Confrontés à la flambée des prix et à l’escalade des frappes, de nombreux Iraniens ont le sentiment que leur avenir n’a rien de sûr – mais ils hésitent à quitter le pays, invoquant liens familiaux et espoir d’un changement
NEW YORK — Une nouvelle vague d’attaques américaines qui ont pris pour cible l’Iran ont replongé les Iraniens dans une profonde incertitude et dans une grande anxiété après la période de calme relatif qui a été apportée par le cessez-le-feu fragile.
Les Iraniens qui se sont entretenus avec Reuters via une application de messagerie cryptée ont dit que les problèmes économiques s’aggravaient, faisant part de leur profonde inquiétude, une inquiétude omniprésente, quant à la suite des événements.
Partageant une photo de ses courses hebdomadaires, Somayeh, 40 ans, qui est photographe à Téhéran, explique que les prix d’avant-guerre ont presque doublé.
Comme toutes les autres personnes interrogées par Reuters, elle s’exprime sous couvert d’anonymat partiel, refusant que son nom complet soit révélé. Elle dit craindre des représailles de la part du gouvernement.
Amir, un ingénieur en informatique de 30 ans qui vit à Sanandaj, dans la province du Kurdistan occidental, raconte s’être marié peu avant le début de la guerre – un conflit qui avait été lancé par les attaques américano-israéliennes du 28 février.
Il s’inquiète : comment va-t-il parvenir à subvenir aux besoins de sa famille alors qu’il peine à trouver du travail depuis que les dirigeants iraniens ont coupé l’accès à Internet, au cours des manifestations contre les autorités qui avaient eu lieu au mois de janvier ?
« Environ un mois plus tard, alors qu’internet venait d’être rétabli, la guerre a éclaté. Internet a de nouveau été coupé, les entreprises ont une nouvelle fois été durement touchées et mon secteur d’activité a connu de graves difficultés », dit Amir.
« J’avais des dettes écrasantes. Je n’avais aucune autre issue, car je vis à Sanandaj et je suis un télétravailleur qui dépend d’internet. Je ne pouvais plus travailler du tout », ajoute Amir.
Il n’a retrouvé du travail qu’il y a quelques jours – mais les hostilités se sont à nouveau intensifiées dans cette guerre qui dure depuis plus de quatre mois, le cessez-le-feu qui a été conclu au mois de juin ayant cédé la place à des attaques et contre-attaques quotidiennes.
Jeudi, les forces américaines ont frappé l’Iran pour la sixième nuit consécutive, menant une vague d’attaques aériennes contre des ponts. Ces bombardements, qui ont visé la ville côtière de Bandar Khamir, au sud, à proximité du détroit d’Ormuz, ont fait sept morts, a rapporté la télévision d’État iranienne.
Ils se sont inscrits dans la continuité de la campagne de frappes aériennes américaines qui ne cesse de s’intensifier, avec pour objectif d’exercer des pressions sur Téhéran pour décider le régime à relâcher son emprise sur le détroit d’Ormuz, une voie navigable cruciale pour les flux mondiaux de pétrole et de gaz et qui est actuellement placée sous le contrôle de la république islamique.
Le détroit avait été brièvement rouvert après l’accord entre les États-Unis et l’Iran qui avait été conclu au mois de juin, mais Téhéran a annoncé, la semaine dernière, qu’il serait à nouveau fermé « jusqu’à ce que les États-Unis mettent un terme à leur agression ». Les États-Unis ont également réimposé un blocus sur les ports iraniens.
La république islamique, pour sa part, a lancé de nouvelles salves de missiles contre des pays alliés des États-Unis au Moyen-Orient et elle a averti qu’elle intensifierait ses attaques.
La reprise des combats est survenue un mois après la signature d’un accord préliminaire qui visait à mettre un terme au conflit qui avait éclaté à la fin du mois de février.
Jusqu’à présent, Israël n’a pas été impliqué dans cette dernière escalade, et Téhéran n’a pas directement pris pour cible l’État juif.
Rester en Iran malgré les frappes aériennes
Nazanin, une psychothérapeute âgée de 34 ans qui s’exprime également depuis Sanandaj, explique qu’elle souhaitait auparavant quitter l’Iran pour préparer son doctorat en psychologie. Mais la valeur du rial s’est effondrée, et elle n’a plus les moyens de quitter son pays natal.
« Je pourrais probablement aller en Turquie et y rester deux mois, mais je n’ai ni l’argent ni la possibilité de le faire », regrette-t-elle.
Nazanin dit que sa décision de rester en Iran a également été influencée par l’angoisse qu’elle a pu ressentir en étant loin de sa famille lors des précédentes vagues d’attaques.
« Pendant la guerre, chaque fois que j’étais loin de ma famille, je me demandais : si j’étais touchée par une frappe aérienne, quel serait l’impact sur ma famille ? », raconte-t-elle.
« Et puis je me disais : si ma famille était tuée par une bombe, que ferais-je ? L’idée de ne pas être avec eux et de devoir vivre seule avec ce chagrin était si difficile à supporter qu’elle a influencé ma décision de ne pas émigrer ».
Somayeh, la photographe, indique qu’elle aussi, à un moment, a envisagé de quitter l’Iran. Ces projets ont été contrecarrés par la crise monétaire, ajoute-t-elle, faisant remarquer qu’elle ne ne partirait pas aujourd’hui et ce même si elle disposait d’un moyen viable de quitter le pays.
« Aujourd’hui, même si j’étais en mesure de partir, je ne pense pas que je le ferais parce que ma vie, mon foyer et ma famille sont ici. Même si je pouvais partir pour quelques mois, je devrais revenir et reprendre ma vie ici. Je ne pense pas que je partirai un jour », avance-t-elle.
Pour Hiwa, qui vit dans la ville de Mahabad, pas question non plus de quitter le pays. Il considère que les problèmes économiques croissants, amplifiés par la guerre, sont les germes d’un changement social.
« La poursuite de cette guerre peut mobiliser les forces sociales car, si la tendance actuelle à l’inflation se poursuit, il n’y aura pas d’autre alternative envisageable que des émeutes de rue », affirme-t-il.
Des milliers d’Iraniens avaient été tués lorsque les autorités avaient réprimé les manifestations du mois de janvier. Depuis, l’Iran s’efforce de prévenir les troubles intérieurs par des arrestations, par des exécutions et par le déploiement des forces de sécurité dans les rues.
Amir raconte avoir souffert d’insomnie lorsqu’il n’a pas pu joindre son père pendant des mois, ce dernier se trouvant au Kurdistan irakien. Il déclare que malgré toutes ces pressions, il restera dans le pays.
« Ma mère était là pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) et elle m’a raconté que mon grand-père disait alors que ce n’était pas grave si nous mourions, tant que nous étions sous notre propre toit », se souvient-il.
« Nous ne voulons pas quitter notre foyer. Nous ne savons pas ce que cela ferait de partir. Les frontières seront-elles ouvertes ? Serons-nous accueillis dans d’autres pays et devrons-nous faire face à la même situation que les [réfugiés] syriens ? », s’interroge-t-il, faisant référence aux Syriens qui avaient fui la guerre civile qui avait ravagé leur pays de 2011 à 2024.























