Relations Israël-Russie, la quadrature du cercle

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Par Francis MORITZ

Une batterie russe en Syrie a tiré sur des avions israéliens. Selon le site russe RT, il ne s’agit pas d’une erreur. C’est la première fois que la Russie souligne à travers plusieurs déclarations, l’utilisation de ses batteries S-300 contre des avions israéliens dont l’usage est exclusivement sous le contrôle russe. Il s’agit donc bien d’une décision réfléchie. C’est un message et une mise en garde. Le fait que les jets sur leur vol de retour aient été ciblés, sans être atteints, n’est pas un hasard non plus.

Il s’agissait de la douzième attaque d’Israël sur le territoire syrien depuis le début de l’année. Donc la réaction russe aurait pu intervenir plus tôt. Ce n’est pas anodin. Cet évènement pourrait laisser craindre qu’il s’agisse d’un tournant dans les relations. Cependant il faut analyser cette séquence à la lumière des récents évènements radicalisés par le conflit en cours depuis fin février et ses effets. Il y a eu la visite surprise du président syrien à Téhéran. Avant elle, c’est une délégation du Hamas qui s’est rendue à Moscou pour solliciter le soutien du Kremlin et son aide (notre photo).

Certains sont très prompts à analyser la situation comme un changement profond de stratégie russe en raison de la position adoptée par Jérusalem dans le conflit avec l’Ukraine. Évidemment la question d’une confrontation directe entre la Russie et Israël vient à l’esprit. Surtout quand on se rappelle la parole d’un ministre «nous avons une frontière commune avec Moscou».

Cette action qui anticipe un possible changement dans l’attitude de Moscou envers Israël a d’autres implications, tant envers la Syrie où elle a pris pied depuis des années, que vis à vis de l’Iran son grand partenaire commercial et client d’armement mais aussi très expansionniste. Plus largement c’est aussi un message en creux aux États Unis et à l’Europe dont la carte se confondra bientôt avec celle de l’Otan. Le contre-amiral Oleg Zhuravlev, chef adjoint du Centre russe de coordination pour la Syrie, a déclaré dans un communiqué que les systèmes de missiles sol-air avaient réussi à intercepter 16 missiles et un drone.

Selon le ministre de la Défense Benny Gantz, Israël et Moscou ont établi un principe selon lequel la Russie ne répond pas aux frappes aériennes sur des cibles iraniennes en Syrie. Pourtant, l’ambassadeur de Russie en Syrie, Alexander Yefimov, a récemment menacé de réagir si Israël continuait à mener des frappes aériennes en Syrie. Cette déclaration constitue un signal d’alarme de plus et fait sans aucun doute écho au déplacement du président syrien à Téhéran qui peut s’inquiéter de voir son protecteur et allié sur le terrain, retirer des troupes pour les envoyer en Ukraine. Cette visite est aussi un signal du président syrien à Moscou pour l’inciter à ne pas réduire sa présence. C’est peut-être aussi un avertissement à Téhéran de ne pas essayer de tirer profit de la situation. Assad a toujours été un fin négociateur.

Les chemins de l’escalade

Israël a accusé Moscou de «crimes de guerre» et qualifié ses actions de «violation flagrante de l’ordre international». Une vidéo de mercenaires israéliens combattant pour l’Ukraine a récemment circulé sur les réseaux sociaux. «La bande de Gaza est essentiellement devenue une prison à ciel ouvert, dont deux millions de personnes survivent dans les conditions du blocus maritime, aérien et terrestre d’Israël depuis près de 14 ans», a déclaré la porte-parole du ministère des Affaires étrangères Maria Zakharova, qui a ensuite accusé Israël de se battre contre la Russie aux côtés des troupes d’Azov en Ukraine. Puis le ton a monté, après la déclaration du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Les rapports sont restés tendus, mais on voit bien que Poutine tend une perche à Israël : prenez vos distances avec le conflit et tout continuera «comme avant« C’est l’intérêt bien compris des deux parties de maintenir le statu quo.

