BFM Business
Frédéric Bianchi
L’économie israélienne est au beau fixe. La banque centrale du pays prévoit une croissance de 3,8% en 2026, l’inflation a étonnamment diminué depuis le début du conflit avec l’Iran puisqu’elle n’était que de 1,9% en mars et le taux de chômage s’est stabilisé à 3,2%. Des performances bien supérieures à celles américaines (4,3%) et européennes (6,2%).
Des performances pour le moins surprenantes pour un pays enlisé dans les conflits depuis le 7 octobre 2023. D’autant que la monnaie israélienne ne cesse elle aussi de se renforcer. Depuis début mai, le shekel s’échange face au dollar à son niveau le plus élevé depuis 30 ans : un dollar ne vaut plus que 2,90 shekels, soit une baisse de 4% par rapport à avril et de 18% sur un an. En octobre 2023, la monnaie américaine valait encore 4 shekels. Idem par rapport à l’euro. La monnaie européenne valait jusqu’à 4,34 shekel en octobre 2023, elle a depuis chuté à 3,39 en ce mois de mai 2026.
Une bonne nouvelle pour les Israéliens car une monnaie forte à des effets déflationnistes, notamment sur l’énergie achetée en dollars et pour les voyages à l’étranger. Comment expliquer cette flambée du shekel israélien?
Interrogée par le quotidien économique allemand Handelsblatt, la banque centrale israélienne identifie trois raisons principales à cette appréciation. La première est conjoncturelle et explique la toute récente envolée: le cessez-le-feu au Moyen-Orient, en vigueur depuis environ quatre semaines, a amélioré les perspectives de croissance du pays et fait refluer la prime de risque sur les obligations israéliennes. Les investisseurs qui avaient fui pendant la guerre reviennent et achètent massivement des shekels. La deuxième tient à la politique du président américain Donald Trump, qui affaiblit délibérément le dollar ce qui profite mécaniquement à d’autres devises, dont le shekel et l’euro.
La flambée de la Bourse américaine
Mais ces causes sont plutôt récentes et n’expliquent pas la hausse constante de la monnaie israélienne depuis bientôt trois ans. Pour les économistes, la véritable raison de la flambée du shekel est liée… à la Bourse américaine.
« On sous-estime la dépendance d’Israël vis-à-vis du marché boursier américain », assure au Handelsblatt Zvi Eckstein, le directeur de l’Institut Aaron de politique économique à l’Université Reichman.
Pour comprendre le lien, il faut se pencher sur le système de retraite israélien par capitalisation. Ce dernier impose des cotisations parmi les plus élevées du monde (après l’Islande) de 12,5% du salaire brut pour abonder des fonds de pension. Ces derniers détiennent ainsi actuellement quelque 300 milliards de dollars d’actifs en devises étrangères qu’ils investissent principalement en actions américaines (en plein boum avec l’IA). Or lorsque ces marchés progressent, le risque dollar de ces portefeuilles augmente, c’est-à-dire qu’une baisse du dollar leur ferait perdre en proportion plus d’argent car leur portefeuille a grossi.
Pour s’en couvrir, les institutions vendent donc des dollars et achètent des shekels, faisant mécaniquement monter la devise. Entre août 2025 et février 2026, ces opérations de couverture ont représenté environ 23 milliards de dollars supplémentaires. Alex Zabezhinsky, économiste en chef de la banque d’investissement Meitav, décrit dans le journal économique israélien Calcalist cette corrélation de long terme.
« Si le marché américain [boursier] progresse de 10%, le dollar a tendance à se déprécier d’environ 2 à 3% par rapport au shekel », estime-t-il.
Selon lui, ce mécanisme expliquerait jusqu’à 40% de la récente appréciation de la monnaie israélienne. Enfin, les taux directeurs de la Banque centrale israélienne restent relativement élevés à 4%, ce qui accroît l’attrait pour le shekel, mieux rémunéré que d’autres monnaies.
Les entreprises inquiètes
Mais pour les milieux d’affaires israéliens, cette hausse a assez duré. La pression monte sur cette Banque centrale accusée d’inaction. Une baisse des taux directeurs permettrait théoriquement d’affaiblir le shekel en réduisant l’attrait des obligations israéliennes et en incitant les institutionnels à davantage investir à l’étranger. Les taux directeurs ne sont en effet que de 3,75% aux États-Unis et de 2% dans la zone euro. Les obligations israéliennes restent donc plus attractives.
Pourtant la banque centrale refuse de bouger. Pour Zvi Eckstein, son ancien vice-gouverneur, cette dernière « est face à un dilemme ». Si l’inflation reste relativement contenue, la guerre au Moyen-Orient et la flambée du pétrole ont alimenté un rebond des prix. Or baisser les taux risquerait de jeter de l’essence sur l’étincelle inflationniste.
Mais d’un autre côté, un shekel trop fort étouffe les exportateurs, du moins s’en plaignent-ils. Car pour l’heure, la banque défend son bilan. Elle assure que les baisses de taux conduites fin 2025 n’ont pas soutenu la production qui est bridée par des pénuries de main-d’œuvre. Quant à l’écart de taux avec l’étranger, l’institution juge qu’il ne constitue pas un facteur déterminant des fluctuations de change. De plus, elle constate que la croissance reste très solide avec 3% en 2025 et plus de 3,5% attendu cette année.
Un dynamisme certain mais qui pourrait pâtir de la baisse des exportations à terme. Leur volume a en effet chuté ces dernières années, passant de plus de 76 milliards de dollars en 2022 à moins de 59 milliards l’an dernier. Une tendance qui s’est poursuivie au premier trimestre 2026, selon l’office statistique israélien.
Du côté du gouvernement, après de longs mois de silence, on commence à s’inquiéter de la situation qui pourrait pénaliser le tissu de start-up technologiques à l’origine de la santé de l’économie locale. Le ministère des Finances a annoncé aux principaux chefs d’entreprise du pays un programme de financement dédié à l’intelligence artificielle, destiné à soutenir les entreprises fragilisées par la vigueur du shekel.
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