera des meilleurs atouts pour décrocher le mandat en premier. Dans ce cas de figure, il formulera à l’adresse d’Eizenkot une offre que l’on devinait en germe, et que la configuration présente rend encore plus impérieuse : Netanyahou tiendra à Eizenkot un langage de vérité : « Nous connaissons tous l’impasse de vos quatre options, et disons-le, qu’elles sont toutes désastreuses. Par conséquent, puisque vous vous apprêtez de toute façon à violer vos serments, violez donc celui de ne jamais siéger avec Netanyahou : c’est celui qui vous rapportera le dividende le plus élevé. Vous n’obtiendrez pas la direction du gouvernement, pas même en alternance, mais vous ceindrez les portefeuilles de la Défense ou des Affaires étrangères, vous bâtirez votre avenir politique, et surtout, vous pourrez faire valoir à vos électeurs : nous avons sanctuarisé un principe vital en empêchant le vote d’une loi de conscription sous la dictée des exigences des ‘haredim. »
Une telle configuration présente pour Netanyahou des avantages multipliés. Netanyahou ne tient nullement à ce que la loi sur la conscription soit gravée à son nom ; il mesure le poison politique qu’elle recèle et s’emploiera précisément à l’éviter. Mais à cette équation s’adjoignent d’autres variables de poids.
Le contingent de députés Likoud assurés d’un siège — c’est-à-dire les entrants certains au Parlement — brasse des figures nouvelles et des vétérans ancrés plus à droite, parmi lesquels des membres de familles endeuillées par le terrorisme, dont le poids sera déterminant dans les arbitrages de Netanyahou. D’un côté, ces personnalités rechigneront à s’acoquiner d’emblée avec des transfuges ou des alliés identifiés à la gauche radicale ; ils répugneront à siéger aux côtés d’Eizenkot et de figures qui, à tout le moins, font montre d’une bienveillance coupable envers l’ennemi ou aspirent à des compromissions diplomatiques. De nombreux cadres, anciens ou nouveaux, ont rallié le Likoud et la Knesset portés par l’ambition de consacrer enfin cette « victoire totale » que Netanyahou tarde à parachever. D’autres, à l’instar de Yariv Levin et de son cercle, exerceront une pression constante pour éliminer tout obstacle sur la route de la réforme judiciaire.
Il sera donc ardue pour Netanyahou de les convaincre de partager les travées ministérielles avec Lapid, Eizenkot et leurs affidés. En contrepartie, ces mêmes députés réclament par position de régler le sort des « réfractaires » et d’imposer un service militaire tel qu’Eizenkot l’appelle publiquement de ses vœux et que Netanyahou le souhaite en son fort intérieur. C’est précisément sur ce terrain qu’une convergence pragmatique pourrait s’opérer. Netanyahou devra par conséquent louvoyer avec une extrême minutie au sein de sa propre formation pour rendre cet attelage possible.
Autre paramètre incontournable : la menace des dissidences. Comme à chaque veille de mandat, les spéculations vont bon train quant à une possible scission ou défection au sein du Likoud pour faire alliance hors du camp. Un scénario qui ne s’est pourtant jamais matérialisé, tant il contrarie l’ADN historique de la maison likoudnik. Néanmoins, au lendemain de primaires acrimonieuses et sous la tension ambiante, plusieurs profils font l’objet de convoitises. Liberman, de concert avec les éminences grises d’Eizenkot et de Lapid, ourdissent déjà dans l’ombre pour tenter de débaucher des frondeurs ou inciter des personnalités déçues du Likoud à parrainer Eizenkot auprès du président, moyennant prebendes et maroquins ministériels au sein d’une fraction dissidente reconnue à la Knesset.
Au vu de ces données, si Netanyahou voyait déjà dans le gouvernement d’union sa formule idéale durant la législature écoulée, il la consacre désormais comme son option absolue. Il jettera toutes ses forces dans la bataille pour exploiter cette conjoncture et ériger un exécutif sous sa férule, adossé à l’assiette la plus large possible, de droite comme de centre. Une telle architecture sert ses intérêts à tant d’égards qu’il ne saurait laisser passer une telle fenêtre de tir.
Mais pour concrétiser cette ambition, le labeur sera rude. Confronté à une myriade de paramètres antagonistes, il lui faudra convoquer tout son art de l’illusionnisme et de la prestidigitation politique pour faire coïncider les pièces du puzzle. Et à le bien connaître, l’homme en a les ressources. S’il y déploie son énergie, ce sera bel et bien cette formule qui, en fin de compte, émergera. Dès lors, il dictera ses conditions d’adhésion aux autres composantes de la droite et du monde orthodoxe, en harmonie avec les partenaires qu’il aura agrégés au pacte initial.
5.
L’illusion du parfum frelaté : nous n’avons pas le privilège de nous enivrer de formules grandiloquentes
Partie intégrante et la plus prévisible de toute campagne électorale — singulièrement au lendemain des scrutins —, la rhétorique des formules choc refait surface : « Le jour du jugement des sondeurs », « Le tribunal des instituts de sondage », et consorts. Autant de poncifs obligés sans lesquels une campagne ne serait pas tout à fait elle-même, flanquée de la « dernière ligne droite », de « sondages d’une ampleur inédite » et autres superlatifs éculés jusqu’à l’écœurement.
C’est ici que la critique nous frappe de plein fouet, nous autres gens de presse : pourquoi persistons-nous à feindre la stupéfaction et à recycler ces facilités de langage ? L’écriture de cette partition était pourtant si lisible, si transparente, qu’il fallait une cécité volontaire pour ne point l’anticiper.
Déjà la semaine passée, il fut rappelé sur cette modeste tribune que l’abîme séparant les chiffres des instituts et la réalité du terrain attestait que ces enquêtes n’entretenaient aucun rapport avec le réel. L’écart atteignait dix sièges et davantage entre formations, et des proportions comparables entre blocs. Il est mathématiquement exclu qu’il s’agisse d’une simple erreur statistique ou d’une marge d’incubation tolérable pour de telles études.
Les sondeurs se retranchent invariablement derrière leur prétendue science du redressement, affirmant intégrer dans leurs algorithmes la part d’électeurs dissimulant leur véritable intention. Mais même après cette alchimie supposée, le gouffre demeure inouï, et requiert un examen de conscience.
Dès lors, ainsi qu’il fut soutenu en amont du scrutin, il crevait les yeux que les sondages relevaient de la méthode Coué plutôt que de l’investigation scientifique. Chacun pouvait le constater à l’œil nu : chaque organe médiatique diffusait les graphiques conformes à ses vœux pieux. C’est pourquoi, à l’heure du bilan, nous n’avons ni le loisir ni le luxe de nous griser de formules enchanteresses telles que la « faillite des sondeurs ».
La confrontation des estimations aux urnes réelles n’a fait que valider ce que nous savions pertinemment. On ne saurait qualifier cela de « jour du jugement », encore moins de « Grand Pardon », et moins que tout espérer qu’un quelconque mea culpa soit prononcé.
Il est bon de ressasser cette sentence d’une éternelle actualité : Shimon Peres comparait jadis les sondages au parfum. On peut le humer et s’en délecter, mais s’aviser de l’ingérer relève de l’intoxication. Cette fois-ci, les sondages exhalaient un autre effluve : non point de l’eau de Cologne, mais de l’intérêt pur, la volonté manifeste de fabriquer artificiellement une réalité. Et cette odeur-là, assurément, n’a rien de délicieux.


