Voici ce qu’écrit le site Russian Today, qui reflète fidèlement la doctrine du Kremlin, à propos de la vision de Zelensky pour l’Ukraine en tant que «grand Israël» qui met en danger la sécurité de l’Europe : «Les dirigeants de Kiev ont établi à plusieurs reprises des parallèles entre les Palestiniens dans les territoires occupés et les Russes en Ukraine, faisant automatiquement des Palestiniens et des Russes respectivement une métaphore du mal. Zelensky a cité Golda Meir dans un discours devant un public israélien. Le président ukrainien a fait référence à l’Holocauste et a utilisé les propres expériences d’Israël en matière de « menace, de terrorisme et de victimisation » pour appeler le public à la solidarité contre la Russie».

Par ailleurs, dans une interview au journal Haaretz le commandant adjoint du régiment d’extrême droite Azov, Sviatoslav Palamar, a identifié les Palestiniens comme des «terroristes contre lesquels les forces de sécurité israéliennes agissaient. La même chose se passe ici (en Ukraine). Je pense que c’est aussi de la terreur». a-t-il ajouté.  

Pendant ce temps, une délégation de hauts responsables du Hamas dirigée par le chef du bureau des relations internationales du mouvement, Moussa Abu Marzouk, et comprenant des membres du bureau politique du mouvement, notamment Fathi Hammad et Hussam Badran, s’est rendue à Moscou le 4 mai pour discuter de la situation. Il faut être clair, une telle délégation ne se déplace pas sans un accord préalable du Kremlin et avec un contenu politique déjà préparé. La déclaration à la mi-avril, du ministère des Affaires étrangères russe qui accusait Israël d’essayer d’exploiter la situation en Ukraine pour détourner l’attention de la communauté internationale du conflit palestino-israélien – en est la démonstration.

C’est une mise en garde supplémentaire incitant Israël à s’abstenir d’un soutien à l’Ukraine. C’est aussi un signe envers Assad et les Palestiniens, confirmant que le Kremlin est toujours présent et prêt à faire quelques efforts dans leur direction, notamment vers le Hamas qui utilise cette visite pour nourrir sa propagande anti israélienne et améliorer son image à Gaza où les conditions de vie se détériorent. Le Hamas a choisi de se confronter à la quadrature du cercle. Rechercher le soutien actif de Moscou et se référer en permanence au martyr des opprimes et victimes ukrainiennes constitue un défi majeur. Les dirigeants russes ne sont pas dupes mais évaluent les avantages qu’ils pourraient en retirer.

Ce que déclare le Hamas après la réunion : les bases d’un nouveau changement dans l’ordre mondial ont été jetées. Il est désormais possible de changer le statu quo au profit des «opprimés» dans le monde. Il a ajouté que changer l’ordre mondial affecterait l’avenir d’Israël.

Le chef politique du Hamas, Yahya Sinwar, a annoncé que «la rupture du siège de Gaza par la mer serait initiée dans un avenir proche en coordination avec l’Axe de Jérusalem» comprenant l’Iran et le Hezbollah, qui à son tour a formé une alliance avec Moscou sur plusieurs questions régionales, notamment le conflit syrien.

Les marges de manœuvres sont étroites pour la Russie, l’Iran et Israël. Même si Tsahal réfléchit à un changement de tactique, il lui reste peu d’options. Si le Kremlin accepte les interventions israéliennes contre des objectifs iraniens c’est aussi et d’abord à son profit, contenir l’expansionnisme et l’influence Perse en Syrie et pour Israël repousser la menace à sa frontière nord. Si le verrou saute ce serait un bouleversement majeur dans la sécurité de l’État. Israël ne voudra pas et ne pourra pas prendre ce risque. On peut donc s’attendre que le gouvernement en place mette une sourdine à ses déclarations et son soutien à l‘Ukraine.

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