Pourquoi les islamistes revendiquent-ils des terres non musulmanes ?

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan ne cesse de se référer à des territoires situés en dehors de la Turquie comme étant « nos terres ». Le gouvernement turc menace d’envahir et d’annexer les îles grecques de la mer Égée depuis au moins cinq ans. Photo : Erdogan s’exprime à la Grande Assemblée nationale turque à Ankara le 29 novembre 2023. (Photo d’Adem Altan/AFP via Getty Images)
Il est de plus en plus fréquent que le président turc Recep Tayyip Erdogan se réfère à des territoires situés hors de la Turquie comme étant « nos terres ». Le 20 novembre, à la fin de la réunion du cabinet présidentiel, Erdogan a déclaré :

« Le Karabakh [dans le Caucase du Sud] tient dans nos cœurs la même place que Gaza. Tout comme nous ne distinguons pas entre la Bosnie et Alep [en Syrie] ; Tripoli [en Libye] et Balkh [en Afghanistan] ; Thessalonique [en Grèce] et Mossoul [en Irak], nous traitons à l’identique nos villes anciennes et Jérusalem. »

Le « Karabakh » est la République arménienne d’Artsakh. L’Azerbaïdjan occupe actuellement ce territoire après s’en être emparé – avec l’aide de la Turquie – en septembre 2023, après un génocide qui a duré de 2020 à 2023contre les indigènes Arméniens de cette région.

Le 17 novembre, Erdogan a réitéré les objectifs expansionnistes de son gouvernement. « Quiconque affirme que « nous n’avons pas à nous soucier de la Syrie, de l’Irak, du Karabakh, de la Libye, de la Bosnie et de Jérusalem entrave volontairement ou non, la grande marche de la Turquie », a-t-il déclaré.

Le 28 octobre, lors d’une manifestation de protestation contre la guerre qu’Israël mène contre le Hamas, Erdogan a rappelé qu’il y a un siècle, Gaza avait pour les Turcs, la même importance qu’Adana [une ville de Turquie] :

« Edirne [en Turquie] représentait la même chose [pour nous] que Skopje [une ville de l’ancienne République yougoslave de Macédoine] ; Kırklareli [en Turquie] représentait la même chose que Thessalonique [en Grèce] ; Mardin [en Turquie] représentait la même chose que Mossoul [en Irak] ; et Gaziantep [en Turquie] c’est comme Alep [en Syrie]. Tout comme Gaza, ces territoires faisaient partie de notre patrie que nous pensions inaliénable. Regardez ce que nous sommes devenus maintenant…

« Ils [l’Occident] ont malheureusement séparé la nation turque de toutes ces terres qui appartiennent aux [Turcs] autant que leur sang, leur vie et leur amour. Ils ne nous ont pas seulement séparés physiquement [de ces villes] ; ils ont également utilisé toutes sortes de ruses pour les sortir de nos cœurs et de nos esprits ».

Les villes turques auxquelles Erdogan se réfère (Edirne, Adana, Kirklareli, Mardin et Antep) ont été fondées par les Grecs, les Arméniens, les Assyriens et d’autres peuples autochtones il y a des milliers d’années. Ces villes prospères ont ensuite été débarrassées de leurs résidents chrétiens autochtones à la suite d’une oppression islamique qui a duré des siècles et qui a culminé avec le génocide (1913-1923) réalisé par la Turquie ottomane.

Pendant ce temps, les médias turcs répètent à longueur de temps que les « 152 îles et îlots grecs de la mer Égée appartiennent à la Turquie ». Au plan historique comme au plan légal (Traité de Lausanne de 1924, Accords turco-italiens de 1932 et Traité de Paris de 1947), ces iles appartiennent à la Grèce.

En octobre, les médias grecs ont fait état de l’annexion par la Turquie d’un îlot grec de la mer Égée (Zourafa ou Ladoxera).

Selon les médias turcs, la Turquie a envoyé un « notam » [Avis aux aviateurs] que « la région [les eaux entourant Zourafa] où l’armée turque a récemment accompli des manœuvres militaires est sous souveraineté turque ».

Mais depuis au moins cinq ans, le gouvernement turc menace d’envahir et d’annexer les îles grecques de la mer Égée.

Au même moment, les troupes turques continuent de violer la zone tampon instaurée par l’ONU en République de Chypre. Et depuis 1974, l’armée turque occupe illégalement 36 % de Chypre. Les médias chypriotes ont rapporté que le 27 novembre, « environ 40 soldats turcs sont entrés dans une résidence à deux étages [dans la zone tampon]… Le maire d’Agios Dometios, Kostas Petrou, a affirmé que « l’armée turque s’activait dans la région depuis environ un mois et demi…. »

L’expansionnisme territorial arrive en tête du programme de politique étrangère du gouvernement Erdogan. Ce qui est bien logique, l’Islam politique est une idéologie de conquête et de domination.

