Les Occidentaux sceptiques sur l’accord irano-saoudien

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Par Jacques BENILLOUCHE – Temps et Contretemps

Avec une certaine surprise, l’Arabie saoudite a décidé de renouer ses relations diplomatiques avec l’Iran sous l’égide de la Chine. Les réactions sont toutes positives dans la région, que ce soit du côté des alliés de l’Iran que de ceux de l’Arabie. Les Occidentaux ont salué l’accord mais restent sceptiques sur son application. En revanche, l’opposition en Israël a accusé Netanyahou d’avoir porté un coup à la normalisation avec l’Arabie mais surtout d’avoir brisé le front arabo-israélien contre l’Iran.

Des pourparlers secrets se sont tenus à Pékin, du 6 au 10 mars, sous l’égide du diplomate chinois Wang Yi avec la participation d’Ali Shamkhani, secrétaire du SNSC (Conseil suprême de la sécurité nationale iranien) et Musaad bin Mohammed Al-Aiban, conseiller saoudien à la sécurité nationale. Une déclaration trilatérale a été publiée précisant que Ryad et Téhéran s’engagent à rouvrir leurs ambassades d’ici deux mois. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan Al Saud, a estimé que le rapprochement découle de la priorité accordée par le Royaume au «dialogue et aux solutions politiques» tandis que le ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir-Abdollahian, soutient que «la politique de bon voisinage du gouvernement iranien progresse dans la bonne direction».

Les médias de l’Arabie exultent : Asharq Al-Awsat a écrit le 12 mars que «l’accord sert à réaliser le programme de développement Vision 2030 du prince héritier MbS». Arab News du 11 mars rappelle que MbS avait considéré «l’Iran comme un voisin et qu’il est dans l’intérêt des deux parties de résoudre les problèmes». Enfin, le quotidien Okaz publié à Djeddah estime le 10 mars que l’accord «répond aux exigences saoudiennes et en particulier au respect de la souveraineté de l’État et la non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États».

Les alliés de l’Iran se réjouissent à l’instar de la presse syrienne qui souhaite le 11 mars que «les efforts diplomatiques s’étendront pour inclure les relations entre les pays arabes». À noter que le Bahreïn et les Émirats arabes unis ont déjà normalisé leurs relations avec Damas après avoir dégradé leurs relations à la suite de la crise syrienne en 2011. Hassan Nasrallah a déclaré le 10 mars, de son côté, que «l’accord irano-saoudien était une transformation positive et que son impact se ferait sentir au Liban, au Yémen, en Syrie et dans la région».

Le porte-parole des Houthis, Mohammed Abdulsalam, a salué «le rapprochement irano-saoudien. La région a besoin d’une normalisation des liens entre ses pays pour rétablir sa sécurité». Il convient de noter que l’Iran soutient les Houthis qui sont la cible de l’Arabie depuis 2015. Mais certains groupes armés soutenus par l’Iran ont déclaré que «l’accord donnerait un élan à la coopération entre les États de la région mais que si le rapprochement est positif, les factions, les forces et le gouvernement irakiens ne sont pas liés par les accords conclus entre d’autres États».

Abu Ali Al-Askari, haut commandant du Kataïb Hezbollah, a déclaré le 11 mars : «Nous devons être plus diligents et prêts que jamais face aux monstruosités de l’entité saoudienne dans la région. Nous ne devons pas nous laisser emporter par la politique».

Les alliés arabes de l’Arabie, ceux du Golfe en particulier, ont approuvé le rapprochement avec l’Iran, tandis que d’autres États de la région ont également salué le développement. Le CCG (Conseil de coopération du Golfe) ainsi que le Bahreïn, le Koweït, le Qatar et les Émirats ont salué l’accord et son impact sur la sécurité et la stabilité régionales. L’Algérie, Oman, l’Égypte le Liban et le Soudan ont fait les mêmes déclarations.

En revanche les Occidentaux sont plus sceptiques sur cet accord. Le porte-parole de la Maison Blanche, John Kirby, a déclaré le 10 mars que «ce n’est pas un régime qui honore généralement sa parole, nous espérons donc qu’il le fera. Nous aimerions que cette guerre au Yémen se termine». La France soutient «toute initiative qui contribuerait à désamorcer les tensions tout en exhortant l’Iran à renoncer à ses actions déstabilisatrices». Les Britanniques ont qualifié l’accord de «grande nouvelle pour le Moyen-Orient et pour la Chine».

En Israël, l’opposition a presque rendu responsable Netanyahou de cette évolution politique. Yaïr Lapid a décrit «l’accord entre Riyad et Téhéran comme un échec dangereux de la politique étrangère du gouvernement israélien». Naftali Bennett a estimé le 10 mars que «le rétablissement des liens entre l’Iran et l’Arabie saoudite est une victoire politique pour l’Iran et un coup fatal à l’effort de construction d’une coalition régionale contre la république islamique». Benny Gantz a décrit l’accord irano-saoudien comme «un développement inquiétant. Les défis de sécurité posés devant Israël augmentent».

L’Arabie avait rompu ses relations en 2016 lorsque des Iraniens avaient pris d’assaut ses installations diplomatiques. Les pourparlers de Pékin marquent le début d’une phase de transition entre la sécurité et le dialogue diplomatique entre les deux rivaux régionaux. En fait, l’initiative diplomatique chinoise fait partie des efforts de Pékin pour consolider son implantation en Asie occidentale.

Ainsi, en décembre 2022, le président chinois Xi Jinping s’était rendu à Riyad pour des sommets avec des dirigeants arabes et ceux du Golfe. Cette visite historique a contribué à renforcer les relations entre la Chine et l’Arabie dans le cadre d’un projet d’infrastructure reliant l’Asie à l’Europe. Pékin s’est aussi engagé plus étroitement avec l’Iran en accueillant le président Ebrahim Raïsi pour une visite d’État, après l’accord de partenariat stratégique de 25 ans, signé en 2021.

L’accord irano-saoudien s’explique par les tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis car l’Arabie veut équilibrer ses partenariats. Ainsi en 2022, l’Arabie a réduit sa production de pétrole contre la demande expresse de Joe Biden d’augmenter sa production. Il s’agissait pour Ryad de permettre à l’Iran d’écouler sa production. Dans le conflit russo-ukrainien le Royaume n’a pas pris de position antirusse estimant qu’il pourrait intervenir en tant que médiateur entre les deux parties.

L’amélioration des liens entre l’Iran et l’Arabie est interprétée comme un ralentissement volontaire des efforts d’Israël pour nouer des relations diplomatiques avec l’Arabie. Mais le blocage est imputé à l’Arabie qui ne veut entrer dans les Accords d’Abraham que lorsque qu’un État palestinien sera créé. Une normalisation entre Riyad et Jérusalem s’éloigne de plus en plus. La création d’un axe anti-Iran n’est plus d’actualité.

Ce nouvel accord engage l’Iran à ne plus s’ingérer dans les affaires du Liban, de Syrie et du Yémen et à mieux contrôler les groupes armés qu’il soutient en Irak. De son côté l’Arabie essaiera de conclure un accord de paix avec les Houthis.  Le grand perdant de cette opération reste certainement Israël qui comptait sur l’Arabie pour créer un axe anti-Iran.

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