L’immigration sonne-t-elle la fin du modèle suédois ?

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A woman arrives to cast her vote in Stockholm, Sweden, Sunday Sept. 9, 2018. Polls have opened in Sweden's general election in what is expected to be one of the most unpredictable and thrilling political races in Scandinavian country for decades amid heated discussion around top issue immigration. (AP Photo/Pietro De Cristofaro)

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Longtemps regardée comme le modèle social-démocrate par excellence, la Suède traverse aujourd’hui une période d’incertitude marquée par de nouveaux défis. Pour le chercheur suédois Tino Sanandaji, l’immigration massive et l’intégration de nouvelles populations doit amener ce système à se réformer.


Tino Sanandaji est chercheur en histoire économique et commerciale à l’Institut de recherche de la Stockholm School of Economics. Il a notamment publié de nombreux ouvrages et rapports sur la politique fiscale et entrepreunariale suédoise. Il vient également de publier à la Fondation pour l’innovation politique une note dont la seconde partie s’intitule Les Suédois et l’immigration, fin du consensus?


FIGAROVOX.- Vu depuis la France, le modèle suédois est considéré comme une société idéale, et un exemple de social-démocratie. Vous affirmez au contraire que la Suède vit une période de rupture quant au consensus démocratique, en particulier sur la question de l’immigration. Pourquoi?

Tino SANANDAJI.- La Suède est en effet admirée partout dans le monde, notamment parce qu’elle a connu pendant des décennies une période de prospérité économique au cours de laquelle les salaires étaient très élevés et, surtout, relativement équitables. Toutefois, depuis quelque temps, le pays connaît une montée des inégalités qui va de pair avec une dégradation du climat social et une criminalité de plus en plus forte. Or cette criminalité est largement le fait d’une population immigrée, qui fait donc davantage l’objet de la colère des Suédois. Pour autant, le pays reste prospère et calme, mais l’âge d’or qu’il a connu se détériore lentement.

Par opposition notamment au contexte français, suite à la crise des banlieues en 2005, les Suédois ont longtemps promu un modèle ambitieux d’intégration des populations immigrées. Aujourd’hui, la Suède prend-elle finalement une pente semblable à celle de la France?

Oui, je crois. La France a précédé la Suède en matière d’insécurité et de tensions identitaires: lorsque j’étais étudiant, on nous présentait les banlieues françaises comme quelque chose d’exotique et de très éloigné de notre modèle. Mais à présent, la situation est pratiquement semblable. Dans la ville de Malmö, le taux d’homicide est encore plus élevé qu’à Marseille! De toute évidence, la France comme la Suède demeurent tous deux des pays prospères où il fait encore bon vivre, mais ce contexte de montée des tensions en zone urbaine face à des minorités de plus en plus présentes est similaire. Or nous aurions dû tirer des leçons de ce qui s’est passé en France dans les banlieues, mais à l’époque cela nous semblait inimaginable que la même situation puisse se produire chez nous.

Car si la Suède est un pays réputé libéral et tolérant, ses habitants se soumettent en réalité à de nombreuses règles de savoir-vivre qui sont durement sanctionnées par le groupe si elles ne sont pas respectées. Dans les faits, on constate que les difficultés liées à l’exclusion sociale des immigrés sont renforcées par une tolérance de façade qui ne se traduit pas par la mixité sociale mais au contraire par un renforcement de l’entre-soi. Ces phénomènes mettent en cause l’idée d’un modèle d’intégration réussie en Suède.

Comment expliquez-vous la montée, même s’il ne s’agit pas d’une victoire écrasante, des mouvements populistes lors des élections de dimanche dernier?

Le parti contestataire des Démocrates de Suède, présidé par Jimmie Âkesson, est passé d’à peine 1 % des suffrages en 2002 à près de 20 % dans de nombreux bureaux de vote dimanche. Ce parti ne se focalise que sur un seul sujet: l’immigration! C’est la preuve que cette question, inexistante il y a encore quinze ans, est aujourd’hui l’une des principales préoccupations des Suédois – comme du reste elle l’est en France aussi, et ce depuis des années déjà.

En Suède, le multiculturalisme est énoncé comme un idéal, bien que l’on ait rarement des idées claires sur sa signification dans la pratique. Certains sont allés plus loin et ont nié la moindre existence d’une culture suédoise ou de valeurs suédoises. Dans le même temps, l’intégration s’effectue moins bien que ne le souhaitent la plupart des gens. Une enquête de Sifo en 2016 a montré que, pour les trois quarts de la population, l’intégration en Suède ne fonctionnait pas bien. Résultat, la Suède est le pays européen avec la plus grande proportion de ceux qui considèrent l’intégration comme un échec: jusqu’à 73 % des répondants. De façon peu surprenante donc, les enjeux de l’immigration et de l’intégration sont aujourd’hui prédominants dans le débat public et vont probablement le demeurer pour de nombreuses années.

En définitive, c’est donc la fin du “modèle suédois”?

Non, ou du moins pas encore. L’État providence suédois est toujours le centre de notre modèle de société, et il est accepté par l’ensemble de l’opinion, y compris par l’extrême droite qui se considère comme le nouveau champion, et en quelque sorte le dernier garant, de ce modèle. Le modèle classique suédois, créé par les sociaux-démocrates à la sortie de la guerre, est explicitement fondé sur des politiques restrictives en matière d’immigration, or c’est cela que l’on a tendance aujourd’hui à parfois oublier. Ce qui touche à sa fin, donc, c’est une ère relativement brève au cours de laquelle on a agrégé à ce modèle social un afflux massif de populations réfugiées ; or aujourd’hui, même les partis traditionnels sont obligés de reconnaître que la Suède ne peut élargir indéfiniment l’accès à son système, et à plus forte raison à des personnes globalement très pauvres. On le savait en 1975: on l’a oublié jusqu’en 2015 et on commence désormais à s’en souvenir.

Le modèle suédois devra bien sûr s’adapter, et il avait déjà eu à le faire par le passé, car désormais le pays n’est plus homogène d’un point de vue ethnique et des problèmes sociaux d’un nouveau type émergent. Mais une chose est certaine: si le modèle suédois tient depuis si longtemps, c’est grâce aussi à sa grande flexibilité qui lui permet de s’adapter à chaque nouveau contexte. Ainsi, le système est devenu plus généreux en matière de retraites, de protection sociale, de risque vieillesse… Mais pour le moment, l’essentiel est sauf et l’ensemble du système ne menace pas de s’effondrer tout de suite.

Source www.lefigaro.fr

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