Depuis son apparition en Arabie au VIIe siècle, l’Islam s’est répandu dans le monde entier par l’épée. La loi islamique divise d’ailleurs le monde en deux zones : le « dar al-Islam » (Territoire de la soumission à Allah – Le mot arabe « Islam » signifie là « soumission »), et le « Dar al-Harb » (territoire de guerre), qui désigne toutes les terres non musulmanes, lesquelles sont considérées comme des terres à conquérir.

Les islamistes estiment qu’une terre conquise par l’islam une fois, demeure à jamais dans le giron islamique. La ville grecque de Thessalonique, a eu ainsi à subir une domination islamique ottomane entre 1430 et 1912. Le site officiel de la municipalité de Thessalonique rappelle que pendant toute la durée de la domination ottomane, presque toutes les églises, paroisses et monastères chrétiens ont été transformés en mosquées. Thessalonique a été libérée du joug ottoman en 1912.

Les suprémacistes islamiques comme Erdogan considèrent donc Thessalonique comme une terre musulmane pour l’éternité. Ayant été occupée une fois par l’Empire ottoman islamique, la ville doit donc être restitué à son propriétaire légitime.

Du milieu du XVe siècle jusqu’à la proclamation de la première République hellénique en 1822, le territoire qui constitue la Grèce moderne a été occupé par l’Empire ottoman. Erdogan n’ayant jamais fait mystère de sa volonté de ressusciter l’Empire ottoman, il faut donc s’attendre à de spectaculaires extensions du territoire turc. En 2016, le président turc a déclaré :

« Il y a des frontières physiques et il y a des frontières dans nos cœurs.

« Certains nous demandent : « Pourquoi vous intéressez-vous à l’Irak, à la Syrie, à la Géorgie, à la Crimée, au Karabakh, à l’Azerbaïdjan, aux Balkans et à l’Afrique du Nord ? »… Aucun de ces pays ne nous est étranger. Est-il possible de séparer Rize [en Turquie] de Batoumi [en Géorgie] ? Comment imaginer qu’Edirne [en Turquie] soit distincte de Thessalonique [en Grèce] ? Comment évoquer Gaziantep [en Turquie] sans penser à Alep [en Syrie] ; ou Mardin [en Turquie] sans se remémorer Al-Hasakah [en Syrie] ; ou Siirt [en Turquie] et ses liens avec Mossoul [en Irak] ?

« De la Thrace à l’Europe de l’Est, à chaque pas, les signaux laissés par nos ancêtres demeurent visibles … Il faudrait se renier soi-même pour penser que Gaza, dont nous partageons la langue et la culture, est aussi loin de nous, que la Sibérie. S’intéresser à l’Irak, à la Syrie, à la Libye, à la Crimée, au Karabakh, à la Bosnie et à d’autres régions frères est non seulement, le droit mais aussi le devoir de la Turquie. La Turquie n’est pas seulement la Turquie. Le jour où nous abandonnerons ces choses, nous abandonnerons notre liberté et notre avenir. »

Erdogan a également fait référence au Misak-ı Milli (« Pacte national »), un ensemble de décisions votées par le Parlement ottoman en 1920 à propos des frontières du futur État turc. Le Pacte national sert de référence chaque fois que les Turcs mettent sur pied un projet d’expansion territorial.

Le journal turc Hürriyet écrivait en 2016 :

« Certains historiens disent que selon le Pacte national, les frontières turques comprennent — en plus des frontières actuelles de la Turquie — Chypre, Alep [en Syrie], Mossoul, Erbil, Kirkouk [en Irak], Batoumi [en Géorgie], Thessalonique [en Grèce], Kardjali, Varna [en Bulgarie] et les îles de la mer Égée. »

Au 13ème siècle, la tribu turque connue sous le nom d’Ottomans a formé un État dans l’ouest de l’Anatolie, sur les terres de populations grécophones qui faisaient partie de l’Empire romain d’Orient (byzantin). Les Ottomans ont ensuite conquis Constantinople (Istanbul) au 15e siècle, mettant un terme à l’Empire byzantin.

