Le rav Kantor sert la vie juive du royaume depuis trente-trois ans. Bangkok vient de lui retirer sa nationalité. Le prétexte est administratif ; le climat, lui, ne l’est pas.
Professeur Michael Ayache
Le 28 octobre 2026, le Premier ministre et ministre de l’Intérieur thaïlandais, Anutin Charnvirakul (notre photo), a signé un arrêté retirant la nationalité thaïlandaise au rav Yossef ‘Haim Kantor, fondateur et directeur de ‘Habad-Loubavitch en Thaïlande depuis 1993, figure centrale de la communauté juive du royaume. Le motif officiel tient en une ligne : le rav, naturalisé en 2013, aurait présenté son passeport américain à seize reprises pour entrer en Australie ou en sortir, la dernière fois le 26 janvier 2026.
Bangkok invoque l’article 19 de la loi sur la nationalité de 1965, qui permet de retirer la citoyenneté à un naturalisé qui continue de faire usage de sa nationalité antérieure. Soit. Mais il faut être naïf pour ne voir dans cette affaire qu’une banale question de tampon sur un passeport.
Une sanction maximale pour une faute administrative
Le rav Kantor n’a pas été accusé de fraude, de violence ou d’atteinte à l’ordre public. À ce jour, comme le reconnaissent les autorités elles-mêmes, aucune infraction n’a été établie contre lui ni contre ‘Habad. On lui reproche d’avoir voyagé vers un pays tiers avec le passeport d’un pays dont il n’a jamais cessé d’être citoyen.
Pour ce motif, l’État thaïlandais choisit la sanction la plus lourde dont il dispose : la déchéance de nationalité d’un homme qui vit dans le royaume depuis plus de trois décennies, qui y a élevé sa famille et qui y a bâti des institutions au service de tous. Le ministère de l’Intérieur va jusqu’à évoquer, selon Thai PBS, une possible menace pour la « sécurité économique et sociale » du pays. Seize voyages en Australie, menace pour la sécurité d’un royaume de soixante-dix millions d’habitants : la disproportion saute aux yeux.
Une campagne, pas un dossier isolé
Cette décision ne tombe pas du ciel. Le 8 octobre, plus de dix administrations — police, fisc, immigration, office anti-blanchiment, cadastre — ont perquisitionné simultanément la Fondation ‘Habad de Bangkok, un jardin d’enfants ‘Habad, l’Association juive de Thaïlande et le chantier de la synagogue Beth Elisheva, la plus ancienne de Bangkok. Les enquêteurs parlaient officiellement d’un « réseau d’entreprises et d’actifs liés à des ressortissants israéliens ».
Le résultat ? Selon le Jerusalem Post, aucune arrestation d’Israélien, et aucune accusation formulée contre les institutions religieuses elles-mêmes. Les « plus de soixante sociétés » enregistrées à la même adresse se trouvaient, a expliqué le rav Ne’hémya Wilhelm, dans les dossiers d’un cabinet comptable qui travaille pour de nombreux clients. À Chiang Mai, une inspection du Beit ‘Habad menée le 15 octobre n’a relevé, d’après le Thai Examiner, aucune infraction. Mi-septembre, quatre corps avaient même été exhumés d’un cimetière juif pour des questions d’usage du sol.
Depuis la déchéance, l’étau se resserre encore : les autorités examinent dix-neuf sociétés liées au nom du rav, ses biens fonciers et jusqu’à la nationalité de ses proches.
Le vice-ministre de l’Intérieur évoque déjà saisies et ventes forcées. On cherche d’abord une cible ; on cherchera ensuite la faute.
La rue a déjà désigné l’ennemi
Les autorités jurent agir « sans considération religieuse ou nationale ». Mais il suffit d’écouter la rue pour comprendre le climat. Le 31 octobre, trois jours après la décision, un rassemblement baptisé « Reprenons notre pays » s’est tenu à Phuket, avec une vingtaine de réseaux nationalistes et le vétéran de l’agitation politique Sondhi Limthongkul. Selon JNS, citant la télévision publique thaïlandaise, les manifestants ont exigé la fermeture de tous les Bathé ‘Habad du pays.
Pas des sociétés-écrans présumées. Pas de quelques entreprises en infraction. De tous les Bathé ‘Habad : Bangkok, Chiang Mai, Koh Samui, Phuket, Pai, Koh Phangan, Nonthaburi. Des lieux où l’on prie, où l’on sert des repas casher, où l’on accueille le routard israélien égaré comme la famille en deuil. Le Thai Examiner rapporte d’ailleurs que des slogans explicitement antijuifs ont été brandis lors de ces mobilisations, et que des manifestants s’en étaient déjà pris au Beit ‘Habad de Phuket pendant Roch Hachana.
Quand une foule réclame la fermeture des synagogues d’un pays, on n’est plus dans le droit des affaires. On est dans quelque chose de beaucoup plus ancien, que le peuple juif connaît trop bien.
La mémoire courte de Bangkok
Ce durcissement est d’autant plus choquant qu’Israël et la Thaïlande sont liés par le sang versé le 7 octobre 2023. Ce jour-là, le Hamas a assassiné 39 travailleurs thaïlandais et en a enlevé 31 dans les kibboutzim du sud. Au total, 46 Thaïlandais ont perdu la vie dans cette guerre déclenchée par le terrorisme islamiste. Et Israël emploie aujourd’hui plus de 38 000 travailleurs thaïlandais, qui envoient chaque mois à leurs familles des salaires sans équivalent dans les campagnes de l’Isan.
Israël a pleuré les victimes thaïlandaises comme les siennes
Les Bathé ‘Habad de Thaïlande, eux, accueillent chaque année un très grand nombre de jeunes Israéliens, souvent tout juste sortis de l’armée, qui dépensent leur argent dans l’économie touristique du royaume. Ce sont ces lieux, et l’homme qui les a fondés, que l’on traite aujourd’hui comme une menace.
Ce que nous attendons
Nous ne demandons aucun privilège. Si une société enfreint la loi thaïlandaise sur les investissements étrangers, qu’elle en réponde, comme n’importe quelle autre. Mais nous refusons que l’on fasse payer à un rav, et à travers lui à toute une communauté, la colère d’une rue chauffée à blanc par la propagande anti-israélienne importée de Gaza.
Le gouvernement israélien doit s’exprimer clairement et demander à Bangkok des garanties sur la sécurité des Bathé ‘Habad et des voyageurs israéliens.
Washington, dont le rav Kantor est citoyen, a aussi son mot à dire. Les organisations juives internationales doivent suivre de près chaque étape de la procédure. Et les autorités thaïlandaises doivent comprendre qu’un pays qui vit du tourisme et se dit accueillant ne peut pas laisser des foules réclamer la fermeture des lieux de culte juifs sans réagir.
Le rav Kantor conteste la décision par les voies légales, et les Bathé ‘Habad restent ouverts. C’est la réponse juive de toujours : continuer, tenir, allumer les bougies du Chabbath là où l’on cherche à les éteindre. À nous, Juifs et amis d’Israël, de ne pas le laisser seul.


























