Professeur Michael Ayache
À deux mois du scrutin, Binyamin Netanyahou a publié une vidéo dans laquelle il appelle les électeurs de droite à ne pas disperser leurs voix entre de petites formations qui risquent de rester sous le seuil d’éligibilité.
Le Premier ministre y voit une menace directe : la fragmentation du camp national « garantit la montée de la gauche au pouvoir, et ce serait un désastre pour Israël »
Pour illustrer son propos, il convoque le souvenir le plus douloureux de la droite israélienne : les élections de 1992. « Je veux vous raconter une histoire que certains d’entre vous ne connaissent peut-être pas. En 1992, il y a eu des élections, le Likoud contre le Parti travailliste, la droite contre la gauche. Et à droite, certains étaient en colère contre Shamir pour une raison ou une autre et ont créé des partis encore plus à droite », explique-t-il.
« Certains d’entre eux n’ont pas franchi le seuil d’éligibilité et la gauche est arrivée au pouvoir. La première chose qu’elle a faite a été d’amener Arafat et sa bande depuis Tunis, établissant ainsi des entités palestiniennes à Gaza comme en Judée et Samarie. » Et d’ajouter : « La suite est connue, nous l’avons payée par des milliers de morts et des milliers de blessés, et nous continuons encore aujourd’hui à faire face à ce problème. »
Le Premier ministre s’interroge ensuite : « Allons-nous refaire cette erreur une fois de plus ? J’espère que non. J’entends beaucoup de partis qui se créent ici et disent : “Nous savons tout, nous comprenons tout, nous ferons tout”. » Sa conclusion est sans détour : « Ce qu’il faut faire, c’est tout le contraire. Il ne faut pas créer ces résidus de partis qui ne feront que gaspiller nos voix. » Il met enfin en garde contre un gouvernement associant Gadi Eizenkot, Yaïr Golan, Mansour Abbas et Avigdor Liberman, qui selon lui « braderait le pays » et y « ferait régner un régime fasciste ».
1992 : l’arithmétique d’une défaite évitableL’argument n’est pas rhétorique. Il est arithmétique, et les chiffres de 1992 sont accablants.
Cette année-là, le seuil d’éligibilité venait d’être relevé de 1 % à 1,5 % des suffrages exprimés (Institut israélien pour la démocratie). Sur 25 listes en compétition, seules 10 ont franchi la barre. Le Parti travailliste de Yitzhak Rabin obtient 906 810 voix et 44 sièges ; le Likoud de Yitzhak Shamir, 651 229 voix et 32 sièges seulement, huit de moins qu’à la précédente Knesset.
Mais l’essentiel est ailleurs. La liste Te’hiya de Yuval Neeman recueille 1,2 % des voix : assez pour l’ancien seuil, pas pour le nouveau. Avec Geoulat Yisrael et Tora VeEretz Yisrael, trois listes de droite échouent de peu, gaspillant environ 48 500 bulletins. Le résultat global était pourtant serré : droite et partis ‘harédim totalisaient 59 sièges, la gauche 56 (Mida).
Si Te’hiya avait passé la barre, le camp national aurait gagné quatre mandats supplémentaires et Shamir serait resté au pouvoir — malgré un nombre de voix inférieur à celui des travaillistes .L’Institut israélien pour la démocratie le formule sans détour : l’échec de Te’hiya a permis à Rabin de former son gouvernement, les accords d’Oslo ont suivi, et l’histoire d’Israël en a été changée
Le Jerusalem Post fait la même lecture : le relèvement du seuil fut l’un des facteurs décisifs de la victoire de Rabin, de nombreuses petites listes de droite étant restées sur le carreau.
Ce n’est pas la gauche qui a gagné en 1992. C’est la droite qui a perdu, en se comptant elle-même à voix multiples.
Un seuil deux fois plus haut qu’en 1992
Le paradoxe est que le piège de 1992 est aujourd’hui bien plus profond. Le seuil est passé à 2 % en 2006, puis à 3,25 % en 2015 — soit environ 150 000 voix, et l’équivalent automatique de quatre sièges pour toute liste qui le franchit.
Autrement dit, une liste qui obtient 3,2 % des suffrages n’envoie personne à la Knesset et détruit 150 000 bulletins. Ces voix ne se reportent pas : elles disparaissent, et elles abaissent mécaniquement le nombre de voix nécessaires pour obtenir un siège dans le camp adverse. Un parti à 3 % n’est pas un petit parti : c’est un transfert net de mandats à la gauche.
Les élections du 27 octobre 2026 se joueront sur ce seuil. Le scrutin renouvellera les 120 sièges de la 26e Knesset, à l’issue de la première législature menée à son terme depuis 1988 et la date limite de dépôt des listes est fixée à début septembre. Autant dire que la fenêtre pour bâtir des unions se referme en quelques jours.
La fragmentation est déjà là
Le danger n’est pas théorique. Au moins moins dix partis devraient franchir le seuil ce qui laisse une constellation de listes juste en dessous.
Les sondages confirment la mécanique. Une enquête de Kan a placé pour la première fois le parti de Gadi Eizenkot devant le Likoud, 24 sièges contre 23 (sondage vision de gauche de Kan). Une autre a mesuré à six mandats une nouvelle formation de droite emmenée par Youli Edelstein, Ayelet Shaked et Gilad Erdan, en précisant que son entrée en lice ampute simultanément Netanyahou, Eizenkot, Bennett et Smotrich (Emess). Ma’ariv parle ouvertement d’un « cauchemar de 1992 » qui reviendrait, en désignant le problème central : comment convaincre les chefs de micro-partis, dont le passage du seuil est douteux, de renoncer.
Le camp national connaît d’ailleurs le prix de la leçon inverse. En 2019, Netanyahou avait reconnu devant ses députés que sans la fusion des listes de droite, le Likoud aurait perdu l’élection. La même année, HaYamin HeHadash n’a pas franchi les 3,25 % — et le gouvernement de droite n’a pas vu le jour.
Une exigence, pas un slogan
Rien n’oblige la droite juive et patriote à l’uniformité. Ses courants sont réels : libéral et étatiste, national-religieux, ‘harédi, souverainiste, sécuritaire. Cette pluralité est une richesse politique et elle n’a pas à être effacée.
Mais le système électoral israélien ne récompense pas la pluralité en dessous de 3,25 %. Il la punit. Le seuil ne demande pas aux familles de la droite de renoncer à leur identité ; il leur demande de la porter sur des listes suffisamment larges pour exister. C’est exactement ce que permettent les accords techniques d’apparentement, les fusions préélectorales et les listes communes — des outils qui ne coûtent rien idéologiquement et qui rapportent des mandats.
L’histoire a déjà tranché une fois. En 1992, la droite avait la majorité dans l’électorat et l’a perdue dans les urnes. Elle en a payé le prix pendant trente ans. La question posée aux électeurs et surtout aux chefs de listes, d’ici le dépôt des candidatures, est simple : préfèrent-ils avoir raison séparément, ou gouverner ensemble ?



