Pendant plus de 600 ans, de sa fondation en 1299 en Anatolie (la Turquie d’aujourd’hui) jusqu’à 1922, la Turquie Ottomane a envahi et occupé différentes nations sur trois continents. Ces nations étaient celles des Balkans (Grèce, Bulgarie, Serbie, Albanie et la Roumanie), mais aussi la Hongrie, Chypre, l’Égypte, la Jordanie, Israël (alors appelé Palestine), le Liban, la Syrie, une partie de l’Arabie et une partie considérable de l’Afrique du Nord. Durant cette période, de nombreux crimes ont été systématiquement commis contre des non-musulmans, notamment :

  • Le système ghulam : l’esclavage, la conversion et l’entraînement des non-musulmans pour qu’ils deviennent des guerriers et des fonctionnaires ;
  • Le système devshirme : le recrutement forcé de garçons chrétiens enlevés à leur famille, convertis à l’islam et réduits en esclavage pour servir le sultan dans son palais et rejoindre ses janissaires (« nouveau corps ») ;
  • Islamisation obligatoire et volontaire : cette dernière résultant de pressions sociales, religieuses et économiques ;
  • L’esclavage sexuel des femmes et des enfants, les déportations et les massacres.

Jérusalem fut sous occupation ottomane quatre siècles durant (1517-1917). En 1948, rejetant le colonialisme et l’impérialisme islamique, le peuple juif, a retrouvé sa patrie, Israël. Mais les suprémacistes islamiques estiment que le peuple juif a commis un affront envers la conquête islamique, et ils ne s’en sont toujours pas remis.

La reconquête de Jérusalem et du reste d’Israël par les islamistes est donc à l’ordre du jour. Car la seule religion admise à régner sur ces terres – et même sur n’importe quelle autre terre – est l’Islam. Les chrétiens et les Juifs auraient seulement droit à un statut de dhimmis, citoyens à peine tolérés de seconde zone d’un État islamique où ils paieraient une taxe élevée pour leur « protection », la jizya.

En 2018, lors d’un rassemblement, Erdogan a déclaré : « Pour nous, Jérusalem est équivalent à Çanakkale » (Troie.)

En 2020, Erdogan a ouvert la session législative du parlement turc avec un long discours qui évoquait Jérusalem : « Jérusalem est notre ville, une ville qui vient de nous. »

Selon la théologie islamique, le judaïsme et le christianisme sont des versions déformées de l’islam. L’islam est la religion d’origine que les Juifs et les chrétiens ont ensuite transformé en judaïsme et christianisme. Dans cette perspective, toute histoire est une histoire islamique et toutes les figures majeures de l’histoire biblique, depuis Adam et Ève, sont des figures musulmanes. Selon l’Islam, Abraham, David, Moïse et Jésus sont musulmans. Et tout lieu qui leur est lié est par conséquent un territoire musulman.

Moshe Sharon, professeur émérite d’études islamiques et du Moyen-Orient à l’Université hébraïque de Jérusalem, parle d’ « islamisation de l’histoire » et d’ « islamisation de la géographie ».

Philip Carl Salzman, professeur émérite d’anthropologie à l’Université McGill, a noté :

« Israël existe sur un territoire autrefois gouverné et dominé par des musulmans arabes, puis turcs. Les invasions arabes au VIIe siècle ont déplacé et remplacé les Juifs qui constituaient la population majoritaire, celle qui avait survécu aux guerres menées contre les Romains. Près de mille ans plus tard, les Turcs ottomans sont devenus les maîtres de la Terre Sainte. Selon la loi islamique, les terres une fois gouvernées par les musulmans appartiennent à jamais aux musulmans. Quelle que soit la priorité des Juifs sur la Terre Sainte, les musulmans considèrent cette région comme la leur et les Israéliens comme des voleurs de terre. »

Beaucoup d’autres considèrent que les Juifs, qui constituaient la population indigène de ce qui est aujourd’hui Israël, se sont fait « voler » leurs terres par les Ottomans. De la même manière, l’armée turque a envahi la partie nord de la République de Chypre en 1974, et l’Empire chrétien byzantin (romain d’Orient) a été « volé » par le sultan ottoman Mehmed II. Le 29 mai 1453, les troupes de Mehmed II ont pris d’assaut Constantinople et sont entrées triomphalement dans la cathédrale Sainte-Sophie, après avoir assiégé la ville pendant 55 jours.

De nombreux islamistes sont donc obsédés par la conquête d’Israël, de l’Espagne et du Portugal (al-Andalus occupé par les musulmans), de la Grèce, de Chypre et de l’Inde pour Allah – puis par la conquête du reste du monde non musulman.

Uzay Bulut, journaliste turc, chercheur pour le projet Philos est Distinguished Senior Fellow du Gatestone Institute.

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