Le Front national face à ses vieux démons antisémites

Le Front national face à ses vieux démons antisémites

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Responsable du FN niçois, Benoît Loeuillet, ancien identitaire, a été suspendu du parti mercredi pour avoir tenu des propos négationnistes dans un documentaire diffusé sur C8. Une nouvelle affaire embarrasante pour Marine Le Pen.

En finir avec la présomption d’antisémitisme pesant sur le Front national : tel était au fond le seul objectif de la «dédiabolisation» mariniste. La présidente du FN lui aura sacrifié jusqu’à son propre père, sans parvenir à refouler définitivement cette vieille passion de l’extrême droite. En témoignent deux documentaires diffusés ces jours-ci, qui risquent de contraindre les responsables frontistes à d’embarrassantes explications.

Patron du Front national à Nice, conseiller régional de Paca, Benoît Loeuillet s’est vu suspendu du parti mercredi, et exclu du groupe présidé par Marion Maréchal-Le Pen. En cause, des propos négationnistes enregistrés par une caméra cachée et diffusés mercredi soir dans un documentaire de la chaîne C8. Gérant de la librairie du Paillon, dans le centre niçois, l’homme exhibe, face à un journaliste se faisant passer pour un militant du FN, un ouvrage d’Adolf Hitler ainsi que des écrits du négationniste français Robert Faurisson. Expliquant ne pas savoir «quoi penser de la thèse révisionniste», Loeuillet juge tout de même qu’«il n’y a pas eu autant de morts, […] il n’y a pas eu de morts de masse comme cela a été dit». Des propos condamnés par le parti, qui a promis mercredi une rapide convocation de l’élu «devant les instances disciplinaires en vue de son exclusion». L’intéressé a, lui, réfuté par communiqué avoir «nié la réalité de la Shoah», évoquant des propos «habilement découpés» au montage.

Bascule du discours

L’affaire est particulièrement malvenue pour un FN en campagne, qui multiplie ces dernières années les signes de bienveillance envers Israël et les juifs de France : visite à Jérusalem du secrétaire général, Nicolas Bay, en janvier, plaidoyers du vice-président Louis Aliot et du député Gilbert Collard devant la Confédération des juifs de France et des amis d’Israël (CJFAI) en février…

Autant de démarches qui soutiennent la bascule du discours frontiste – de la rhétorique antisémite maniée par Le Pen père au rôle revendiqué de bouclier des juifs contre le «totalitarisme islamique». L’abandon du registre antisémite conditionne en outre le ralliement, tant espéré, d’une partie de la droite à Marine Le Pen. On mesure donc l’embarras de la direction du mouvement face au cas Loeuillet, et les possibles conséquences en interne.

Car dans un parti aussi vermoulu de querelles que l’est le FN, l’inévitable recherche d’un responsable pourrait mener loin. L’étonnante marchandise de Benoît Loeuillet était notoire au sein du Front niçois et au-delà. Faisant de sa rapide promotion, à partir de 2015, une ahurissante prise de risque que certains tenteront d’attribuer à Nicolas Bay, réputé proche des identitaires, à Marion Maréchal-Le Pen ou encore à l’ex-UMP Olivier Bettati, devenu une figure du FN.

Mercredi, toutefois, c’est surtout vers Philippe Vardon que se tournaient les regards. Homme fort du Front niçois, l’homme (qui n’a pas donné suite à nos questions) est issu comme Loeuillet du mouvement Bloc identitaire, dont il fut même un dirigeant. Radical sur les questions d’identité et d’immigration, le Bloc était pourtant censé avoir, avant même le FN, rompu avec l’antisémitisme. L’arrivée de plusieurs de ses représentants au sein du parti n’en a pas moins suscité de fortes réticences en interne. Réticences surmontées par les dirigeants du Front, en raison des indéniables qualités politiques et techniques des ex-identitaires. Ces derniers comblaient ainsi l’éternel manque de cadre du mouvement : déjà conseiller régional de Paca, Philippe Vardon a même intégré l’équipe de campagne de Marine Le Pen, où il fait office de conseiller pour la candidate.

«Branche pourrie»

Ce discret marché entre FN et identitaires pourrait-il être remis en cause ? Mercredi, un communiqué de l’Union des patriotes français juifs – organe de poche fondé par un élu frontiste – demandait à Marine Le Pen de «couper définitivement la branche pourrie des réseaux Vardon qui nuisent gravement à [sa] candidature». Réaction sévère également chez le vice-président Louis Aliot : «Les caméléons qui se cachent dans nos rangs et profitent de la réussite du FN en ayant des idées parfaitement détestables doivent dégager !» a-t-il posté sur Twitter.

Cet avertissement ne s’adressait-il qu’à Benoît Loeuillet ?

On n’en jurerait pas. Car un parfum d’antisémitisme flotte autour d’autres membres ou proches du FN, sujets d’une enquête qui sera diffusée jeudi soir dans l’émission Envoyé spécial sur France 2. Consacré aux affaires financières qui visent le parti, ce documentaire évoque le profil de deux de leurs protagonistes : Axel Loustau, conseiller régional d’Ile-de-France et trésorier de la campagne de Marine Le Pen, et Frédéric Chatillon, ami de la candidate et important prestataire du FN. L’un et l’autre issus du mouvement radical Gud, ils ont tous deux été renvoyés en correctionnelle dans le cadre du dossier «Jeanne», une affaire d’escroquerie présumée aux dépens de l’Etat. Et les deux hommes ont partagé bien plus. Comme ces visites au vieux Waffen-SS belge Léon Degrelle, et ces soirées arrosées entre amis pour commémorer la naissance d’Adolf Hitler. «Ils rigolaient sur Auschwitz, [disaient] qu’il y avait [dans le camp] un stade de foot, une piscine pour les juifs, témoigne un membre repenti de la bande dans ce documentaire, visionné par Libération. Et [ils disaient] qu’ils n’étaient pas gazés du tout, ils étaient juste morts de maladies, d’épuisement…»

Riz et croix gammée

Même «humour» sur Facebook, où existe une page au nom d’«Alex Saloutu», anagramme d’Axel Loustau, suivie par des amis personnels de celui-ci. Les journalistes y découvrent notamment la photo d’une assiette où le riz a été modelé en forme… de croix gammée. Sollicité, Loustau tente longuement d’échapper à la caméra avant de nier sans entrain être le titulaire du compte. Quant à Chatillon, il ne donne pas suite aux questions des journalistes. Ces éléments n’ont pas de quoi rassurer ceux qui, autour de Le Pen, s’alarment de l’indulgence de la candidate pour ses sulfureux amis. Comme dans le cas Loeuillet, la tactique retenue semble consister à ignorer les signaux d’alerte, à couvrir et même à promouvoir les facteurs de risque. Jusqu’à la révélation de trop ? Ce pari représente, pour certains, la limite la plus évidente du marinisme.

Dominique Albertini – www.liberation.fr

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